TIMGAD l'Africaine 'POMPEI'
par Maurice Cretot
Timgad
l'antique "Thamugadi" fondée en l'An
100 sous Trajan située à 150 kilomètres
au sud de Cirta (Constantine) par le légat Monatius
Gallus et les légionnaires terrassiers de la IIIème
Légion devait former avec Lambaesis et Cuicul
(Lambèze et Djémila ) le troisième pôle
d'un triangle de pacification civilisateur en Maurétanie.
Timgad verrouille en outre la
sortie nord du massif sauvage de l'Aurès que les Romains
jugent assez dangereux pour se contenter d'en surveiller l'accès
sans y pénétrer en l'absence de motif important.
Conçue par des militaires pour des raisons stratégiques
et commerciales dans une région hostile, cette ville-carrefour
a existé "sur le papier" sous forme de plan
précis, élaboré avant que sa première
pierre ne fut posée, sa présence en un tel site
paraissant si insolite que les matériaux de son édification
semblent avoir été, à l'image de l'actuelle
et récente Brasilia, apportés de toutes pièces
en cet endroit désertique.
C'est dans un cadre austère,à
la fois l'expression de la raison militaire, de la logique urbanistique,
de la rigueur géométrique plus que celle du coeur
ou de la fantaisie. Par le parfait quadrillage de sa configuration
la ville garde l'allure d'un camp militaire (fig. 2). Devenant
ensuite résidentielle, commerçante et bourgeoise
elle développera autour de ce damier de base quelques
excroissances plus irrégulières et, débordant
sa surface primitive de douze hectares, finira par en couvrir
un peu plus de cinquante.
Ce champ de ruines, n'excède
certes pas ainsi qu'on l'a dit, le périmètre habituel
d'une de nos modestes sous-préfectures, mais il demeure
suffisamment impressionnant et émouvant de par son état
de conservation pour être comparé à Pompéi.
Les accés, les portes
et les rues de la ville :
fig. 2 (dessin
de l'auteur)
Les routes qui mènent
au site, dont celle de Theveste (Tébessa) à
une centaine de kilomètres à l'est, font partie
des voies impériales qui ont relié entre elles
les villes de la province.
Ces routes furent pour la plupart
solidement construites par les hommes de la IIIème Légion
"Augusta". Elles offraient une surface dallée
de roches dures reposant sur une assise de maçonnerie,
elle-même bâtie sur un lit de sable et de mortier.
Elles étaient bordées par deux fossés.
Le réseau provincial était
dense et permettait l'acheminement vers les ports des récoltes
importantes d'huile et de blé, assurées par la
main-d'oeuvre locale.encadrée et aidée par les
légionnaires dans leurs périodes d'activité
militaire réduite. 0utre le blé et l'huile, Numidie
et Maurétanie exporteront aussi des bois précieux
de thuya et de citrus ainsi que des mulets réputés
pour leur robustesse et des fauves pour les jeux. Comme toutes
les routes de l'Empire, ces voies sont balisées tous les
1481 m 50 par une borne "millaire", à partir
du centre du forum de Rome et ce, jusqu'aux confins les plus
reculés des provinces lointaines, après avoir contourné
toute la Méditerranée en suivant les rives.
Les voies impériales qui
atteignent Timgad l'abordent et la traversent en direction st-ouest
et nord-sud. L'implantation originelle de la ville est un carré
de 500 mètres de côté.
Les Romains n'élèvent
pas, à cette époque, d'enceinte fortifiée
autour de chacune de leur agglomération, mais ils matérialisent
volontiers par un arc monumental une de ses portes importantes
(fig. 2 case 1). Pour séduire et sécuriser, ils
font de cet arc un monument somptueux d'aspect triomphal. L'arc
comme toute la ville, est une "vitrine" destinée
à donner l'envie de devenir et de rester romain aux indigènes
du pays en voie de pacification. Ainsi, la moindre agglomération
agricole va-t-elle, bénéficier à travers
ses monuments, des attributs architecturaux réduite, mais
évocateurs, de la Rome elle-même : " on -plante
un arc comme on plante un drapeau " dira Georges Rozet dont
le nom est avec ceux d'Eugène Albertini, de Jean Baradez,
de Louis Bertrand, de Christian Courtois, de Louis Leschi , de
Pierre Miquel, de Claude Maurice Robert et bien d'autres, difficilement
dissociable de toute évocation historique de l'Afrique
romaine.
L'arc de Trajan est élevé
à la porte qui ouvre la route menant à Lambaesis
(Lambèse) à une trentaine de kilomètres
à l'ouest. Son ouverture qui laissait à peine passer
un homme lorsque l'arc était encore enseveli, mesure 7
mètres de hauteur une fois dégagée. Cette
porte est conçue pour permettre le passage de deux voitures
de front et des ouvertures latérales sont également
ménagées pour les piétons (fig. 3).
L'arc de Trajan (dessin
de l'auteur)
La Constantine française
s'inspirera du dessin de l'arc de Trajan pour son monument aux
morts de la guerre de 1914 - 1918 situé sur un éperon
rocheux, au nord de la ville.
Le carré urbain de Timgad est coupé par deux artères
principales : le " Cardo maximus " du nord au
sud et le " Decumanus maximus ", de l'est à
l'ouest. Elles sont larges de 5 mètres et plus par endroits,
dallées de calcaire blanc ou bleuté, usées
par le charrois et flanquées de trottoirs qui sont le
revêtement d'égouts collecteurs. Ces rues sont parfois
bordées de portiques pour protéger les passants
des ardeurs du soleil. Dans chacun des quatre carrés,résultant
de l'intersection de ces deux grandes voies traversant la ville
du nord au sud et d'est en Ouest, des rues secondaires, également
perpendiculaires les unes aux autres, délimitent 36 îlots
au nord-ouest et nord-est, sud-est et sud-ouest. Chaque ilot
(ou " insula ") comprend cinq ou six demeures.
La vie domestique et le marché
Pénétrons dans
les vestiges de l'une de ces demeures, elle évoque la
maison romaine type. Les fouilles réalisées donnent
ici, comme dans les autres sites, suffisamment d'indications
pour imaginer dans le détail, sa configuration et la vie
qu'y menaient ses habitants.
Ces logements n'ont pratiquement
pas d'ouvertures extérieures. L'entrée donne sur
le " vestibulum " où l'on est reçu
et où l'on attend.
Au centre de la maison se trouve
" l'atrium " éclairé par une ouverture
pratiquée dans le toit. On peut fermer cette ouverture
à l'aide d'un rideau ou " velum " quand
le soleil est trop fort. Au centre de l'atrium, l'impluvium,
permet de recueillir l'eau de pluie.
Les murs de ce patio sont agrémentés de pavements
de mosaïques décoratives lorsque l'occupant des lieux
en a les moyens.
Cette partie centrale de la maison est aussi le centre de la
vie familiale. Les femmes y passent avec leurs enfants la plus
grande partie de la journée, alors qu'en dehors de leurs
heures de travail, les hommes flânent volontiers sur le
forum où se détendent aux thermes.
Les pièces d'habitations
périphériques, petites, peu profondes et mal éclairées
s'ouvrent sur l'atrium. Elles sont généralement
réservées au sommeil et au repos.
Il y a certes, un type général
de maison, mais on constate beaucoup d'adaptations individuelles
à schéma architectural de base, et, témoignant
de l'opulence de certains bourgeois de la ville., quelques villas
de maître plus somptueuses possèdent aussi d'agréables
et vastes jardins intérieurs ( fig 2 case 14 ).La "
maison aux jardinières " fait partie des ruines les
plus visitées de Timgad (fig 2 case 2).
Pour les approvisionnements du
quotidien domestique les habitants de la ville disposent d'un
marché organisé. Il occupe à Timgad une
surface relativement vaste. Il est couvert mais éclairé
en son centre par un large puits de jour en forme de demi-cercle
dont le sol est pavé de briques ( fig. 4 et fig. 2 case
3). La colonnade qui l'entoure supporte le toit recouvrant de
larges allées dallées menant aux boutiques.
La décoration générale
de l'endroit est soignée. On note par ci par là,
quelques délicates sculptures corinthiennes, des guirlandes
florales de pierre et quelques motifs chimériques et selon
la tradition, sur une des pierres de l'édifice une dédicace
à Mercure le dieu du commerce. Les boutiques des marchands
se trouvent tout autour de la cour : ce sont des renfoncements
en forme de loges dans le mur d'enceinte. Une table de pierre
en barre l'unique ouverture et sert de comptoir au commerçant
qui y étale sa marchandise. C'est en passant par dessus
ou par dessous cette table de pierre qu'il sort de son échoppe
ou y pénètre. Les tranches et les supports de ces
élégantes dessertes sont ornés de bas-reliefs
décoratifs. Les poids ainsi que les volumes et mesures
utilisés par les marchands sont contrôlés
par d es préposés municipaux sur un comptoir nommé
" ponderarium ". Ce comptoir de pierre présente
des évidements servant de référence pour
les volumes de grains, et leurs équivalences pour le vin
et l'huile. Cette huile que la province produit en grande quantité
assure la fortune des raffineries de Madaure située.à
quelques kilomètres au nord. Timgad possède aussi
quelques huileries plus modestes. L'huile de Numidie qui garde
une saveur un peu forte pour la cuisine et la table, et également
utilisée pour le bain, la toilette et l'éclairage.
On ne trouve pas exactement sur
ce marché les mêmes produits qu'offriront nos marchés
du Midi. Les pommes de terre et les tomates sont, bien sur, inconnues
et , à l'exception de quelques denrées fraîches
provenant des potagers des environs, ce sont surtout légumes
et fruits secs qui garnissent les étals. On peut néanmoins
s'approvisionner en viandes crues ou séchées et
en poissons salés. Il y a aussi, en appréciable
quantité du gibier et des fromages de chèvres.
Ce bâtiment municipal est,
comme en bon nombre d'autres villes, offert à la cité
par un riche habitant qui immortalise sa donation en gravant
son nom dans une des pierres de l'édifice. Ainsi Timgad
a-t-elle son marché de Sertius comme Djemila a le sien
de Cosinius. (Les bornes routières sont de la même
manière, offertes par des particuliers à l'Etat).
La ville possède aussi
un marché aux vêtements dans le faubourg ouest.
(fig.2 case 16).
Les boutiques et tavernes
(fig. 2 case 4)
Fig. 4 (dessin
de l'auteur)
Les boutiques de la rue connaissent
de leur côté, une activité florissante. La
plupart, groupées près du Forum, s'ouvrent
sur la voie décumane. Le centre est commercial comme à
Tunis ou à Fes : les propriétaires des boutiques
se retirent chez eux le soir venu.
Lorsque pointe le jour, taverniers et marchands démontent
les vanteaux de bois de leur devanture et les disposent sur deux
tréteaux pour y étaler leur marchandise.
Quelques élégantes
citadines choisissent dans la boutique du drapier un tissu de
laine, ou de lin, ou une soierie d'Orient.
Les Romaines prennent soin de leur coiffure et le barbier les
frise, les boucle, arrache les cheveux blancs et place des perruques.
Il fait aussi fonction de chirurgien, de médecin ou de
dentiste. Pour guérir les plaies il pose des emplâtres
dont une fameuse préparation à base de graisse
de cygne, mis à l'engrais paupières cousues, avant
d'être abattu.
L'apothicaire vend des plantes
servant à préparer des potions; il en existe plus
de cinq cents espèces ; il en mélange certaines
avec du venin de vipère à corne , nombreuses dans
la région, ou du foie de cerf bouilli de la forêt
maurétanienne.
Potiers, chaudronniers, menuisiers
emplissent la rue du bruit de leurs métiers.
Un quartier d'industries plus
" lourdes " existe au sud-ouest de la ville (fig. 2
case 15) avec une fonderie, des ateliers de céramique
et d'autres fabriques, mais la voie décumane reste le
centre du petit commerce.
On peut confier au cordonnier
la réparation de sa semelle et lui acheter une paire de
sandales neuves dont la découpe et l'ingénieuse
disposition des lanières en font une chaussure confortable.
On s'arrête, en passant,
au comptoir du tavernier pour y déguster vinasse ou friquette,
apéritif à l'anis ou au cumin, en jouant aux dés.
Le boulanger vend un gros pain
plébéien bourré de son. La poussière
pierreuse qu'il contient craque parfois sous la dent car certaines
meules se délitent et cet éffritement se mélange
aux farines. Le boulanger propose aussi un pain plus raffiné,
voire un choix de patisserie: " crustula " et
" lucula " sont des beignets croustillants ;
les " globuli " sont rissolés et enduits
de miel; les " perlucidae " sont des crêpes
fines et transparentes.. Peut-être, y vend-on aussi quelques
friandises ? Rome connait le " miel de datte " surtout
apprécié pour le fait qu'il est cinq fois, moins
cher que le miel véritable, ainsi que les dattes fourrées
aux noix, poivrées, salées et cuites dans le miel.
On peut donc raisonnablement imaginer que la confiserie locale
est la premi& egrave;re à utiliser les ressources
des palmeraies les plus proches vers lesquelles s'aventurent
périodiquement quelques marchands. Les gargotes ou "popinae"
tavernes plébéiennes dont les comptoirs donnent
sur la rue ne manquent pas. On y sert, sur le pouce, une assiette
de fèves bouillies, de lentilles ou de pois chiches dont
la saveur est considérablement relevée par l'interminable
liste des épices et condiments de la gastronomie romaine
dont le pyrèthre qui pousse en Afrique tient peut-étre
ici, une place prépondérante.
Ces plats sont arrosés
de vins relevés contenus dans des amphores: ils sont grecs
ou italiens car le vignoble africain est, en ces temps, des plus
médiocres.
Les plats du commerce ainsi que
ceux des tables familiales sont certainement aussi abondants
que variés : la Numidie n'est-elle pas de toutes les provinces
de l'Empire celle où l'on est " le plus assuré
de manger à sa faim ? " Les sols neufs bien phosphatés
donnent de belles récoltes et l'élevage des Hauts
Plateaux est réputé.
On peut également supposer
que certains gourmets de la ville, en quête de mets originaux
ne dédaignent pas rôtis de cigogne et cuissots d'autruche,
certes diversement appréciés mais auxquels il est,
comme à Rome, de bon ton d'avoir goûté, d'autant
plus que les unes ont dans une région proche leurs passages
migratoires et que les autres proviennent de la frontière
lybienne relativement peu éloignée. Ces viandes
au fumet douteux sont de toutes façons arrosées
de " garum " qui n'a rien à envier aux actuels
assortiments vietnamiens les plus agressifs et que la maurétanienne
Tipasa fabrique au même titre que d'autres villes de l'Enpire.
(Ce produit provient de la décomposition d'un vulgaire
fretin ayant macéré dans un mélange de certaines
herbes et de piments).
Quelques taverniers proposent,pour
agrémenter la fin du repas, quelques pièces obscures
à l'étage et une sieste réparatrice.
Le forum et les temples
Le forum se trouve à deux
pas des boutiques Y flâner quelques instants est une tentation
à laquelle résiste rarement l'habitant de la cité
(fig. 2 case 5). Il forme au centre de la ville un grand quadrilatère
de 50 mètres de côté; chacun regarde un des
quatre points cardinaux. Son entrée principale donne sur
le " decumanus maximus ".
Cette place publique est piétonnière,
légèrement surélevée par rapport
aux rues y conduisant, les voitures n'y accédent pas.
Elle est entourée d'une belle colonnade et de portiques.
La galerie périphérique qui en fait le tour abrite
les statues et effigies de quelques divinités, d'empereurs
ou de personnages importants et de bienfaiteurs locaux. De ces
statues dont certaines sont équestres, il ne reste que
les socles épigraphiques. Cette esplanade est recouverte
d'un magnifique dallage. Quelques dalles gardent la trace des
jeux auxquels se livrent les passants au ras du sol : marelles
ou concours de billes.
Le forum est le centre urbain
vital, un lieu de rencontre pour négociants et soldats,
oisifs et badauds qui viennent aux nouvelles et y croisent de
belles citadines et patriciennes ostensiblement vêtues
et coiffées à la mode de Rome. Les.dépêches
et le souffle de la capitale y parviennent via Carthage qui les
reçoit par la Sicile et la mer. La poste impériale
qui roule jour et nuit fait une centaine de milles par jour,
mais il existe aussi une poste privée un peu plus lente.
On mettait 8 à 9 jours pour couvrir la distance séparant
Rome de Brindisi et à peu près le même temps
pour aller de Carthage à Cherchell (Caesarea). Le trajet
Carthage-Timgad devait prendre quatre ou cinq jours.
De grands bâtiments municipaux
bordent le forum où se déroule l'ensemble de l'activité
politique, administrative, voire religieuse de la cité.
D'une tribune surélevée des orateurs haranguent
le peuple, interrompant la flânerie des uns, satisfaisant
la curiosité des autres. Les joutes électorales
qui régulièrement s'y déroulent y créent
des turbulences.
La curie s'ouvre sur le côté
ouest du forum (fig. 2 case 6). C'est une grande salle majestueuse
ornée de marbre. On peut y assister aux séances
du conseil municipal car c'est le siège du sénat
de la ville. Lorsque la pluie se met à tomber, les badauds
de l'esplanade peuvent se réfugier dans la basilique civile
qui est une annexe couverte du forum qu'elle limite sur sa face
est (fig.2 case 7). Elle offre un espace de quarante métres
de long sur quinze de large plein des rameurs des marchands et
des banquiers, car c'est là que se tiennent la bourse
et les services de la chambre de commerce locale. On y rend aussi
la justice. Indépendemment des palabres du forum chacun
peut prendre sa part civique des activités fondamentales
de la cité, il est de bon ton de manifester, sinon d'afficher,
sa dévotion à la religion officielle.
L 'habitant de Timgad gagne alors
le Capitole qui est un temple monumental et l'édifice
le plus important de la cité malgré sa position
excentrée sur la bordure sud-ouest de sa périphérie
(fig. 2 case 8). Lieu de la religion traditionnelle impériale,
il en est, avant l'empreinte chrétienne, le temple principal.
Il est voué au culte de Jupiter, Junon et Minerve. Il
mesure quatre-vingts mètres de côté. Au pied
de sa façade, s'étend une cour, importante dans
laquelle on célèbre des sacrifices au son des cors,
instruments réservée aux pratiques religieuses
(ainsi qu'aux musiques militaires).
Le temple s'élève
sur la " cella " qui est une masse gigantesque
de pierres. La façade est composée d'un portique
aux nombreuses colonnes. Par les trente-huit marches d'un monumental
escalier on parvient au sanctuaire. Cette salle décorée
de marbre renferme les images des trois divinités auxquelles
le temple est consacre, elle est entourée d'une imposante
colonnade de douze à quatorze mètres de haut.
Au temps de la présence
française, le cliché photographique souvenir du
pique-nique au pied de ses colonnes était traditionnel
pour les familles de la région.
Timgad possède aussi d'autres
temples (fig. 2 cases 13) dont un, au Génie s'ouvrent
sur le forum. Les autres sont répartis dans la ville,
voués à Cérès ou à Mercure.
Les thermes:
Parmi les loisirs offerts aux
habitants de la cité, la fréquentation des thermes,
tient ici, comme dans tout le monde romain, une grande place.
On s'y rend volontiers pour s'y détendre, se distraire
et retrouver des amis car, c'est, pour le romain, l'équivalent
du café, du cercle, du club de sport.
La ville compte quatorze établissements
de bains publics (fig. 2 cases 9) dont l'accès n'est pas
cher et souvent même gratuit. Tous ne sont pas mixtes.
Construits par l'Etat ou la ville, ils sont entretenus avec soin.
Leurs installations bénéficient d'une alimentation
en eau propre et d'une évacuation efficace des eaux usées.
Rappelons à ce propos.l'importance des travaux romains
de récupération et de distribution de l'eau en
Afrique du Nord : les réservoirs de Tiddis, l'aqueduc
de Cherchell, pour n'en citer que quelques uns, sont célèbres
et bon nombre d'autres sont encore de nos jours utilisés
telles la piscine de Khemissa ou l'alîmentation urbaine
de Annaba (Bône). Ces travaux dépassent de très
loin tout ce que les Arabes feront sur ce plan par la suite.
On peut même dire qu'ils restent supérieurs, compte
tenu des mo yens engagés à ce que les Français
eux-mêmes réaliseront. Observons néanmoins,
à la décharge de ces derniers qu'ils ne resteront
que 132 ans en Algérie, c'est-à-dire trois fois
moins que les Romains.
Parmi tous les établissements
de bains de Timgad, les " grands thermes du sud" sont
vastes et des mieux aménagés : ils offrent des
salles distinctes pour le sport, le bain, la gymnastique et les
massages. C'est un lieu de bavardage : on y commente les vraies
nouvelles et il est probable qu'on y colporte une grande partie
des fausses.
Dès son arrivée,
le visiteur déposé, ses vêtements dans les
niches murales et individuelles de l' " apoditherium
" qui est un vestiaire aménagé et surveillé.
Il passe ensuite sur la palestre : c'est un terrain de jeux et
de sports découvert pour la belle saison. Lorsque le temps
n'est pas favorable, cette activité physique peut s'exercer
en salle.
Ces exercices consistent en lancers
et échanges de balles remplies de sable, de ballons de
plume ou de vessies remplies d'air. On durcit ses poings sur
des sacs suspendus bourrés de farine. On court après
des cerceaux; on s'épuise sur des poids et haltères.
On lutte, le corps enduit d'une graisse dans laquelle on a incorporé
de la poussière pour assurer la prise.
Après avoir ainsi échauffé
ses muscles, on va suivre un programme précis de bains
dans une succession de salles conditionnées.
Cela commence par un petit repos
au " sudatorium " salle de sudation,dont, les
parois de tuiles creuses répandent à profusion,
la chaleur sèche provenant de l'ardent foyer de charbon
de bois de l'" hypocauste " du sous-sol. La
circulation de l'air chaud dans les doubles parois des murs et
planchers de ces salles est en tous points comparable au fonctionnement
et résultats de notre moderne chauffage central.
L'architecture des thermes repose
sur le fait que l'air chaud a tendance à s'élever
ce qui impose le niveau des salles chaudes.
Dans l'" elaotherium
" voisin, on peut se livrer aux mains expertes du masseur
et s'y faire frictionner ou racler la peau avec un "
strigile ". On -plonge ensuite dans la baignoire d'eau
très chaude du " caldarium " où
l'on bavarde quelque instants avec les autres.
La salle voisine du " tepidarium
" est dans le temps suivant appréciée pour
sa température de transition avant l'épreuve du
" frigidarium " dont les piscines d'eau froide extérieures
ou intérieures permettent de plonger selon la saison.
Dans toutes ces installations,
un élémentaire souci de l'hygiène est manifeste
: on ne se libère pas n'importe où d'un besoin
pressant. Les avertissements placardés sur les lieux publics
sont d'ailleurs formels. Peut-étre y lit-t-on, comme à
Pompei, l'injonction suivante ?: " Puissent les douze
dieux et Diane, et Jupiter, très grand et très
bon, poursuivre de leur courroux celui qui aura uriné
ou déféqué en cet endroit !" Peut-être
a-t-on déposé dans un coin du terrain de sport
comme le font certaines municipalités italiennes aux angles
des rues principales, quelques tonneaux et amphores ébréchées,
destinés à recueillir l'urine des passants ? Cette
urine est souvent récupérée par les foulons
pour les besoins de leur industrie, en telle quantité
d'aille urs que la colonie y trouve la source d'une taxe supplémentaire
Timgad compte quelques teintureries
dont les grandes cuves remplies d'eau et d'urine servent au dégraissage.
Quoiqu'il en soit, des latrines
publiques existent près du forum (fig. 2 case 10) et le
plan des thermes du sud de la ville révèle l'existence
de ces lieux d'aisance près des vestiaires. Salle hémisphérique,
ces latrines sont chauffées en hiver.
Elles deviennent comme la boutique
du barbier, un centre de bavardage, sinon un élégant,lieu
de rendez-vous. On y trouvé quelques sièges disposés
en demi-cercle, séparés les uns des autres par
des accoudoirs probablement en forme de dauphins comme ceux de
Pompei. Sous les sièges, un courant d'eau évacuateur
s'écoule par une rigole dans un égout périphérique.
Par une édentation, devant le trou, on passe sous soi,
fixée au bout d'un manche, une éponge douce d'Afrique
ou de Grèce, que l'on rince ensuite dans la rigole d'eau
courant sous ses pieds.
L'hémicycle souvent revêtu
de marbre blanc est luxueux. Peut-étre comportait-il,
lui aussi, une galerie d'art ornée de bustes?
Une vasque avec jet d'eau, sert
de lavabo. L'eau court dans Timgad bien pourvu en fontaines publiques.
Les sources proches ne manquent pas, telle cette " Aqua
Septimiana Felix " qui avait, peut-être, des vertus
curatives.
Le théâtre (Fig. 5)
fig. 5 (dessin
de l'auteur)
Outre ses thermes confortables
Timgad offre à ses habitants les distractions de son théâtre.
La ville certes, ne possède pas de grand amphitheâtre
elliptique, ovale et complètement fermé où
l'on donne des combats de fauves et de gladiateurs comme El-Djem
en Tunisie, Caesarea (Cherchell) ou peut-etre Tipasa.en
Mauritanie (l'actuelle Algérie). Elle n'a qu'un théatre
semi-elliptique édifié sous Marc-Aurèle
entre 161 et 169. Situé en pleine ville, son flanc droit
borde le forum au sud (Fig. 2 case 11). il est construit "
à la grecque " ce qui veut dire que l'architecte
a utilisé un terrain en cuvette pour faciliter son édification
et y asseoir ses gradins.
L'enceinte réservée
aux spectateurs ( " cavea ") est en demi-cercle.
Ceux-ci regagnent leur place numérotée en empruntant
les escaliers qui coupent les gradins ("gradus ")
dans le sens de la hauteur. Tout en haut, se trouve une galerie
(" summa cavea ") où quelques spectateurs
peuvent circuler en assistant à la représentation.
De nombreuses portes (" vomitoriae ") assurent
l'évacuation du public à la fin du spectacle.
On peut, à l'avance, louer
et réserver sa place large de quarante de nos centimètres
mais la foule n'est pas toujours disciplinée et certains
resquilleurs débordent peut-être comme ils le font
ailleurs, le service d'ordre. Il faut alors palabrer pour la
récupérer ou s'imposer physiquement à moins
qu'un esclave musclé, à votre service, ne le fasse
pour vous. Au pied des gradins, deux ou trois paliers sont réservés
aux notabilités de la ville pour lesquelles on apporte
des sièges plus confortables que les pierres des travées.
Devant eux est ménagé l'espace de l'orchestre.
Ce théâtre peut
accueillir trois à quatre mille spectateurs : ce qui est
relativement important pour la ville qui ne compte que quinze
à vingt mille âmes et laisse supposer que la population
des environs accoure les jours de spectacle.
Notons que les dimensions de
ce théâtre, n'atteignent que la moitié de
celles du théâtre Marcellus de Rome. L'orchestre
est séparé de la scène par un petit mur
de marbre avec des saillants et des rentrants pour neutraliser
les échos et assurer une acoustique de qualité
; le sol de la scène est en bois : les piliers de pierre
qui servaient de supports à la charpente du plancher sont
de nos jours encore bien visibles. Le mur du fond de scène
(" scena ") est un somptueux décor permanent
avec des portes et des niches, des statues et des fontaines.
Ce décor fixe est parfois amélioré suivant
les besoins du spectacle par des panneaux mobiles actionnés
par une machinerie. Derrière la scène ("post
scena ") sont situées les coulisses, les magasins
d'accessoires et les loges des artistes.
De grands piliers de bois érigés
à la périphérie supérieure de la
scène et des gradins permettent de recouvrir suivant le
temps, l'ensemble du théâtre d'un immense, "
velum " de lin fin dont l'installation, l'entretien et la
manoeuvre sont habituellement confiés à une confrérie
d'anciens marins.
On peut imaginer qu'à
l'entracte, on asperge le public de parfum, à Timgad comme
en d'autres cités, et que l'annonce en est faite au guichet
de location conformément à ce que l'on a pu déchiffrer
ailleurs.
Les programmes sont adaptés
aux goûts et aux exigences du public de la ville en grande
partie formé de légionnaires vétérans
démobilisés et d'indigènes romanisés.
Cette population est le fruit
du principe colonisateur romain du moment : fixer, après
20 ou 25 ans passés dans l'armée, le légionnaire
démobilisé sur place pour consolider la conquête.
Libéré, il reçoit un pécule accompagné
d'un bout de terre et devient un colon qui épouse le plus
souvent une berbère. Ces foyers deviennent le ferment
d'une population nouvelle, ardente et pleine de qualités
mais encore un peu frustre. Aussi, les drames psychologiques
d'Euripide, d'Eschyle ou de Sophocle non plus que les comédies
satiriques d'Aristophane ne remplissent l'enceinte. La population
de la ville et des djebels environnants qui accourt les jours
de spectacle préfère le théâtre burlesque
de Plaute et plus encore certaines des farces triviales de Térence
le Carthaginois, déjà célèbre en
son pa ys.
L'élite intellectuelle
et raffinée de la cité apprécie les récitals
de danse et de musique qu'on y donne de temps à autre
au son de l'orgue et de la cithare, mais le gros public préfère
les mimes, danseurs et acrobates qui se produisent aux sons des
crécelles, pipeaux et tambourins.
La nuit, comme tous les bâtiments
publics, le théâtre devient un abri pour les vagabonds
et les sans logis et la police les y tolère.
Le théâtre de Timgad
sera détérioré par les Byzantins qui utiliseront
les grosses pierres de ses gradins pour fortifier rapidement
et à peu de frais les faubourgs à une époque
menacée par les Berbères de l'Aurès. Habilement
restaurés par les services français des Beaux-Arts,
seuls sont, de nos jours, authentiquement romains les trois premiers
rangs des gradins.
La bibliothèque (fig. 6)
fig. 6 (dessin
de l'auteur)
Les lettrés de Timgad
peuvent assouvir leur soif de lecture en se rendant à
la bibliothèque publique qui en est l'unique exemple africain.
C'est un nommé Rogatius qui en fait don à
la ville, il lui en coûte quatre cent mille sesterces.
Elle comporte une cour entourée de quelques marches circulaires
périphériques sur lesquelles s'asseyent les lecteurs.
Cet espace est enfermé dans un hémicycle aux gracieuses
colonnes corinthiennes abritant des niches bourrées de
documents : il s'agit des " nids " compartiments losangiques
ou hexagonaux où se calent les " volumes ".
Existent aussi, probablement, quelques étagères
supportant des " tomes ", et des tablettes qui sont
des coffrets d'ivoire ou de bois, plats et dont les deux volets
présentent des faces internes à fond noir sur lequel
est étal&ea;cute;e une pellicule de cire blanche -
on y grave avec un poinçon ses notes de lecture - l'autre
extrémité du poinçon, aplatie, sert à
effacer l'écrit en étalant la cire.
La longue liste des ouvrages
disponibles est affichée à l'entrée. Existe
peut-être, en annexe, un atelier où, sous la dictée,
des scribes multiplient les ouvrages à la mode. Ils écrivent
sur papyrus d'Egypte ou sur " pergamin " fine
peau de brebis traitée à Pergame. Une petite quantité
d'absinthe est mélangée à l'encre pour décourager
les souris qui n'en peuvent supporter l'odeur et, une fois relié
ou enroulé, l'ouvrage est imprégné d'huile
spéciale pour repousser les vers.
La langue officielle est le latin,
mais existent aussi des auteurs berbères. Les ouvrages
détériorés sont, semble t-il, recyclés
en " palimpsestes " pour de nouvelles rééditions
à prix modéré ou simplement cédés
aux marchands de poissons ou d'épices pour leurs emballages.
Il parait que certaines feuilles étaient plus ou moins
restaurées, après avoir été effacées,
pour servir de brouillons dans les écoles.
Ceux d'entre nous qui gardent
en mémoire le murmure continu emplissant la ruelle où
donnait l'école coranique de leur village peuvent évoquer
celui de l'école romaine du Timgad de l'époque.
Sous la direction du maître on y répète et
récite, sans désemparer, de l'aube à midi,
les vingt-quatre lettres latines de A à X : c'est la classe
des " abecedarii ". Ce degré franchi,
les écoliers passent dans la classe des " syllabarii
" pour y organiser en syllabes de fantaisie puis en
syllabes usuelles les acquisitions du cours précédent.
C'est dans la classe des " nominarii " qu'ils
apprennent enfin à écrire des mots et construire
des phrases.
Au delà de cette pédagogie
élémentaire, on peut difficilement imaginer que
Timgad ait offert la possibilité d'études supérieures
que seules les très grandes villes de l'Empire peuvent
alors proposer aux sujets les plus brillants qui constituent,
en ces temps, une infime minorité de la population. Ces
quelques notes de lecture sur la Timgad préchrétienne
ici réunies en un article qui reste bien succinct, nous
inspire néanmoins l'idée que dans un cadre apparemment
austère, Timgad fut en fait une ville sereine où
les joies du corps et de l'esprit ont certainement pu trouver
leur épanouissement jusqu'à la fin de l'époque
romaine.
Une inscription déchiffrée
sur le Forum : " venari, lavari, ludere, ridere, hoc
est vivere " ne dit-elle pas : " chasser, prendre
des bains, jouer, rire : ça c'est la vie !".
Après la désagrégation
de l'Empire, Timgad est occupée et en partie saccagée
par les Vandales et les Maures puis reconstruite par les Byzantins.
Son
histoire ne fut donc pas exempte de turbulences. Elle fut par
ailleurs chrétienne, donatiste, et eut son évêque.
Ses pierres oubliées sont
au cours des siècles ensevelies par les poussières
du temps et celles du désert.
Pas un seul historien, pas un
seul géographe arabe n'en fait mention ! Ainsi Timgad
eut-elle son commencement, son zénith et sa fin. L'image
de quelques nomades, venant de temps à autre se reposer
avec leurs bêtes à l'ombre de ce qui reste de ses
colonnes, frappe l'attention des chroniqueurs contemporains.
C'est un anglais, Bruce, qui
la " découvre " en 1765 et en fait un croquis.
On n'en voit alors que le sommet de l'arc de Trajan, les colonnes
du Capitole, les éléments supérieurs du
théâtre et quelques pierres éparses.
Les services français
des Beaux Arts y entreprennent des fouilles méthodiques
dès 1880.
C'est aujourd'hui un émouvant
testament de pierres, dans une nature pétrifiée.
Maurice CRETOT
(Dessins de l'auteur)
Bibliographie et lectures
- l'Afrique du Nord illustrée
- mai 1920 et mai 1932
-.Albertini Eugène -"l'Afrique romaine"
(Publication du Gouvernement Général de l'Algérie
- 1955)
- Annuaire de la Sté Archéologique de la Province
de Constantine (Alessi Arnolet - édit. Constantine
1862)
- Ballu A. - " les ruines de Timgad", "Sept
années de découvertes 1903-1910" Paris
1911
- Baradez Jean - "Tipasa ville antique de Mauritanie"
(Editions du Gouvernement Général de l'Algérie
- Alger 1952)
- Bertrand Louis Tipasa (in l'Echo d'Alger)
- Connoly Peter "à Pompei" (Mac Dougal
Educational - Londres 1979 et Hachette éditeur Paris 1980)
- Courtois Christian - "Timgad, antique Thamugadi "
(Direction de l'Intérieur et des Beaux-Arts - Service
des Antiquités Alger 1951)
-.Dureau de la Malle M. "Recueil de renseignements pour
l'expédition ou l'établissement des Français
en Algérie " (Librairie de Gide Paris 1837).
- Gouvernement Général de l'Algérie - Direction
de l'Intérieur et des Beaux-Arts - "Villes d'or,
villes musées" (Imprimerie officielle - 1951)
- Leschi Louis - "Djemila - Cuicul de Numidie" (Editions
du Gouvernement Général de l'Algérie - Alger
1938 et 1949)
- Miguel Pierre - "Au temps des Romains" (Hachette
Paris)
- Monteilhet Hubert - "Neropolis" roman (Juillard
Edit. Paris)
- Papier A. " Deux jours à Constantine, lettre
à un ami " (Cauvy Editeur Bône 1878)
- Robert Claude-Maurice - "Timgad, ville de Trajan "
(in l'Echo d'Alger)
- Rozet Georges " Les ruines romaines et les hauts plateaux
" (Publications du centenaire de l'Algérie Horizons
de France, Editeur Paris).
In l'Algérianiste n°54
de juin 1991

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