![]() Gustave Guillaumet, "La séguia près de Biskra", musée d'Orsay |
Biskra et le chapelet d’oasis des Ziban connurent à la fin du XIXe siècle et jusque dans les années précédant la Grande Guerre, une vague touristique internationale telle qu’on ne peut s’en faire une idée qu’en évoquant celle de Marrakech de nos jours. De toute l’Europe et même d’Amérique y accouraient pour des séjour souvent prolongés les intellectuels et les artistes, comme les aristocrates et les personnalités mondaines ou, politiques les plus en vue, tous préfigurateurs de la « Jet Set » du XXe siècle, « Pays aux incomparables richesses, aux possibilités sans cesse élargies, Biskra captait jadis tous les vagabonds du luxe voyageur ». |
Bâtie
à la limite sud de l'Afrique romaine (le limes),
Biskra fut occupée dès
l'Antiquité sous le nom de Vescera
et fut, avec Négrine, la
seule oasis à avoir été
chrétienne avant de devenir
musulmane. Les archéologues également trouvaient donc de
l'intérêt
à se rendre en exploration dans cette région où
des vestiges
ensablés se rencontraient un peu partout. Protégée
au nord par les
derniers contreforts de la chaîne de l'Aurès
qui la préserve des vents froids, à l'ouest par les monts
du Zab,
«la reine des Ziban»
(Ziban est le pluriel de
Zab), s'étend dans la vaste plaine drainée par l'oued
Djedi, accompagnée d'un chapelet de palmeraies plus ou moins
importantes: « un million
de palmiers, en une suite d'oasis, dont chacune recèle un charme
inoubliable, font à Biskra
la plus inoubliable des parures ». Située
à une altitude moyenne de 121 m, la petite ville jouit d'un
climat très sec et d'un
ensoleillement maximal, qui la mirent à la mode comme station
hivernale, climatique et même thermale. Voici ce qu'affirmait
Emile
Fréchon, un enthousiaste littérateur, en 1892: «
Moins pittoresque que l'oasis, la ville européenne a bien aussi
un
cachet d'originalité... De hauts gommiers, des mimosas presque
toujours fleuris jettent une gaieté de verdure, un sourire de
fleurs, à cette froideur des rues trop symétriques.
L'hiver, le
dôme des feuillages protège des grands vents du nord les
touristes
frileux que le merveilleux climat du Sahara, si salubre aux poumons
fatigués, si bienfaisant aux articulations raidies des goutteux
et
des rhumatisants, attire, chaque année en plus grand nombre. Cet
afflux de délicats et de frileux que novembre jette sur l'oasis
comme des oiseaux échappés à tire d'aile à
la froidure et aux
brumes, ont fait de Biskra une station hivernale; c'est aujourd'hui
un confort d'hôtels, un luxe de magasins, une surabondance de
toutes
choses inattendues en ce milieu saharien [...]. Voici qu'il est
question d'un
casino [...] après le casino, un établissement d'hydrothérapie
[...] Biskra deviendra vite un Aix-les-Bains hivernal [...] et la
Nice saharienne, avec son champ de course où (flottent) les
manteaux
rouges des spahis [...] les burnous blancs des Chambaa... ».
Le rendez-vous de peintres orientalistes français
En
effet, le chemin de fer mit la ville
à la portée des moins
intrépides dès 1889, au
départ d'Alger, de Constantine
ou de Tunis, via Batna. Le
casino et l'établissement thermal
furent construits, le premier
au sein du jardin Landon et
dans le style mauresque, selon les plans de l'architecte
Albert Ballu auquel on devait déjà d'importants
édifices dans la
capitale. Un pittoresque «
tramway » tiré par un
cheval y
conduisait les amateurs, et
continuait pour les curistes jusqu'aux installations
d'Hammam-Salahine distantes de quelques kilomètres. Les sources
chaudes étaient réputées depuis l'Antiquité
pour leur effet «
puissant et salutaire »,
elles jaillissaient «
dans un décor bizarre formé par un amas de collines
lumineuses et
par la blanche façade d'un bâtiment de style oriental
», ainsi
qu'on l'expliquait dans un reportage de L'Afrique
du Nord Illustrée
On
appréciait en outre la promenade publique, le bel hôtel de
ville,
le « Café Glacier » très chic et les
cafés dansants
de la rue des Ouled-Naïl, plus
folkloriques. L'hôtel de l'Oasis,
avant que le luxueux hôtel Transatlantique ne vienne le
détrôner,
représentait « le lieu
rêvé pour rencontrer toutes les personnalités
venant au Sahara »,
selon les termes de la
fille du peintre orientaliste Paul Leroy, qui y séjournait
régulièrement à partir de 1884, tout comme son
aîné Charles
Landelle, l'un des premiers entre les fidèles artistes qui
avaient
élu Biskra pour centre privilégié de leur
inspiration picturale.
Ils retrouvaient par exemple en
1889 leur confrère de la
Société des peintres orientalistes français
Maurice Bompart, déjà
venu en 1882 et de retour pour son voyage de noces, ou
l'Américain
Charles James Theriat, en villégiature avec sa mère, qui
grossissait les rangs des dames et ladies chapeautées et
armées
d'ombrelles de dentelle, prenant le thé en fin
d'après-midi dans les
allées sableuses.

Frederick Arthur Bridgman, "Intérieur à Biskra".
Un autre Américain, et des plus
brillants, avait précédé
Theriat avec un premier séjour
en 1872: Frederick Arthur Bridgman, dont l'abondante oeuvre
algérienne figure parmi les plus séduisantes. Il fit
partie de ces
étrangers qui, attirés par la France des impressionnistes
ou
leurs successeurs, prolongeaient
un séjour à Paris et en
Bretagne par quelques semaines
en Afrique du Nord et en particulier donc à Biskra.
Ainsi,
les Britanniques Frederick Leighton et Henry Silkstone Hopwood,
les Belges Louis-Joseph
Anthonissen, Henri Evenepoel, Gustave Flasschoen ou Henri
Vergé-Sarrat, firent-ils suite à l'Italien
Gustavo Simoni et se relayèrent-ils avec le Hongrois
Blakovits-Ferenc, le Hollandais Marius Bauer ou avec Adam Styka,
d'origine polonaise, pour ne citer que quelques-uns des artistes
venus renouveler leur palette grâce à la beauté des
paysages et au
pittoresque des habitants de Biskra, tout en jouissant d'un soleil
quasiment inaltérable, qui exaltait les moindres haillons et
magnifiait les couleurs des modestes constructions de toub.
Il faut se représenter
l'allure, sans
doute assez comique aux yeux des bédouins,
de ces hommes venus du Nord,
qui se répandaient dans le désert munis d'une panoplie
destinée à
les garantir de l'ardeur du soleil: casque colonial, bottines
lacées,
veste saharienne ajustée, cravate, ombrelle ou plutôt
parasol !
Dans un petit livre rendant
hommage à son père, la fille
de Paul Leroy le décrivait ainsi, peignant « toujours
à l'ombre d'un parasol fortement doublé de toile verte
[...]. Dans
ses moindres sorties, son feutre noir à très larges
bords le protège efficacement du jour
aveuglant; en été, il porte ses lunettes
vertes ». Elle racontait aussi
comment « Charles Landelle,
d'une activité incessante, travaillait sur le motif des heures
entières » et «
allait ensuite se
délasser en interminables parties de billard
». Ou encore, comment Landelle
fit visiter, en break, l'oasis et ses environs au jeune Leroy, qui en
garda « une impérissable
impression ».

Portrait de Paul Leroy par
lui-même.
Raoul de Dombasle, un peintre nancéien qui s'y rendit avec son confrère et ami Emile Friant, en 1892, relata pour la revue Lorraine artiste son séjour de deux mois à Biskra, en commençant par les appréhensions suscitées par les commentaires d'un ami assurant que « l'une des plus grandes distractions est d'aller tous les soirs à l'arrivée du train de France voir débarquer les voyageurs. Le Tout-Biskra s'y précipite. Le soir, on se demande: Avez-vous été au train... il y avait quinze touristes... Après cela, il y a les deux rues des Ouled Naïl avec ces dames, les cafés maures et les danses du ventre ou du sabre, trois bazars, un coiffeur qui tient l'article de chasse et un libraire qui joue de l’orgue de barbarie, et c’est tout »
Mais, reconnaissant qu'il ne conseillerait jamais Biskra « aux gens qui veulent s'amuser », l'artiste expliquait ensuite ses nombreuses émotions esthétiques devant « le grand décor biblique du désert », un clair de lune révélant « un ciel brillant sur une nappe de sable », un soleil couchant de janvier avec « un rayonnement féerique d'une nature où le soleil semblait un énorme feu de bengale, des harmonies de tons changeant à chaque instant comme les visions d'une apothéose », et relatait comment il avait apprécié le charme des jeunes filles, observé avec curiosité les rites des habitants du village nègre ou les coutumes des familles traditionnelles, en retirant à chaque fois des sujets de tableaux.
Fromentin
un amoureux du désert
Mais nous n'aurons garde d'omettre les « découvreurs » de l'oasis, et en premier lieu Eugène Fromentin, qui vint y peindre en 1848 et lança pour ainsi dire le Sud algérien et Biskra, motivant un nombre considérable de peintres français à faire le voyage, tant par ses subtils tableaux des paysages et des mœurs de la région, que par la publication ultérieure de ses impressions de voyage dans un livre incomparable, Un été au Sahara (3).
Comme
quelques autres artistes à cette époque (et
en
particulier Théodore Chassériau, l'un des plus
grands par le talent), Fromentin dont c'était le second
séjour en
Algérie, s'était d'abord rendu
à Constantine en compagnie
d'Auguste
Salzmann (peintre et, surtout
par la suite, photographe de
talent dont on remet le travail à l'honneur) (4),
à la recherche d'un
exotisme plus authentique, moins contaminé qu'à Alger,
avant tout
désireux de contempler
«la vie arabe et
la vie juive comme aux premiers jours». Découragé
par des pluies aussi
diluviennes qu'incessantes, il
décida de partir pour le Sud,
après une
halte mémorable à El-Kantara,
« la porte du désert
»,
la « porte
d'or », sur laquelle il
écrivit des pages superbes.
Les
toiles de Fromentin firent découvrir à ses contemporains
la vie
pastorale des nomades algériens,
la beauté de leurs chevaux, le spectacle
inoubliable des grandes caravanes en déplacement, et les
couleurs
souvent très fines des paysages
du désert et des habitations sahariennes. Elles
démontraient aussi
comment la lumière intense et
la chaleur extrême pouvaient moduler les tonalités du
paysage aux
différentes heures du jour.
C'est
à Biskra encore que Gustave
Guillaumet, un autre de ces
grands peintres
ayant su prendre la plume pour
rédiger un livre intitulé Tableaux
algériens, passa en 1862
ses premières semaines en
Algérie, contraint il est vrai
par une fâcheuse
malaria de séjourner durant trois
mois à l'hôpital
militaire. Il avait en tout cas
contracté un autre virus, celui de l'amour du Sud et du
désert,
unique sujet de ses peintures
avec les Hauts Plateaux et les
montagnes de Kabylie. Mieux que tout autre, il sut transcrire
l'atmosphère
des intérieurs ksouriens dans
ses tableaux, livrant une série
de toiles d'une réelle
subtilité sur le thème
des femmes occupées à filer,
à tisser, ou à préparer les repas, jouant
sur une palette très sobre de
gris et de brun coupés de bleu, de vert ou de rouge, pour
modeler
les jeux d'ombre et de lumière; l'une de ses œuvres la plus
souvent
reproduite est un paysage où dominent l'ocre, le gris et
l'argent:
« La séguia près de
Biskra » compte
parmi les
chefs-d'œuvre du musée
d'Orsay.

Gustave Guillaumet en Bédouin,
1869.
Il
serait fastidieux d'énumérer tous les excellents artistes
qui, au
XIXe siècle, ont aimé vivre et peindre à Biskra ou
dans les oasis
voisines, El-Bordj, Chetma, Tolga ou Sidi Okba, mais également
injuste de passer sous silence les meilleurs : Victor Huguet, Maurice
Bompard ou Louis Appian, Charles Cottet ou Maxime Maufra (ces deux
derniers, renommés comme peintres d'une Bretagne
un peu austère, trouvèrent
comme tous les autres à Biskra matière à
égayer leurs sujets),
Gabriel Ferrier qui anima un célèbre atelier aux
Beaux-Arts de
Paris ou encore, Jules-Antoine Lecomte du Noüy, toujours
très
recherché comme orientaliste et, bien sûr, Eugène
Girardet, le
plus fécond et le plus descriptif des peintres du Sud de
l'Algérie,
passionné de vastes paysages aurésiens et de
scènes de mœurs
bédouines.
Biskra
continua naturellement d'attirer
quantité de peintres au XXe
siècle et nous citerons
simplement les noms d'Henri Matisse, visiteur en 1906, mais tout
à
fait décontenancé par le désert et la
lumière trop aveuglante et
celui de Maurice Denis, dont le séjour préparé par
le mécène et
collectionneur Louis Meley en février 1921 produisit quelques
toiles
assez extraordinaires (5).

Paul Leroy, "Enfants au village de Chetna".
Et
nous mentionnerons, pour terminer
cette évocation de Biskra inspiratrice
des artistes, le fait que l'oasis
fut choisie par les dirigeants de la villa Abd-el-Tif, dans les
années 1940, pour abriter un
atelier aménagé dans le cadre
idéal du jardin Landon, afin
de permettre aux pensionnaires
de puiser couleurs et sensations fortes dans la lumière des
Ziban.
Marion
Vidal-Bué
1
- La villa de Bénévent ou jardin Landon, un magnifique
enclos d'une
dizaine d'hectares
créé par le comte Landon de Longeville, planté d'essences
très diverses, appartint ensuite à la comtesse de Ganay,
précise
le Guide Bleu Hachette Algérie-Tunisie de 1938.
2
- La famille Bengana gouvernait une vaste région située
le long de
l'oued El-Arab, d'où
le titre de Cheikh El -Arab donné à son chef.
3
- Les édifions Paris-Méditerranée
rééditent en 2004 en
fac-similé de l'édition
de 1887 regroupant Une
année dans le Sahel et
Un été
au Sahara, d'Eugène
Fromentin avec reproductions de gravures originales illustrant
l'ouvrage.
4
- Cent
soixante-quatorze clichés d'Auguste Salzmann pris à
Jérusalem ont
fait l'objet
d'une
grande vente à l'hôtel
Drouot à Paris le 14 mai 2004, et ont atteint des prix
impressionnants. Retrouvera-t-on un jour des clichés pris en
Algérie
?
5
- N.D.L.R. On pourra se reporter au livre de Marion Vidal-Bué,
L'Algérie
du Sud et ses peintres pour
en savoir plus.
In: « l’Algérianiste » n° 112