Guy
de Maupassant, dans une de ses nouvelles, "Marroca"
a
décrit Bougie où il séjourna
lors
de son voyage en Algérie en 1881.
"...
Je ne te dis rien de mes premiers temps de séjour en
Algérie. Après avoir visité Bône,
Constantine, Biskra et Sétif, je suis venu à Bougie par
les gorges du Chabet et une incomparable route au milieu des
forêts kabyles, qui suit la mer en la dominant de deux cents
mètres et serpente selon les festons de la haute montagne,
jusqu'à ce merveilleux golfe de Bougie aussi beau que celui de
Naples, que celui d'Ajaccio et que celui de Douarnenez, les plus
admirables que je connaisse. J'excepte dans ma comparaison cette
invraisemblable baie de Porto, ceinte de granit rouge, et
habitée par les fantastiques et sanglants géants de
pierre qu'on appelle les "Calandre" de Piana, sur les côtes Ouest
de la Corse.
De loin, de très loin, avant de contourner le grand bassin
où dort l'eau pacifique, on aperçoit Bougie. Elle est
bâtie sur les flancs rapides d'un mont élevé et
couronné par des bois. C'est une tache blanche dans cette pente
verte: on dirait l'écume d'une cascade tombant à la mer.
Dès que j'eus mis le pied dans cette toute petite et ravissante
ville, je compris que j'allais y rester longtemps. De partout l’œil
embrasse un vaste cercle de sommets crochus, dentelés, cornus et
bizarres, tellement fermé qu'on découvre à peine
la pleine mer et que le golfe a l'air d'un lac. L'eau bleue, d'un bleu
laiteux, est d'une transparence admirable, et le ciel d'azur, d'un azur
épais, comme s'il avait reçu deux couches de couleur,
étale au-dessus sa surprenante beauté. Ils semblent se
mirer l'un dans l'autre et se renvoyer leurs reflets.
Bougie est la ville des ruines. Sur le quai, en arrivant, on rencontre
un débris si magnifique qu'on le dirait d'opéra. C'est la
vieille porte Sarrasine, envahie de lierre. Et dans les bois montueux
autour de la cité, partout des ruines, des pans de murailles
romaines, des morceaux de monuments sarrasins, des restes de
constructions arabes... ".
Guy de Maupassant
NDLR: cf.
"L'Algérianiste°, n° 47 (septembre 1989): "Maupassant et
l'Algérie", par Georges-Pierre Hourant. ,
in l’Algérianiste n°84 de
décembre 1998