Valmy,
village algérien
Première partie : survol historique
IL EST DES SITES
qui paraissent insignifiants, quelconques, qui n'attirent ni ne
retiennent le voyageur et qui sont pourtant, pour ceux qui y vivent,
tellement attachants. Valmy, aux portes d'Oran, est de ceux-là.
Centre de colonisation agricole, proche d'une grande ville en
expansion, ce village est devenu peu à peu une banlieue
résidentielle, industrielle, de loisirs, d'infrastructure
aérienne, sans pour autant perdre tout à fait sa vocation
agricole.
Mais
commençons par le commencement...
Avant l'arrivée des
Français
Avant 1830 il n'y a rien, rien
qu'une vaste plaine desséchée, prolongement de la grande
Sebkra d'Oran, entre les hauteurs du Murdjadjo et les monts de Tessala.
Au milieu de cette plaine nue, émerge de buissons rares et ras,
un bouquet de figuiers dont l'un est gigantesque. Ce survivant de la
nuit des temps existera encore en 1930, toujours fécond. Ce lieu
est tout naturellement dénommé « El Kerma »
ou « le Figuier ». Ce vaste espace, abandonné aux
pérégrinations de nomades faisant brouter au printemps la
maigre végétation par leurs troupeaux, assiste au passage
des caravanes reliant Oran à l'intérieur du territoire.
De 1830 à 1852
En 1830, à
l'arrivée des Français et après la tentative
d'installation du bey tunisien Kheiredine, le général
Berthezène est chargé d'occuper définitivement
Oran. Les Douaïrs et les Zmélas, tribus venues du Maroc en
1707 avec le chérif Moulay Ismaël, installées depuis
lors dans la plaine de la M'Léta et du Figuier après
soumission au bey d'Oran, prennent alors contact avec les
Français.
En 1833 le
général Desmichels se heurte à l'émir
Abd-el-Kader. Le 26 février 1834 est signé le
traité d'Oran : il s'agit d'un modus vivendi
rédigé en français et en arabe avec deux versions
très différentes. Mustapha ben Ismaël, chef des
Douairs refuse de se soumettre à l'autorité
d'Abd-el-Kader. C'est un revers cuisant pour l'émir.
Après bien des péripéties, le 16 juin 1835 est
signé le « traité du Figuier » entre le
général Trézel et les représentants des
Douaîrs et des Zmélas qui mettent leurs tribus sous la
protection de la France. Un camp est établi par le
général d'Arlanges. Ce camp du Figuier constamment
amélioré et renforcé se révèle d'une
réelle efficacité contre les attaques d'Abd-el-Kader. II
donnera naissance à un village, Valmy, grâce aux
militaires qui l'entretiennent, aux indigènes qui commencent
à se grouper sous la protection de l'armée, et aux civils
européens qui viennent tenter l'aventure sur ce nouveau
territoire.
En 1847 les Français
occupent un espace de trois lieues environ, le long de la route de
Tlemcen entre le camp du Figuier et de Misserghin : la plaine est trop
malsaine en raison des marécages de la Sebkra. Le séjour
des troupes soulève de graves problèmes sanitaires et de
ravitaillement. Aucune culture n'a encore surgi de ces terres
salées, sèches, battues par les vents, rebutantes.
Partout une solitude angoissante. Les civils français n'osent se
hasarder sur les routes de Mascara et de Tlemcen, alors simples chemins
de terre, sans la protection d'un convoi.
Après le relatif
échec de la colonisation militaire chère à
Bugeaud vient l'époque de la colonisation civile. C'est le
cas pour Valmy, grâce à l'installation de cinquante deux
familles (deux cents personnes environ). Une concession est
attribuée à chacune, allant de quelques ares à une
dizaine d'hectares. Les débuts sont difficiles : terres
insalubres, petites habitations de bois, maigres jardins, parcelles
trop petites. Pourtant l'opiniâtreté des pionniers est
conforté par l'ordonnance royale du 4 février 1848 qui
confirme au lieu dit « le Figuier » un village portant le
nom de Valmy, en mémoire de la victoire du 20 septembre 1792.
Les limites du nouveau village sont imprécises : Oran (avec La
Sénia) au nord, Misserghin à l'ouest, la Sebkra au
sud-ouest, Sainte Barbe du Tlélat au sud, Sidi Chami à
l'est.
Valmy sous le Second Empire : la
période héroïque
A l'avènement de
Napoléon III, lors du plébiscite de 1852, la plupart des
localités d'Oranie votent massivement pour le nouvel Empereur.
Mais à Valmy l'opinion est nettement républicaine : 56
« non » contre 13 « oui ». On y est aussi
fervent catholique. Dès 1853 la construction d'une église
est entreprise, témoignage de la volonté de demeurer sur
une terre à laquelle on s'est attaché malgré les
difficultés. C'est un édifice sobre de style roman,
placé sous la protection de Sainte Catherine. Le '31
décembre 1856, Valmy devient par décret commune de plein
exercice. Les débuts de la colonisation sont difficiles. Le
paludisme, et surtout la mémorable épidémie de
choléra en 1849 font de nombreuses victimes, dont le premier
maire M. Duchapt. On connaît le vœu fait d'élever une
chapelle à la Vierge sur les hauteurs de Santa-Cruz qui dominent
Oran. A la fin de l'épidémie l'Oranie tient sa promesse,
Valmy y contribue. On peut bientôt admirer en contrebas du vieux
fort espagnol cet édifice, devenu basilique grâce à
la ferveur d'un peuple profondément croyant
De 1880 à 1962.
Les pionniers qui se sont
accrochés défrichent, cultivent, prospèrent. La
construction en 1880 d'une école, agrandie à trois, puis
à cinq classes, prouve que ceux qui ont survécu aux
multiples difficultés ont assuré leur descendance et la
continuité de l’œuvre. La plantation de la vigne, vers 1880,
donnant immédiatement de bons résultats, procure à
la région, et à Valmy, les ressources financières
qui jusque là faisaient cruellement défaut. Malgré
la catastrophe due au phylloxéra (surmontée grâce
au greffage sur plants américains) la vigne restera la
principale ressource agricole, avec une production de vin de
qualité.
Dès la première
guerre mondiale, l'aviation qui a trouvé un terrain de choix
dans la vaste plaine nue et dégagée du « Figuier
» s'installe entre Valmy, la Sénia et la Sebkra.
L'activité aérienne prendra de plus en plus d'importance
et bouleversera la vie d'une commune jusque-là
spécifiquement agricole.
En 1935 une mairie moderne et
fonctionnelle avec salle des fêtes est aménagée. En
1940 l'édification d'une mosquée par la
municipalité répond aux vœux des musulmans qui composent
alors près de la moitié de la population.
Comme toute l'Algérie,
Valmy au cours des deux guerres mondiales offre son tribut de sang
à la mère-patrie. Le 8 novembre 1942 les paisibles
Valmyciens, surpris, sont réveillés au son du canon et
des combats aériens. Ils croient la guerre à des milliers
de kilomètres dans les steppes de la Russie ; elle est chez eux.
Deux avions de la base aérienne proche s'écrasent en
flammes. Deux musulmans sont tués en sortant d'une boulangerie,
le clocher de l'église est décapité. Après
quelques jours de cafouillage les alliés,
considérés d'abord comme intrus, sont reçus
à bras ouverts. Une franche sympathie s'établit entre la
population locale et ces soldats avec qui on ira libérer la
France occupée.
En 1945 la municipalité
décide d'honorer la mémoire de ses enfants tombés
au champ d'honneur par un monument inauguré en 1951.
Erigé sur la place de l'église, il prend la forme d'une
pyramide de 2,5 m de haut, juchée sur un piédestal
carré, avec pour seul ornement une épée
entourée de lauriers.
Après 1945, le village
reprend sa vie paisible. L'augmentation du trafic de l'aéroport
d'Oran-La-Sénia amène son extension sur le territoire de
Valmy. La présence de vastes espaces libres et la
proximité d'Oran en pleine expansion attirent sur la commune
l'implantation d'industries, de services divers, et la création
d'une autoroute pour désengorger la Nationale 4 qui traverse
l'agglomération et ne suffit plus au trafic. Enfin, en 1954, la
Marine nationale fait construire une importante cité pour loger
les familles de ses bases de Mers El Kébir et de Lartigue.
L'arrivée de six cent quatorze familles va doubler la
population, donner un coup de fouet aux commerces et autres
activités et nécessiter la construction d'une vaste
école moderne de vingt-trois classes, l'ancienne devenant
collège d'enseignement général.
Bien que gardant sa
viticulture et son maraîchage, Valmy n'est plus un village
agricole mais une jeune cité dynamique dont l'avenir, radieux,
semble orienté du fait de sa position géographique, vers
l'aviation, l'industrie et les techniques du futur.
1962 en décidera
autrement. Valmy perdra sa population, son dynamisme, et même son
nom, synonyme de victoire.
(A suivre)
Robert PEREZ
(D'après un
mémoire de Jean MORRAL)
in
l’Algérianiste n° 60 de décembre 1992