Le bastion de France
L'histoire
du
Bastion de France, petit port de l'est Constantinois, est
ignorée de la plupart des Français, elle est fort mal
connue de ceux qui l'habitent.
Pour cette
étonnante histoire, il a fallu, au départ, des
commerçants à l'esprit entreprenant, des hommes d'Etat
lucides, ensuite, il a fallu la Course, trop souvent passée sous
silence, et, pour finir, une étrange affaire de blé.
Mais, par-dessus
tout, il a fallu que dure le Bastion, du XVI° au XIX°
siècle, grâce à notre ténacité, pour
ne pas dire à notre obstination.
C'est donc ici, dans l'est
Constantinois, que tout a commencé. Sur environ dix lieues de
côte vendues par des tribus indigènes, dans cette
région des lacs — lac Mélah, lac Oubéïra, lac
Tonga — qui cerne la presqu'île de la Calle.
Au XVI° siècle, des
privilèges accordaient aux Français de commercer dans
l'Empire turc. Mais il eut été difficile de faire
respecter ces droits par des tribus non encore soumises. Seulement
autorisés par ces privilèges, les Français
acquirent le droit de s'établir sur cette zone
côtière. Vendue, elle devenait terre
aliénée, terre sur laquelle les indigènes
n'avaient plus de droits. C'était la Mazoule
.
Des Français, Carlin Didier et
Thomas Lenches, fondèrent le premier Bastion, dans une crique
protégée, près du lac Melah. Plus à l'est,
ils occupèrent le port abandonné de Marsa — Marsa el
Kharas — c'est-à-dire le port aux breloques, qu'ils
appelèrent La Calle, parce qu'on y tirait les bateaux sur la
plage pour les radouber au moyen d'une cale.
Quelles ressources avaient pu
attirer nos commerçants sur cette côte ? D'abord la
pêche et le corail dont l'intérêt est indiqué
par l'ancien nom du port.
Mais La Calle était
aussi le débouché naturel des hautes plaines
constantinoises. Aussi, par-delà les forêts, forêts
le plus souvent de chênes-lièges, mais aussi d'ormes et de
frênes, en plus de l'élevage existant dans les prairies
naturelles, il y avait la possibilité de faire venir les
céréales, les blés de l'intérieur, des
blés durs sans pareil dans le monde.
Et c'est ce commerce du
blé qui, plus que le très beau corail de La Calle,
prendra de l'importance, causera nos difficultés, amènera
notre occupation.
Malgré ces ressources,
on peut être surpris par l'intérêt que nous donnons
à ce comptoir de Berbérie au XVI° siècle. Le
XVl° siècle, c'est le siècle des grandes
découvertes, partant des grands empires coloniaux. Or, plus que
les grandes découvertes nous intéressaient ces comptoirs,
ces échelles de la Méditerranée si connue, et,
plus que l'aventure, la politique. En effet, dans cette première
moitié .du XVI° siècle, le duel François 1er -
Charles Quint met la France en péril. Contre l'ennemi commun
l'Espagnol, nous faisons alliance avec le Turc Soliman le Magnifique,
la grande puissance méditerranéenne.
On comprend donc
l'intérêt des Capitulations, ce traité d'alliance
défensive et offensive, mais aussi commercial. Soliman
règne sur la Méditerranée orientale. Les
frères Barberousse viennent de lui donner les côtes de
Libye, de Tunisie, de Berbérie. Autorisés à
commercer dans l'Empire turc, les Français ajoutent aux Echelles
du Levant, les Echelles de Berbérie.
On ne saurait minimiser la
valeur de ce traité sur le plan politique.

La Calle. Le Cours.
(Collection
Delon.)
Tous les chrétiens
allant à Constantinople, aux Echelles du Levant et de
Berbérie, sont sous la juridiction et la protection du Consul de
France.» On voit par là le prestige de la France en
Méditerranée.
Mais de surcroît, il y a
le respect du pavillon français. La Turquie, cette puissance qui
vit de la course — la piraterie —, pour qui la course est une
institution d'Etat, fait exception pour la France. « Les
corsaires ne doivent pas attaquer nos bateaux.»
Tant que les corsaires d'Alger
respecteront cette clause, la Compagnie Lenches fera de bonnes affaires
au Bastion, et sa prospérité témoignera de
l'accord des Français avec les tribus de la Mazoule. Cette
clause sera-t-elle toujours respectée ? Un successeur de Khair
al Dïn, hostile à la France, et qui cherche à se
rendre indépendant ne la respectera pas. Il occupe le Bastion en
1551 et ne le rendra que moyennant paiement d'un tribut.
En 1571, la victoire navale de
l'Espagne sur la Turquie, à la bataille de Lépante, ruine
pour un temps la puissance du Sultan.
Plus de force, plus de
prestige, partant, plus d'autorité. Les corsaires d'Alger ne
respecteront plus les Capitulations, si nuisibles à leurs
intérêts : la course reprend à nos dépens,
comme aux dépens de tout vaisseau chrétien.
Les affaires de notre Bastion
périclitent.
La France, trop occupée
par ses guerres de religion, ne peut, en cette fin de siècle,
défendre les intérêts de ses commerçants en
Méditerranée.
Nous entrons, sous ces
fâcheux auspices dans le XVII° siècle, qui sera
l'âge d'or de la course.
On est surpris, tout de
même, de la puissance des corsaires en ce début du
XVII° siècle ; plus forte que les pouvoirs politiques, que
le Sultan, que le Roi de France. Pourtant, la Turquie s'est remise de
sa défaite de Lépante, victoire chrétienne sans
lendemain. Elle a resserré ses liens avec ses nouvelles
possessions. Le pouvoir civil a remplacé le pouvoir militaire.
La Berbérie est devenue la Régence d'Alger.
En France, Henri IV a affermi
son pouvoir. En 1604, il décide de rétablir la situation
du Bastion. Notre ambassadeur à Constantinople, M. de
Brèves, obtiendra, cette même année, le
renouvellement des Capitulations.
Mais telle est l'insubordination des
corsaires d'Alger que non seulement la course continue 'de sévir
à nos dépens, mais que le Bastion est détruit en
1604 (première destruction du Bastion).
Pour le sultan, c'est une
offense. Un envoyé de la Porte se rend à Alger et le
gouverneur est étranglé. Voilà qui ne trouble pas
les corsaires la course sévit plus que jamais.
Un Edit de la Marine (1620) du
temps de Louis XIII, prouve qu'elle triomphe. Non seulement nos bateaux
ne peuvent plus circuler librement, mais nous devons protéger
nos côtes, les fortifier contre les incursions des pirates, des
corsaires.
Pourquoi la course prend-elle
une telle extension ? Pourquoi les corsaires d'Alger, au mépris
des Capitulations, de la volonté du sultan, s'attaquent-ils aux
bateaux français ? C'est tout simplement que la course est une
ressource indispensable. Qui ne peut vivre de son bien, vit du bien
d'autrui.
Quelles sont les ressources du
pays ? Dans ce pays où les nomades l'emportent chaque jour
davantage sur les sédentaires, les ressources diminuent. De
moins en moins de récoltes, de plus en plus de bétail,
facile à dissimuler. Au passage, nous comprenons le
mécontentement du pouvoir d'Alger, privé des blés
du Constantinois par le commerce des tribus avec le Bastion et nous
comprenons les tribus, qui aiment mieux vendre leur blé à
des commerçants français plutôt qu'être
pressurés par les janissaires. Mais il demeure que les
entrées sont maigres. Il n'en va pas de même avec la
course.
La course, entre les mains des
raïs (1), est source d'abondance. Plus que toute autre
marchandise, procurée par la piraterie, ce sont les captifs
chrétiens qui sont la grande ressource. On sait ce que rapporte
leur rédemption, leur rachat.
Aussi, quand les
galères reviennent avec leur cargaison humaine, c'est la joie
dans Alger. On festoie. La course, si j'ose dire, est une ressource de
tout repos.
En ce siècle
prospère... pour les corsaires, le nombre des esclaves
chrétiens, dans ce repaire de corsaires qu'était Alger, a
été évalué entre 25.000 et 30.000, soit le
tiers de la population. C'est donc une ressource essentielle à
la bonne marche du pays et l'on comprend qu'en dépit du sultan,
du roi, du traité de Brèves, la course continue.
Allons-nous renoncer ? C'est
impossible : nous sommes dans l'obligation de nous défendre,
puisque nos côtes sont attaquées. Mais avant de rompre on
négocie, et Richelieu chargera Samson Napollon, gentilhomme de
la Chambre du roi, de reprendre les négociations.
Le souvenir de ce
négociateur est resté, quand celui de tant d'autres a
été oublié. Qui a vécu à La Calle,
du temps des Français, pouvait voir sur le cours de cette ville,
en bordure du port, un monument à la gloire de Samson Napollon.
Il l'avait bien mérité.
Certes, il traite avec la
Porte : traité de 1626. Mais il ne se contente pas 'de faire
confirmer par le gouvernement turc les droits qui nous sont reconnus
par les Capitulations. Il se rend à Alger. Il sait parler au
pacha, à la milice : sans doute, aux corsaires, et il obtient
que l'on rétablisse le Bastion, que l'on restaure le port de la
Calle.
Un envoyé du roi, M. de
Lisle, apporte une ordonnance, aux termes de laquelle il fut bien
établi que Samson Napollon tenait les places du Bastion
immédiatement du roi. Par ce dernier, Samson Napollon est
nommé commandant du Bastion, des forteresses de la Calle, au cap
Mass.
Ce même M. de Lisle, au
cours de son inspection, s'est rendu au Bastion, à la Calle. De
ce dernier port, il a laissé une description qui répond
assez bien à ce qui existe encore : « l'escarpement du
rocher, les constructions, les murs qui unissent forment une enceinte
qu'on a décorée du nom du Bastion. Il y a trois portes :
la porte de la Marine, favorable aux départs
précipités, la porte de Terre, la porte Sud ».
Qui a vu un voilier à
l'entrée du port de la Calle peut imaginer la vie de ce temps :
les galères amarrées au quai, tous ces voiliers dans la
baie des corailleurs, ou sillonnant la mer, du Bastion à La
Calle. On comprend le contentement des hommes de la Mazoule. Cette
presqu'île n'était plus Marsa el Kharas, un repaire de
corsaires sur une côte déserte, mais un port actif. Avec
le Bastion, avec La Calle, la vie renaissait.
Ainsi, le Bastion
rétabli, notre pouvoir confirmé, notre pavillon
respecté, il semblait que Samson Napollon eût jeté
les bases solides d'une présence française dans ce pays.
L'œuvre sera de courte
durée. Nous ne connaissions plus d'autre difficulté que
la concurrence génoise à Tabarka. Il était naturel
de vouloir y mettre un terme.
Mais peut-être l'action
fut-elle mal entreprise, plus sûrement la trahison eut raison de
notre commandant.
Samson Napollon périt
misérablement, lors de l'attaque en 1633. Ce fut un
désastre.
Son successeur, S. Lepage, ne
s'impose pas, et, en 1637, le Bastion est détruit par le
corsaire Ali Bitchini, de son vrai nom Picinini (un renégat
italien). Les habitants du Bastion sont enlevés, vendus comme
esclaves.
Voilà qui semble bien
fait pour décourager notre gouverneur, qui a d'autres soucis.
N'y a-t-il pas eu cette même année 1637 un complot contre
Richelieu ?
Ce n'est donc pas de chez nous
que vient le recours. Il vient des tribus de la Mazoule, des tribus de
ce territoire vendu à la France.
Les tribus de la Mazoule
refusent de payer l'impôt au bey de Constantine. Plus de Bastion,
plus de commerce, plus d'argent.
Et l'on parle de rien moins
que d'attaquer Constantine. Il faut toute la sagesse du vieux chef pour
calmer les esprits et l'on traite : les tribus de la Mazoule ne
seront pas châtiées pour avoir refusé l'impôt
et le Bastion sera restauré, rendu aux Français.
Un homme entreprenant,
Coqueil, s'entremet pour la signature du nouveau traité
(traité Coqueil 1640). Comme les précédents
traités, il ratifie les Capitulations. Mais il ajoute une clause
qui peut surprendre. Il demande que le Bastion de La Calle soit
fortifié pour se protéger des attaques espagnoles et
pour protéger les bateaux corsaires qui chercheraient refuge
dans notre port. Richelieu proteste mais la 'mesure est
appliquée.
En plein triomphe de la course
nous pouvons donc commercer librement en Méditerranée ;
cela durera dix-huit ans et cela pourrait durer longtemps encore sans
les agissements de notre gouverneur.
Si Coqueil a compris la
mentalité des corsaires, Th. Piquet, lui, s'est
pénétré de cette mentalité. Les affaires
vont moins bien, le tribut est lourd. Qu'à cela ne tienne. Quand
Drogmans et Chaouchs se présentent pour toucher le tribut, notre
gouverneur les couvre de chaînes, les emmène sur sa
galère et les vend.
Le gouvernement
français désavoue ce ressortissant indigne, paie ses
dettes mais rien ne peut calmer la fureur d'Alger. Les esclaves
chrétiens ont beaucoup à souffrir tant est grande
l'indignation des corsaires.
(In l’Algérianiste n° 17 de
mars 1982)
L'affaire Arnaud
On a raison de dire que quand une affaire est difficile, il faut se la
donner en trois. Après la mort tragique de Samson Napollon, la
fuite honteuse de Th. Piquet, nous pouvions connaître le
découragement devant ce bastion abandonné,
déshonoré.
Mais dès 1659 nous sommes libérés de la lutte
contre l'Espagne (traité des Pyrénées) et notre
roi reprend la lutte contre les corsaires. Leur flotte est
incendiée en 1665 et la milice demande à traiter, Un
janissaire fait remarquer que les Français pouvaient faire cuire
leur soupe à Marseille et la manger à Alger.
Ce sera le traité Arnaud. Le sieur Arnaud, au jugement de
Colbert, est un homme de beaucoup d'esprit, de
pénétration et de droiture. Ce traité, pour la
quatrième fois, ratifie les clauses des capitulations.
Tout semble bien aller. Arnaud a la confiance et du dey et de son
gouvernement... Il ne manque que l'argent. Arnaud n'a pas les moyens de
restaurer le bastion, de relancer les affaires.
Alors il fonde une compagnie. Un dénommé Lafont sera
directeur à Marseille. Arnaud sera gouverneur du bastion.
Très vite, un conflit éclate pour la capitainerie de la
Calle. Arnaud la veut pour son fils, Lafont pour une de ses
créatures. Le conflit s'envenime. Fort de sa direction, Lafont
obtiendra lettre de cachet, ordre du roi. Arnaud ne cède pas !
Il entre en rébellion. C'est la guerre commerciale : Lafont
interdit à nos vaisseaux de se rendre au bastion. Arnaud ouvre
le bastion aux Livournais, même aux Gênois. On use alors de
sévices contre la famille Arnaud demeurant à Marseille.
C'était compter sans le dey et son amitié pour Arnaud. Le
dey menace de rompre les relations diplomatiques avec la France. Ainsi
une rivalité entre deux négociants français risque
d'entraîner une rupture entre la France et le régime
d'Alger.
Telle est la force des rapports d'homme à homme en
Berbérie.
La mission d'Arvieux
Le gouvernement français comprend enfin qu'il faut
dédramatiser la situation. Il choisit pour régler cette
étrange affaire, un chevalier qui nous semble mieux fait pour
vivre à Versailles qu'en Berbérie.
Le chevalier d'Arvieux, nommé Consul de France à Alger,
doit mettre fin à la querelle Arnaud - Lafont et rétablir
nos bons rapports avec la Régence. Comment s'y prend-il ?
Arrivé à Marseille pour s'embarquer, il fait signer au
directeur Lafont l'accommodement suivant : Lafont sera gouverneur du
bastion en remplacement d'Arnaud, et Arnaud, qui s'est mis dans un
mauvais cas, sera amnistié, il touchera 1.200 écus,
versés par Lafont.
Cet accommodement ne vaut rien. Jamais Arnaud ne consentira à
quitter son bastion, jamais Lafont ne lui versera 1.200 écus.
A peine le chevalier d'Arvieux est-il parti que Lafont dénonce
l'accommodement. Ainsi, pendant que le chevalier vogue vers Alger,
n'attendant d'autre difficulté que celle venant du très
grand attachement du dey pour Arnaud, son accommodement est caduc.
Sa mission sera orageuse ; lui-même nous la conte dans ses
mémoires.
Mission du chevalier d'Arvieux
Quand il entre dans le port d'Alger, le chevalier d'Arvieux peut se
tenir pour satisfait Tous les bateaux présents le saluent de
cinq coups de canon. M. Le Vacher, vicaire apostolique, vient le
saluer. Assuré par ce dernier qu'il peut débarquer, le
chevalier embarque sur une chaloupe.
J'avais, dit-il, mon épée au côté, ma canne
à la main et un habit assez propre pour être
distingué de tous ceux qui m'accompagnaient. »
Jusque là tout va bien, mais lorsque le chevalier a mis pied
à terre, traversé la grand-rue, atteint le lieu où
se tient le Divan alors tout se gâte.
« Nous traversâmes une grande cour où nous ne
rencontrâmes personne (personne pour accueillir le chevalier
d'Arvieux), personne sauf, dans un coin, accroupi, Baba Hassan, le
gendre du dey.
« Je trouvais, nous dit le chevalier un homme de fort mauvaise
mine, habillé d'une manière peu convenable â une
personne qui était la seconde de l'États Aussi mal appris
que mal habillé, Baba Hassan ne prend pas le temps
d'écouter le compliment du chevalier, et lui en fait un, fort
impoli.
Qu'a-t-il dit, Baba Hassan ?
Il s'est emporté contre Lafont, contre le chevalier qui favorise
cet homme méchant aux dépens de son bon ami Arnaud. Et
c'est lui qui a raison. Sous des dehors fâcheux Baba Hassan est
un homme de cœur. II voit clair et le chevalier d'Arvieux n'est qu'un
sot.

(Collection
camille Para)
Les agissements déloyaux de Lafont - il a dénoncé
l'accommodement - devraient amener le chevalier à réviser
l'affaire. Il s'en tient à son accommodement. Devant cette
obstination inexplicable, on comprend le mauvais succès de sa
seconde entrevue avec Baba Hassan et avec le dey. Ce dernier lui
interdit de s'occuper des affaires du bastion et réaffirme son
intention de laisser le bastion à son bon ami Arnaud. Mais un
événement remet tout en question. On apprend la mort du
sieur Arnaud au Bastion de France. Voilà qui facilite la
tâche du chevalier : n'est le doigt de Dieu. Toutes les clauses
de son accommodement seront acceptées par le dey.
Seul Baba Hassan s'inquiète encore et non sans raison. Quand
tout semble terminé, tout est rompu, par la faute .de Lafont.
Apparemment réconcilié avec les Arnaud, il emmène
les fils Arnaud au bastion. Mais là, libre d'agir, il les fait
charger de chaînes sous une fausse accusation et les envoie
à Marseille pour être jugés.
On conçoit la jute indignation, la colère de Baba Hassan,
du dey. Lafont est chassé du bastion, et l'on renvoie le
chevalier d'Arvieux. C'est l'échec humiliant de la mission
d'Arvieux. Conséquences ? Notre premier bastion ne survit pas
à cette pénible affaire. On s'aperçoit que l'air y
est insalubre, et notre nouveau gouverneur Dussault, un bien
honnête homme, s'installe à la Calle, qui devient le
Bastion 1677.
Qui se soucie, aujourd'hui, du traité Arnaud ? de
l'accommodement d'Arvieux ? Mais enfin, ma génération
pouvait apprendre encore, les bombardements d'Alger par Duquesne, la
mort de M. Le Vacher à la bouche du canon.
L'échec de la mission d'Arvieux serait-il le signal de la guerre
? Il s'écoule tout de même neuf ans entre cet échec
et nos bombardements. En fait, notre rupture avec la Régence
facilite la conduite de notre roi Louis XIV en 1683.
En 1683, le Turc est sous les murs de Vienne, il a
déclaré la guerre à l'empereur romain, et en quels
termes ! « Nous, Mohamed Ali , par la grâce de Dieu
empereur de Babylone, de Judée, d'Orient, d'Occident, roi de
tous les rois de la terre et du ciel... Nous te donnons notre parole de
ce qui suit ; nous nous apprêtons à porter la guerre dans
ton misérable petit pays ».
Charles de Lorraine et Sobieski ne perdent pas leur sang-froid et c'est
la victoire de Kahlenberg.
Il y a, dans toute l'Europe chrétienne, une atmosphère de
croisade. Le roi chrétien Louis XIV peut-il rester
indifférent ? Peut-il intervenir ? C'est impossible : il n'a
nulle envie de renoncer aux Capitulations. Alors nos mauvais rapports
avec Alger nous rendent service. Et nous ferons notre croisade à
peu de frais, en bombardant Alger.
A l'occasion de ses bombardements d'Alger, M. Duquesne doit faire
l'expérience des bombes à mortier. Il semble que ce soit
pour lui tout l'intérêt de cette expédition.
Les premiers bombardements sont assez meurtriers et destructeurs pour
émouvoir la population qui demande que l'on traite. Mais
Duquesne poursuit ses bombardements. Il ne s'éloignera que
chassé par le mauvais temps, revient bientôt et c'est
alors un terrible bombardement, des centaines de victimes, des
centaines de maisons détruites. Cette fois-ci ce n'est pas
seulement la population civile qui demande la paix, mais la milice.
Elle veut traiter et Baba Hassan demande ses conditions à
Duquesne. Elles sont bien raisonnables : Duquesne demande la
restitution des esclaves chrétiens. C'est tout.
C'est beaucoup trop pour la population d'Alger. Le peuple d'Alger, si
désireux de paix, lorsqu'il souffrait des canonnades, oublieux
de ses terreurs ne voit plus que la perte de ses esclaves. Plus
d'esclaves, plus de main d’oeuvre, c'en est fini de ces belles
demeures, de ces beaux jardins. Il proteste ; refuse cette condition.
La situation est inextricable, insoluble.
Mezza morte
C'est alors qu'intervient un étrange personnage, Mezza Morte.
Otage .de Duquesne, il lui promet de rétablir la situation, s'il
peut aller à terre. Bien à tort, Duquesne lui fait
confiance. A peine débarqué, Mezza Morte excite la foule,
porte au comble la fureur de la milice, Baba Hassan est abattu, et
Mezza Morte élu dey.
Naturellement, Duquesne reprend ses bombardements. Mais les choses vont
changer avec Mezza Morte. Il fait savoir que si les bombardements
continuent, il fera mettre a la bouche du canon tous les
Français qui se trouvent à Alger. Duquesne fait
évacuer la Calle, mais continue le bombardement d'Alger.
Ce ne sont pas tous les Français, mais M. Le Vacher qui sera mis
à la bouche du canon. Aucun des musulmans de la troupe ne voulut
mettre le feu au canon. Le vieux missionnaire était connu des
Turcs pour un homme de piété, d'une douceur, d'une
charité sans exemple. Ce fut un renégat qui se chargea de
l'exécution, le 27 juillet 1683.
Ainsi mourut M. Le Vacher, vicaire apostolique, après avoir
consacré trente-six ans de son existence au soulagement des
pauvres esclaves chrétiens de Tunis et d'Alger et près de
vingt ans à d'honneur de son roi.
Naturellement, Duquesne reprend ses bombardements. Mais il y a
heureusement cet habile homme, Dussault, qui avait été
gouverneur de la Calle en remplacement de Lafont. C'est lui qui traite.
En 1684, c'est donc le cinquième traité ratifiant les
capitulations.
Quelques termes de ce traité méritent d'être
rapportés
« A aucune époque il n'y eut joie plus grande parmi le
peuple. Le peuple promet de maintenir inviolablement la paix, disant
que les enfants de leurs enfants se souviendraient qu'il ne faut jamais
faire la moindre insulte au pavillon français. »
Qu'avons-nous gagné à ces bombardements ? Il y a
restitution des esclaves. Mais les Anglais sont à la Calle,ils
ont un bail jusqu'en 1694 et surtout M. Le Vacher est mort. Enfin,
cette paix inviolable ne sera pas respectée des corsaires ;
reprise de la course, reprise des bombardements et Français
à la bouche du canon : tout recommence. Pourtant, notre vieux
Dussault ne se lasse pas, traite encore et obtient la paix en 1689. Une
paix séculaire, cette fois-ci.
C'est toujours avec Mezza Morte que nous négocions, tant il est
vrai que pour un bon diplomate, la politique fait bon marché de
ses sentiments humains. Dussault a raison. Notre gloire est ternie ;
nous vivons la guerre de successsion d'Espagne ; grâce à
Dussault nous récupérons la Calle en 1694 et le
gouverneur pourra envoyer du blé à la France pendant les
famines de 1701-1709.
Pendant le siècle qui venait de s'écouler, le Bastion de
France avait joué un certain rôle politique, on
s'était habitué à considérer ses
gouverneurs comme des agents du roi de France. Pour le premier bastion,
Samson Napollon, Arnaud avant sa querelle pour le deuxième
bastion, le très sage et très habile Dussault avaient eu
des qualités de diplomates.
Au siècle suivant, les directeurs du bastion seront seulement
des commerçants ; c'est le déclin du bastion.
XVIIIe siècle
Un mot caractérise le XVIIIe siècle en
Méditerranée : le déclin. Déclin de la
Turquie, du commerce, de la course et du bastion. Tout se tient. La
Russie et l'Autriche se sont révélées pour la
Turquie des ennemis autrement redoutables que l'Espagne.
En France, Nantes et Bordeaux prospèrent, Marseille,
ravagée par la peste, végète. C'est le
déclin de la course puisque le butin se raréfie.
Mais en raison de ce déclin, la course s'exercera sur tout ce
qui tombe sous la main, vaisseau français comme vaisseau
espagnol, et Dieu sait si le butin humain souffre alors du
mécontentement des corsaires. Le récit d'un père
trinitaire nous l'apprend.'
Venus à Alger pour une rédemp
Voilà qui semble bien fait pour décourager notre
gouverneur, qui a d'autres soucis. N'y a-t-il pas eu cette même
année 1637 un complot contre Richelieu ?tion, nos pères
trinitaires sont délestés d'une grande partie de la somme
apportée pour le rachat des captifs. Ils n'en pourront
délivrer que 200 ; ceux qu'on ne peut racheter auront à
souffrir du dépit des marchands. « Les violences dont sont
victimes les malheureux que le manque d'argent n'a pas permis de
racheter est un spectacle intolérable - nous dit le père
trinitaire -. Les maures, furieux, et poussant des hurlements les
frappent cruellement sur la tête, jusqu'à faire. jaillir
le sang et les ramènent en prison. »
Mais à ces causes de déclin contre quoi nous ne pouvons
rien, il en faut ajouter une qui nous incombe. Nous remplaçons
ces compagnies privées qui avaient assuré la vie du
bastion par de grandes compagnies.
Nous y laissons ces contacts humains si nécessaires en ce pays
et si favorables au maintien de notre crédit, et notre influence.
Sur le territoire même de la Mazoule, là où des
tribus prenaient fait et cause pour les Français contre le
pouvoir central, des Français seront tués.
L'insécurité s'installe.
Les rapports se gâtent entre la France et la Régence. Nous
avons arraisonné un bateau corsaire. A titre de
représailles notre consul, nos missionnaires sont jetés
en prison et le bastion est pillé en 1744.
La nouvelle compagnie, la Compagnie d'Afrique, trouvera le bastion
complètement délabré. Et cette nouvelle compagnie,
qui ne sait rien du pays, devra sur 1’ordre du bey, traiter .avec une
nouvelle tribu pour son commerce. C'en est fait de notre
indépendance.
En 1763, parce qu'un vaisseau français s'est défendu
contre un vaisseau corsaire, les Français d'Alger sont encore
arrêtés et le bastion pillé. On ne nous
ménage plus. Le droit de commerce nous est retiré en
faveur de quelques Majorquais et de quelques Juifs livournais. Il n'y a
plus de bornes à l'agressivité des corsaires, aux mesures
vexatoires et ruineuses que nous inflige le bey.
Mais que fait le sultan ? On ne le voit plus intervenir pour rappeler
à l'ordre un vassal oublieux des capitulations. Il semble que le
sultan n'ait plus d'autorité.
Un autre récit de course nous le prouve. C'est l'histoire
d'Aimée de Rivery, une cousine de l'Impératrice
Joséphine (1783).
Cette jeune créole était venue parfaire son
éducation dans un couvent de Nantes. Cette éducation
terminée, elle regagne son île natale (la Martinique).
Mais le bateau qui la porte est pris par la tempête. Le
commandant croit sage de se réfugier en
Méditerranée : il y trouve les corsaires de la
Régence! Tout est pris! Mais devant la grande beauté
d'Aimée de Rivery, les corsaires la réservent pour le dey
qui l'offre au sultan. Cette offre d'une esclave chrétienne mais
Française. du dey au sultan, prouve qu'à cette date
(1783), une clause essentielle des capitulations a vécu, a
cessé d'exister pour le sultan comme pour le dey. Il n'est plus
question, en Méditerranée, de respecter le pavillon
français.
Cette même année 1783, la peste ravage la Régence
et, bien entendu, notre zone côtière, la Mazoule.
L'abbé Poiret, écrivant à un ami, pourra dire :
« ... Votre cœur formera des vœux pour voir à jamais
anéanti un commerce qui fait le déshonneur de la France.
» Mais il faut croire que, pour nous, un traité n'est pas
un simple chiffon de papier. Louis XVI, en 1789, ratifie le
traité séculaire de 1689 qui ratifiait tant d'autres
traités (Vias, Brèves, Samson Napollon, Cogueil Arnaud,
Dussault). On se demande pourquoi. Les Capitulations n'ont plus de
valeur que pour nous. Au XVIIIe siècle le bastion n'a fait que
survivre.
Enfin, nous sommes en 1789. La Révolution.
Il ne semble pas que les événements dont notre pays .sera
bientôt le théâtre soient bien faits pour prolonger
la survie du bastion.
Eh bien ! C’est lorsque nous penserons y renoncer que notre
Révolution, bouleversant tout, va resserrer nos liens avec la
Régence et, pour finir, contre toute attente, amener la
colonisation de l'Algérie.
(In l’Algérianiste n° 18 de
juin 1982)
Maddy Degen poursuit et
achève dans ce numéro l'histoire du Bastion de France,
petit port de l'est constantinois : dix lieues de côte - la
presqu'île de la Celle - cernée de lacs; l'aventure
commence au XVI' siècle. Les Français acquièrent
le droit de s'établir sur cette zone. Carlin Didier et Thomas
Lenches fondent le premier bastion.
Il faut, je l'ai dit, une étrange histoire de blés. II
faut, comme le reconnaît l'historien Julien, trois fripons, deux
commerçants livournais d'origine israélite et un grand
seigneur français, M. de Talleyrand. Mais il faut encore un bien
honnête homme : M. Vallière, notre consul. M.
Vallière sera notre consul en Alger de 1791 à 1794. Au
cours des années terribles.
A son entrée en fonction, le directeur du Bastion l'informe de
notre situation critique. Elle n'a fait qu'empirer depuis la
Révolution, mais, dit-il, maintenant que le roi a
sanctionné la Constitution, les divisions vont cesser et le
directeur veut espérer.
Vallière ne partage pas ce point de vue. C'est un homme inquiet
qui arrive à Alger. Ce qu'il trouve le décourage, et il
propose, sans tarder, l'abandon du Bastion, des Comptoirs.
On le comprend. En France ce n'est plus l'euphorie de 1790, des
fêtes de la Fédération. La fuite à Varennes
a montré, aux yeux de tous, le désaccord entre le roi et
l'assemblée. La fusillade du Champ-de-Mars, le désaccord
entre cette assemblée et le peuple.
Sans être un ci-devant, M. Vallière est un
modéré. II peut craindre pour sa famille : il est
inquiet. Ce qu'il trouve, nous le savons : l'insécurité
pour les Français sur le territoire même de la Mazoute. Un
bey hostile aux Français, qui nous empêche de commercer ;
et la Course qui sévit à nos dépens.
Il faut renoncer.
Les événements se précipitent en France :
journée du 10 août. Chute de la monarchie : massacre de
septembre.
Le directeur convient que la Compagnie n'a plus l'espoir de se relever.
Mais si notre directeur et notre consul sont d'avis qu'il faut
renoncer, notre jeune République n'en juge pas ainsi.
Une frégate se présente devant Alger. On notifie au dey
la proclamation de la République qui fera respecter le droit des
gens par tous les moyens que lui assurent des moyens immenses et 25
millions d'habitants.
Ce discours plein d'assurance a tout le succès voulu le dey
reconnaît la République. C'est heureux : malgré nos
immenses richesses nous manquons de blé. Les temps de
révolution ne sont pas favorables à l'agriculture, les
besoins sont grands.
Un comité, créé dans le Midi, doit attirer vers
Marseille tout le blé passible. Le directeur du Bastion constate
amèrement : « C'est au moment on nos comptoirs marchent
à grands pas vers la ruine que la France, encore une fois, a
recours à eux pour se procurer du blé. »
Et c'est alors le revirement de notre consul Vallière. C'est un
diplomate. Satisfait du nouvel accord, il décide d'agir. Il va
déployer son habileté, toute son énergie à
nous procurer ce blé si nécessaire aux
départements du Midi. Il ne s'arrêtera pas aux
difficultés insurmontables qu'il trouve sur place. Et maintenant
les nouvelles qui viennent de France peuvent l'encourager : nos
frontières sont délivrées, nous passons à
l'attaque. Vallière fait au dey un discours en rapport avec ces
circonstances heureuses « Insensiblement - dit-il - j'en suis
venu au blé, à ce blé indispensable... » Et
il obtient les blés du Constantinois.
Tout est réglé entre la France et le dey, le consul et le
dey.
Il ne reste plus qu'à payer ce blé. Mais comment ? Le bey
de Constantine a donné la préférence pour le
commerce des blés à des Juifs livournais. Il a comme
homme de confiance un dénommé Bacri. Le commerce du
Bastion est suspendu : pas d'argent. Ne comptons pas sur la France pour
payer. On sait l'état de nos finances en 1794. Comment faire ?
¤
C'est alors que se place le début de cette étrange
histoire de blé. Le dey est toujours bien disposé
à notre égard. Nos victoires sans doute, mais aussi son
amitié pour Vallière. Ces sentiments vont l'amener
à tenir une conduite inespérée. Il nous
prête de l'argent sur son trésor.
Au prix d'une digression, je ferai vivre cette amitié.
Vallière a un beau-frère. Ce dernier a continué
d'exercer ses fonctions à Toulon, lors de l'occupation anglaise.
A la libération de cette ville, il doit s'enfuir en Espagne. Le
dey envoie un bateau à Carthagène, et on ramènera
à Alger beau-frère, sœur, père et mère.
Toute la famille est réunie par les soins du dey.
Pourquoi cet attachement ? Ce Vallière est encore un de ces
Français qui, comme Arnault, comme Dussault, ont su gagner la
confiance, la sympathie, pour finir l'amitié des dirigeants
d'Alger. Il arrive que l'honnêteté soit payante. Aux yeux
des Turcs. ce sont de vrais Français que ces Français.
Tout cela est touchant ; malheureusement, il s'agit de l'argent du
Trésor. Le dey ne va pas le remettre à Vallière.
II l'envoie au bey, si mal disposé à notre égard,
qu'il s'en remet à son homme de confiance. Bacri, pour le
remettre au directeur du Bastion. Et maintenant, les Bacri sont
associés aux Busnach, ont une maison commerciale à Alger.
Il y a un frère Bacri à Marseille. Bref, cette maison
draine le commerce des blés. Ils sont chargés de la
fourniture aux armées. Nous voici entre les mains des
Bacri-Busnach.
¤
C'est le moment que choisit notre gouvernement pour destituer
Vallière. Le consul d'Alger ne pouvait recevoir
impunément un homme qui avait dû fuir le nouveau
régime - fût-ce son beau-frère...
Ceux qui le remplaceront ne pourront se maintenir. Les rapports se
gâtent avec Alger. C'est dans ce contexte que le nouveau
régime, le Directoire, va prendre l'initiative de rompre le
traité qui, depuis si longtemps, nous liait à la Turquie
: les Capitulations de 1535.
¤
L'expédition d'Égypte en 1798 est un expédient de
Napoléon trop populaire : c'est M. de Talleyrand,
récemment introduit aux Affaires étrangères, qui
imagine ce brillant ostracisme.
Cet événement est de conséquence pour le Bastion .
Vassal du sultan, le dey nous déclare la guerre, et c'est la
destruction du Bastion en 1799.
Tout semble fini une fois pour toutes. Mais encore une fois, il suffit
d'un homme pour rétablir la situation. Napoléon est
« cet homme unique qui a ce qu'il faut pour régler
et maintenir l’unité du pouvoir» (M. de Fouché). Il
faudra l'autorité de Napoléon, en effet. Tout-puissant,
car la deuxième campagne d'Italie s'est terminée par
notre victoire, Napoléon menace d'envahir Alger si le Bastion
n'est pas rétabli, si la liberté de commercer n'est pas
respectée. Et c'est la paix de 1801.
Le dey s'incline : « Je veux toujours être l'ami de
Bonaparte » dit-il. Grâce à la haute intervention de
Talleyrand, le traité de 1802 met fin aux dissentiments
provoqués par la campagne d'Egypte (paix d'Amiens). Nous
connaissons donc tous les succès : militaires, politiques,
diplomatiques... mais pas financiers.
« Si je n'avais le boiteux dans la main, je ne pourrais rien
faire,», dit Bacri ; ainsi protégés par Talley, les
commerçants demandent un acompte de 4 millions.
Napoléon consent à payer cette somme,
considérable, et qui n’est qu’un « à valoir ».
On peut s'étonner que cet homme intègre, cet esprit
lucide, enfin cet homme tout-puissant ait consenti le versement d'une
telle somme, sans discussion.
Il y a à cela quelques raisons.

collection Lopez
Sa toute-puissance est plus apparente que réelle : il y a eu un
complot lors de la bataille de Marengo. Il lui faut payer les dettes de
Joséphine pour n'être pas éclaboussé.
N'a-t-elle pas trafiqué des fournitures aux armées ?
C'est un homme mécontent, inquiet, intrigué par
l'étonnante fortune de M. de Talleyrand qui devra écouter
le beau discours de ce dernier au Sénat, en tant que ministre
des Affaires étrangères.
Ce discours commence par une condamnation du Turc : « des confins
de l'Égypte au détroit de Gibraltar, le nord de l'Afrique
est possédé par une race d'hommes étrangers dans
le pays qu'ils oppriment... » « Placés sur l'une des
grandes routes du commerce européen, ils en sont le
fléau... Mais suit un exposé des rapports de la
Régence et de l'Europe qui ne va pas sans lacune... Nulle
mention de l'expédition d'Égypte, et il n'est pas dit que
le dey veut l’achat de l'exécution du traité de paix,
c'est-à-dire qu'on lui paie ce qu'on lui doit.
Les trois complices sont bien d'accord pour oublier la créance
du dey.
¤
Il est impossible de suivre le sort des créances Busnach-Bacri
au cours des années qui suivront.
Le dey d'Alger n'aurait jamais songé à rien
réclamer au maître de l'Europe. Mais les Busnach-Bacri
continuent d'accumuler les intérêts de la dette. Aussi
longtemps que dure l'Empire, les deys ne réclament rien, et la
dette augmente. Mais tout a une fin, même l'Empire.
La Restauration reprendra les pourparlers. Elle veut en finir avec
cette dette pendante. Seulement, par un hasard admirable, les
Busnach-Bacri retrouveront aux affaires le même Talleyrand qui
n'a rien à leur refuser. Ils présentent donc, sans
pièces comptables à l'appui, le montant de leur
créance qui s'est accru de tant d'intérêts
composés qu'il atteint 24 millions. On juge de l'émotion !
Une commission entreprend l'examen de la dette qui est ramenée
à 14 millions, puis à 8 millions, enfin à 7
millions !
Mais, dans cette liquidation, seuls les intérêts des
Busnach-Bacri sont reconnus. C'est en vain que le dey réclame.
Nous nous en remettons à ces intermédiaires qui avaient
toute la confiance d'Alger.
¤
On sait la suite. Un nouveau dey intelligent. autoritaire, veut faire
valoir ses droits. Les circonstances l'y contraignent. C’en est fait de
la Course et les besoins d'argent sont pressants. Le dey s'impatiente
des arguments de procédure que lui a opposés notre consul.
Il y aura une vive discussion une trop vive discussion, et ce sera le
fameux coup d'éventail ! C'est la rupture et en cette même
année 1827 une dernière destruction de la Calle, notre
bastion...
Enfin, c'est la Conquête d'Alger. Tout cela est connu. Ce que
l'on sait moins, c'est qu'en 1836, lors de la reprise de notre bastion
par Berthier de Sauvigny, ce dernier put être surpris. « Le
détachement, dit-il, n'a rencontré aucune
résistance. Un groupe d'Arabes, sans armes, assis paisiblement
sur les ruines de cette ville française, attendait
l'arrivée des Français... » Probablement pour
recommencer le commerce des blés.
(In l’Algérianiste n° 19
de septembre 1982)
Maddy DEGEN.
(1) Capitaine des corsaires.