Valmy, village algérien
Deuxième partie : situation en 1960

Eglise Sainte Catherine d’Alexandrie
de Valmy
PROMENONS-NOUS,
en 1960, avec Jean Morral, dans ce coin de notre bonne vieille terre
algérienne avant qu'il ne quitte son village bien aimé
pour l'école de la grande ville, puis pour l'exode en
métropole.
Partant d'Oran vers le sud, au bout de
douze kilomètres, peu après l'aérodrome de La
Sénia, on découvre une bourgade s'abritant sous les
oliviers, les faux-poivriers et les, ficus. C'est Valmy, en plein
milieu d'une vaste plaine bordée au sud par les molles
ondulations bleutées des monts du Tessala et au nord par le
djebel Murdjadjo, longue vipère assoupie, isolant la plaine de
la mer. Les vents dominants d'ouest qui se sont asséchés
en passant sur l'Espagne proche, sont canalisés par les deux
chaînes de montagnes parallèles. Aucun obstacle ne
les-modérant, ces vents accentuent une pluviométrie
insuffisante et capricieuse. Le climat est donc
méditerranéen, sec; et la végétation
naturelle assez maigre, plus proche de la steppe que de la garrigue.
Les petits oueds venant des montagnes proches et sèches n'ont
aucune puissance et vont se perdre dans la grande sebkha d'Arzew. Ils
ne peuvent donc pas suppléer au manque d'eau par irrigation. Si
l'on ajoute que les terres proches de la sebkha et les bas-fonds sont
salés, on comprend les difficultés qu'ont
rencontrées les pionniers et les mérites qu'ils ont eu
pour réussir.
L'agriculture
La culture du fait du climat
et du terrain ne peut prospérer que sur une petite partie du
territoire : mille hectares sur les sept mille que compte la surface
administrative communale. La principale culture est la vigne
cultivée de préférence sur les coteaux qui
bossellent la plaine à l'est et au sud-est et couvre une
superficie de sept cent vingt hectares. Le vignoble, objet de soins
attentifs est composé de plants français : carignan,
cinsault, grenache et aussi alicante et morastel. Le rendement, suivant
le terrain et l'année varie de vingt à soixante-dix
quintaux, ce qui est peu quantitativement, mais donne un vin de
très bonne qualité, fortement alcoolisé (12
à 13 %). La majeure partie de cette récolte est
vinifiée dans une importante cave coopérative
(capacité trente-cinq mille hectolitres).
Le maraîchage, avec
quarante hectares, dans les endroits où l'irrigation est
possible, est la seconde culture en importance économique. La
production de légumes variés est dirigée sur
l'important et proche marché d'Oran. Elle sert bien sûr
à l'approvisionnement local. Les autres cultures sont de bien
moindre importance ; deux cents hectares de céréales
n'ont qu'un rendement très médiocre ; de nombreux
oliviers bordent les limites de parcelles et les routes et chemins ; la
production alimente une huilerie.
L'arboriculture, pratiquement
inexistante, se résume à quelques arbres d'ornement dans
les rues du village et aux alentours. En plus des oliviers on trouve
des caroubiers, des eucalyptus, des faux-poivriers, des ficus, des
cyprès et les inévitables figuiers de barbarie. Ce qui
nous amène à la production fruitière qui est aussi
très restreinte, réduite à l'usage familial :
orangers, grenadiers et figuiers. N'oublions pas que c'est cet arbre
qui a donné son nom à la plaine.
Quant à
l'élevage, ce n'est pas la vocation de Valmy.
Comme on le voit,
l'agriculture, objet de tous les efforts des pionniers, n'a
donné sur cette terre ingrate et sèche qu'un
résultat médiocre et seule la vigne a pu permettre de
maintenir la vie du village à un rythme de croisière
acceptable pendant un siècle.
La population
Ce n'est que dans les derniers
temps que l'industrie et surtout l'aviation vont faire «
décoller » Valmy et sa région.
On s'en rend parfaitement
compte en examinant le tableau de l'évolution de la population
Années
|
Population |
| 1860 |
703 |
| 1873 |
752 |
| 1899 |
862 |
| 1926 |
952 |
| 1956 |
956 |
| 1962 |
5703 |
Les
villages voisins à vocation principalement agricole :
Sidi-Chami, Misserghin, Mangin, et Ste Barbe-du-Tlélat
connaissent comme Valmy une croissance lente et continue,
régulière jusqu'à la fin. Par contre La
Sénia plus proche de la ville et de l'aérodrome a une
courbe plus accentuée, passant de six cent cinquante-quatre
habitants en 1873 à dix mille en 1962.
A l'origine de cette
population il y a les cinquante-deux familles de l'implantation de 1848
venues pour la plupart du sud de la France, et dont bon nombre de
descendants, à la cinquieme génération seront
toujours là en 1962. A ce groupe de base se sont
agglutinés peu à peu de nouveaux arrivants : d'abord des
membres de tribus voisines Douaîrs et Zmélas qui avaient
passé avec les Français un traité d'amitié,
amitié qui ne s'est jamais démentie. Trouvant là
d'abord protection, puis travail, enfin les commodités d'un
centre organisé, ces tribus se sédentarisèrent
rapidement. II y eut ensuite une arrivée d'Alsaciens et de
Lorrains après la guerre de 1870 et peu à peu un flux
d'immigrants libres venus pour la plupart d'Espagne proche et qui
s'assimila sans problème. A noter que l'élément
européen a toujours été majoritaire. Quand,
après la Seconde Guerre mondiale la tendance était
prête à s'inverser, l'arrivée massive de familles
de l'aéronavale rétablit la prépondérance
de la population d'origine purement française. Ainsi en 1860 la
population de Valmy était de deux cent cinquante-neuf
Français, cent soixante quatorze Européens
étrangers et deux cent soixante Musulmans. Un siècle plus
tard on dénombre trois mille deux cent habitants d'origine
européenne et deux mille cinq cents d'origine musulmane..
L'agglomération
L'agglomération se
compose de trois parties bien distinctes.
Le vieux village
Tracé et construit au
début de la colonisation sur six hectares, de forme
rectangulaire, il est divisé en quatre parties égales par
la route nationale Oran-Alger et la grande route départementale
Valmy-Mangin.
C'est donc un village de
carrefour. Au centre une grande place rectangulaire plantée sur
le pourtour de ficus avec le monument aux morts au milieu. Tout autour
de cette place sont répartis l'église, la mairie avec la
salle des fêtes, la poste, le presbytère et l'ancienne
école communale devenue collège d'enseignement
général. Chaque quartier est divisé en une
quinzaine de lots de six cents mètres carrés. Sur chaque
lot, une maison. Certaines datent encore de 1848, d'autres ont
été rénovées ou agrandies : cours et
dépendances, d'abord à usage agricole, souvent
transformées ensuite pour le commerce et diverses autres
activités. Ces constructions sont le plus souvent
édifiées en briques venues de la briqueterie proche
d'Arbal et couvertes avec des tuiles plates provenant de Marseille,
puis de Mers El-Kébir. En 1940, puis en 1956 des chalets
construits pour les militaires viennent compléter le village.
Le douar
Peu après
l'établissement des Français, des Musulmans des environs
s'installent aux abords du village et édifient un « douar
» fait de gourbis implantés sans aucun ordre et sans aucun
aménagement d'aucune sorte. Peu à peu des maisons en dur
remplacent les gourbis, mais toujours sans plan ni travaux de
viabilité. Au cours des années 40 la municipalité
installe l'adduction d'eau, un réseau d'égouts,
l'électricité, aménage des rues et fait construire
une mosquée.
La cité de la Marine nationale
En 1954, la Marine nationale
cherche un emplacement pour construire des logements pour les familles
des marins de Mers EI Kébir et aviateurs de la base de Lartigue.
La commune de Valmy, qui offre des terrains disponibles situés
entre les deux bases et bien desservis en voies de communication est
choisie. De-1954 à 1958 dix-neuf grands bâtiments.de trois
à cinq étages sont construits sur sept hectares à
l'angle du vieux village et du douar. Leur blancheur contraste avec le
vieux village gris et les collines rougeâtres alentour. Cette
cité en doublant la population donne un sang neuf et dynamique
à Valmy.
Le commerce
Le commerce suit cette
évolution. Le nombre de magasins passe de huit à trente
et un et toutes les branches commerciales d'une cité moderne
sont représentées, donnant à Valmy un aspect gai
et dynamique.
L'industrie
Nous avons déjà
cité la cave coopérative et l'huilerie qui traitent les
productions agricoles locales. II convient de noter qu'en outre une
briqueterie créée en 1933 par M. Beltran fonctionne
toujours pour satisfaire les besoins de la construction. II existe
aussi une usine de fabrication de poteaux en béton (entreprise
I.R.C.B.). Par contre l'exploitation des salines de la Sebkha a
cessé depuis long temps. Mais l'avenir industriel de Valmy
semble prometteur. En effet la « C.A.D.A.T. » (entreprise
agréée d'aménagement) avait lancé un projet
de « zone industrielle » sur plus de quatre-vingts hectares
en limite des communes de Valmy et de La Sénia et des firmes
industrielles commençaient à s'y installer quand en 1962
tout s'est écroulé brutalement.
Les voies de communication
suivent l'évolution. Ainsi la Nationale 4 d'Oran à Alger
qui traverse le village, devenue insuffisante, vient d'être
doublée par une autoroute tracée en 1957 et mise en
service en 1960. Ce qui met Valmy à huit minutes d'Oran. Un
réseau dense de bonnes routes permet d'accéder aux
villages voisins, aux villes lointaines et aux plages proches.
L'aviation, moyen de transport du futur, dispose d'un aérodrome
de classe internationale parfaitement aménagé sur le
territoire même de la commune et de celle voisine de La
Sénia. Les chemins de fer ont une station à Valmy
même. Une petite note de rétrospective : au cours des
années 40 le bouyouyou » avait été
supprimé. C'était un petit train à voie
étroite, bruyant et sympathique, transportant à travers
la plaine les voyageurs d'Oran (et de Valmy) à la station
thermale réputée d'Hammam-bou-Hadjar.
Les environs de Valmy
Cette évocation
nostalgique nous incite à faire après le tour de ville,
un tour de plaine en compagnie de notre cicérone Jean Morral.
Comment évoquer Valmy
sans parler de la Sebkha qui limite tout l'ouest de la commune. C'est
à quatre-vingt-six mètres d'altitude, un très
grand lac salé de cinquante-trois kilomètres de long,
large de huit à douze kilomètres, couvrant trente-deux
mille hectares, jaunâtre après les pluies. II a tout au
plus cinquante centimètres d'eau qui s'évaporent en
été, laissant une surface de sel d'une blancheur
éblouissante. Sur le bord oriental et sud on trouve des lagunes
salées dont une dizaine sur le territoire valmicien. Depuis 1880
plusieurs projets d'assèchement, de drainage et de mise en
valeur de ce vaste espace stérile ont été
étudiés, mais aucun n'a abouti à une
réalisation concrète. Sebkha et lagunes restent le
domaine du vent et des oiseaux migrateurs dont les plus remarquables
sont les grues.
Si l'on quitte le village
à l'opposé de la Sebkha, c'est-à-dire vers l'Est,
par la route de Mangin, on aboutit au Paléral. Le Paléral
(mot espagnol signifiant forêt de cactus) est un bas-fond un peu
plus fertile où croissent non seulement beaucoup de cactus, mais
aussi des aloès, des palmiers nains, des asperges et toutes
sortes de fleurs sauvages. Ce fut longtemps le lieu de rendez-vous
dominical de Valmiciens venant goûter là calme, repos,
fraîcheur et délassement en partageant la traditionnelle
mouna. En semaine le Paléral était abandonné aux
chacals qui trouvaient refuge dans ses fourrés. Les chacals sont
les seuls animaux notables d'une faune sauvage assez rare.
En dehors de
l'agglomération on trouve la ferme du Vieux Figuier, construite,
comme son nom l'indique, près du célèbre figuier.
II y a aussi l'auberge du
père Cor, construite vers 1850, et, bien plus récent,
l'hôtel-restaurant « Le Tahiti» sur la route de La
Sénia.
L'hippodrome du Figuier
créé dans les années trente est le grand
hippodrome de la région oranaise. II rivalise avec celui du
Caroubier près d'Alger, possède plusieurs pistes, et
attire les foules.
Valmy détient le haras
le plus célèbre d'Algérie, situé au domaine
St-Joseph, propriété de M. Mercadier, maire de Valmy.
L'aéroport d'Oran ne
saurait être oublié, car s'il porte le nom de « La
Sénia » où eurent lieu les premières
constructions, la majeure partie des installations et les pistes se
trouvent sur le territoire de Valmy.
Enfin nous, terminerons ce
« tour de plaine» à l'entrée du village,
où se trouve le monument du Figuier, élevé en
1893, pour commémorer le traité de 1835 qui
concrétisait l'amitié entre les Français et la
population locale. Cette amitié s'est poursuivie sans heurt,
dans une franche compréhension mutuelle, jusqu'aux derniers
jours des « événements » qui secouaient
ailleurs l'Algérie.
L'écroulement final
parait incongru, ici encore plus qu'ailleurs, forçant la
population d'origine européenne à s'exiler en catastrophe
de son sol natal et à laisser ses morts et cent vingt-sept ans
de souvenirs, au moment même où l'on eût pu
espérer que tant d'efforts, de progrès, de
réalisations concrètes permettraient de goûter
enfin une vie meilleure dans le calme.
Robert PEREZ
(D'après un mémoire de
Jean Morral)
in
l’Algérianiste n° 62 de juin 1993