Constantine,
le Rhumel et ses gorges
Tous ceux qui, géologues,
archéologues, géographes..., ont exploré les
gorges du Rhumel, durant la période contemporaine, se sont
efforcés de percer le secret des origines de cet étrange
phénomène topographique.
Les gorges qui cernent la
ville de Constantine sur ses limites orientales, ne sont pas des gorges
ordinaires. D'abord par leur importance, leur profondeur, leur aspect
particulier, elles sont uniques au monde. Elles confèrent son
originalité à Constantine, dont l'histoire est
étroitement liée à celle du Rhumel et
conditionnée par elle.
Jusqu'à la fin de
l'ère tertiaire, le Rhumel coulait directement depuis le
Polygone, par la vallée du Hal el Mardj et de l'oued Mellah,
jusqu'au pont d'Aumale. Au Polygone il recevait le Bou Merzoug qui,
devant la face sud du rocher, s'élargissait en nappe lacustre.
(Voir le plan ci-dessous.)
A la fin du tertiaire, le
niveau de la Méditerranée s'abaissa. Simultanément
le rocher de Constantine, redressé par le plissement alpin et
fissuré en maints endroits, fut creusé plus activement,
en surface, par un torrent, l'Ain El Areb (grossi du Chabet Sfa)
descendant 'du Djebel Ouâch et coulant dans la direction
Nord-Sud, pour se jeter dans la nappe lacustre du Bou-Merzoug,
souterrainement par les infiltrations des eaux de ce même torrent.
Ce double travail
d'érosion explique le profil actuel des gorges qui, à
mi-hauteur, comporte un palier si bien taillé sur toute leur
longueur qu'on a pu y établir, sur la rive droite, le fameux
« Chemin des touristes » et sur la rive gauche, des
cultures en terrasse (tomates et chrysanthèmes), près des
habitations troglodytes situées entre la médersa et le
pont dit « d'El Kantara ».
Le redressement du rocher de
Constantine eut encore un deuxième effet d'une importance
capitale : la grande faille de coupure le long de toute la face nord du
rocher se prolongeait en direction du Polygone et le
dénivellement qui en résultait suffit pour couper,
à cet endroit, l'ancien cours du Rhumel, de sorte que le fleuve,
capté par son affluent, le Bou-Merzoug, vint se jeter,
conjointement avec ce dernier, dans le lac baignant
l'extrémité sud du rocher, ainsi que dans le
défilé souterrain formé par les infiltrations de
l'Ain El Areb dans le rocher lui-même.
Au début de
l'ère quaternaire — peut-être plus récemment — un
effondrement, accompagné de jaillissement d'eaux chaudes venues
d'une profondeur de plusieurs milliers de mètres, élargit
la sortie des gorges en amont de la grande cascade. Cet
événement explique, à cet endroit, la
verticalité des falaises que l'érosion n'a pas encore
entamées. L'une des roches surplombantes est devenue, pour cette
raison, la « roche tarpéienne » des tyrans de
Constantine, le fameux « Kef Ch'Kora » (le rocher du sac)
d'où l'on précipitait les condamnés à mort.
La durée de
l'épopée géologique des gorges peut être
évaluée à plus d'une centaine de
millénaires. Ce labeur titanesque de la nature devait avoir pour
les destinées des futurs habitants du site constantinois, une
importance capitale.
Le ravitaillement en eau
était un problème vital. Les Français l'ont
résolu par l'adduction des eaux de Sidi Mabrouk, de Fesguia et
surtout du Djebel Ouâch où furent créés des
lacs réservoirs. Les conduites aboutissent à l'ancien
siphon romain — restauré — situé au-dessous du pont
d'El-Kantara.

Constantine.
—' La mosquée et le pont de Sidi-Rached, le pont du Diable
et
l'entrée des gorges du Rhumel.
D'autre part, en 1920, les
eaux du Rhumel ont été, utilisées à la
production d'énergie électrique, grâce à la
construction d'un barrage en aval de Sidi Rached. De là, elles
ont été amenées, par un tunnel foré en
diagonale à travers le rocher, puis par une conduite
forcée jusqu'à l'usine hydroélectrique construite
près du pont des chutes.
Le forage de ce canal avait
nécessité des calculs d'orientation assez
délicats, qui furent cependant si bien établis que
l'erreur de déviation sur plus d'un kilomètre de parcours
fut inférieure à un mètre. L'usine permettait de
produire 1 700 000 kilowatts-heure pour l'éclairage et 700 000
pour la force motrice.
Du ténébreux
abîme des gorges, le génie de l'homme moderne tirait
lumière et puissance.
Mais le bon vieux Rhumel ne s'est pas
prêté de bonne grâce à cet asservissement.
Son élan était brisé et, sauf en temps de grande
crue, ses eaux ne passent plus au-dessus du barrage, de sorte que la
cascade près du pont des Chutes est, en temps normal, uniquement
alimentée 'par les sources 'de l'intérieur des gorges.
¤
Enfin, ce Rhumel, de plus en
plus obstrué, pourrait, un jour reprendre son cours primitif en
se détournant au Polygone vers le nord à la suite d'une
nouvelle captation amorcée dans la direction de son lit
primitif. Ces travaux n'ont pas eu le temps de se réaliser.
Comme le dit Paul Valéry :
« Les travaux des
hommes opposent aux figures de chute et d'écroulement de la
nature géologique la volonté contraire
d'édification, le travail volontaire et comme rebelle de notre
race. »
(A suivre.)
Jean BAYOL.
Illustrations de l'auteur.
In
l’Algérianiste n° 25 de mars 1984