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Aïn-Roua :
des âmes
et des greniers
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Dans le texte qui suit Jean-Paul
Arnold nous fait entendre une voix d'outre-tombe, celle de son
trisaïeul, François Arnold, né à
Sainte-Marie-aux-Mines en 1828, arrivé en Algérie en
1852, mort de paludisme à Aïn-Roua (province de
Constantine) en 1890.
Témoignage émouvant d'un
colon du siècle dernier, saga d'une famille alsacienne
installée sur les hauts plateaux sétifiens, famille dont
les enfants, pionniers, défricheurs, agriculteurs
inspirés, ressusciteront à force de labeur, de foi dans
l'avenir et d'acharnement au travail, un grenier romain, sur une terre
ingrate.
Mon bon grand-père
François-Joseph, fils de Gottfried le schulmeister (et cultivateur) de
l'ordre des Teutons, quitte le comté en 1790 pour venir
s'installer en Haut-Rhin; je n'ai pas neuf ans quand il meurt, et trois
ans quand ma mère décède, à l'âge de
trente-deux ans ; peut-être, parce que mon père
François-Antoine s'est remarié presque aussitôt,
puisqu'une nouvelle révolution embrase mon esprit de vingt ans,
j'abandonne Sainte-Marie-aux-Mines. Je suis enrôlé en
juillet 1849, à vingt et un ans, au 7e régiment de
cuirassiers. Après avoir été détaché
dans une école de cavalerie, je débarque au 2e spahis
à Oran, le 15 octobre 1852.
Le 6 novembre 1858,
j'épouse à Saint-Cloud en Oranie, une Béarnaise
solide, émigrée comme moi, Jeanne-Marie Mounat; son
cousin germain François Peyrigue, militaire lui aussi dans
l'Armée d'Afrique, nous avait précédé en
Algérie, mais il est mort violemment à vingt-trois ans
quelque part dans ce pays qu'il a sûrement aimé comme nous
tous, passionnément.
L'aâdjouze Marie, comme
disaient nos amis indigènes (qui s'en souviennent encore), et
moi avons eu sept enfants au cours d'un périple militaire qui
nous conduisit sur les pistes de Mascara en 1859, de Tlemcen en 1865,
et de l'Est algérien en 1867 (Sétif).
II paraît qu'on proposa
à mes arrière-petits-enfants de choisir en juillet 1962
une nouvelle nationalité :
quelle insulte! Eh bien! savez-vous
qu'il m'était arrivé cette même mésaventure
puisqu'après vingt et un ans de service dans l'Armée
d'Afrique et après avoir gagné la médaille
militaire et la Légion d'honneur je dus opter, le 10 mai 1872,
pour la nationalité française.
L'honneur m'interdisait de
retourner
dans ma bonne Alsace devenue prussienne; la Ill° République
française, d'ailleurs fort meurtrie, déclara alors que
notre province algérienne était sa «fille
aînée» et en fit un prolongement politique naturel
en l'assimilant au territoire national.
Lors d'une tournée de
pacification, avec mon cheval Décurion, issu de la remonte
militaire de Mostaganem, je découvre à 1193 m sur un
vieux rocher une source limpide et fraîche,
«Ain-Guenafed» : la source des Hérissons. J'ai
à mes pieds des vallées innombrables, désertes,
pauvres, schisteuses, érodées, ocres et grises,
tachées de frêles graminées vert pâle,
parsemées de soucis orangés ou de jaunes ravenelles et
piquetées de bourraches violines et de résédas
mielleux. Toute cette terre avare respire la solitude, la
misère, la souffrance comme cette aubépine
ébouriffée que les soldats appelaient le
«chiffonier», à cause des haillons que des
pèlerins indigènes suspendaient parfois en offrande et
qui servait de repère et de délimitation de territoire.
Tout en bas, Benzerigue avec
l'oued
Rouah qui veine le relief tourmenté d'un ruban de peupliers et
de trembles où viennent nicher des cigognes au printemps et se
reposer en automne des bécassines au vol silencieux.
Au premier plan un amandier
sauvage
au tronc crevassé par les gels pleure ses pétales et se
détache sur une colline hérissée de pieds
d'asphodèles. En fond se détache la ligne si bleue des
sommets déchirés, enneigés de la chaîne des
Babor (2004 m) qui domine la merveilleuse, escarpée mais si
douce «côte vermeille» qui va de Bougie à
Djidjelli.
Ce matin, quand j'ai
détaché Décurion du piquet de bois qu'a
planté hier soir ce bon vieux Benimeur, sous la voûte trop
bleue de février, saturée de froid, engloutissant les
derniers bruits des étoiles et les cris aigres des chacals, tout
le paysage s'est amusé dans un jeu d'ombres et de
lumières à annoncer la poésie future des peintres
cubistes, de Juan Gris ou de Paul Klee et l'Orientalisme d'Emile Aubry
né en 1880 à quelques lieues d'ici. (1)
Comment croire que je foule
l'immensité d'un vieux site romain entièrement
dévasté par des invasions barbares successives et qui a
été abandonné dramatiquement à la violence
du climat, entraînant les profondes terres agricoles originelles
d'un beau grenier de Rome vers les gorges de Chabet el Akra (les gorges
de la Mort) de Kherrata.
Ce bled, encore territoire
militaire,
c'est Horrea Aninicensi, plus
connu aujourd'hui sous le nom
d'Aïn-Roua.
Moi, François, comme
ces
courageux soldats des légions d'antan, je ferai à mon
tour pousser ici, un jour, des blés ondulants aux barbes noires
et rousses, des orges argentées et des fils et des filles aux
cheveux dorés; j'ai à peine quarante-cinq ans et il est
encore temps pour moi (malgré l'offre qui m'est faite
d'être le «cire-godillot» du maréchal de
Mac-Mahon) qu'un soc de charrue remplace mon épée;
j'offrirai alors ma Légion d'honneur et mes forces à la
paix, à la fraternité et au bonheur de tous mes amis
souffrant de faim, de maladies, d'injustices, de peur, et de servitudes.
Aïn-Roua dans la
littérature archéologique
Aïn-Roua(h) se situe
à 33
kilomètres de Sétif (1160 m) sur la route de Bougie,
ancienne route dite «des caravansérails», à
l'extrême limite géographique du pays kabyle,
adossé aux hauts plateaux arabes.
Le nom de cette antique place
s'est
arabisé ; il est en fait une réminiscence d'Horrea
Aninicensi, ainsi appelée parce qu'elle était un
grenier
(horreum) au pied du djebel
Anini (1 596 m) Aninicensi; mais si l'on
est arabisant le mot rouah
(avec h) veut dire les âmes : ainsi
AïnRoua(h) pourrait se définir comme « la source des
âmes» ! Toujours est-il qu'il y a eu ici des âmes et
des greniers.
C'était en effet,
à
cette époque, un centre agricole important sur «une terre
riche en céréales» et placé sur
l'itinéraire d'Antonin, voie romaine de Sétif (Sitifis)
à Bougie (Saldae) en
passant par Tamaritha (djebel
Méghris, 1 737 m), Horrea
Aninicensi, Lesbi, Tubusuptu
(Tiklat)... Les populations amassaient ici les récoltes pour les
acheminer vers Bougie d'où elles partaient pour Rome.
Nos savants ont relevé
de
nombreux Horea avec
appellation comme par exemple H. Cuicul
(Djemilla)
ou sans appellation comme Horea (Aïn Zada); les épitaphes
recueillies à Aïn-Roua attestaient un certain degré
de romanisation et une pratique du latin.
En 1938, Leschi, professeur
à
la Faculté d'Alger et directeur des Antiquités mentionne
dans Excursion archéologique
dans le Guergour (AD SAVA
Hammam
Guergour, Djb. 1 757 m) qu'il est passé à Aïn-Roua;
tout comme le chanoine Jaubert dans son livre Ancien
évêché et ruines chrétiennes de la Numidie
et de la Sitifienne qui consacre quelques lignes à ce
village et
à une famille patricienne, les Anicii.
Celle-ci était la
plus riche et la plus considérable de l'Empire au V°
siècle ; elle possédait de vastes domaines en Afrique et
en Tripolitaine surtout : l'Horrea
Aninicensi de la
«Maurétanie sitifienne» était l'un de
ceux-ci. Cette famille patricienne, également connue pour sa
piété, fut la première au Sénat, avec
Anicius Julianus à embrasser le christianisme, d'où la
création d'un évêché à Horrea
Aninicensi dont l'évêque aurait été
Cresconius.
M. Massiéra, enseignant
au
lycée de Sétif, et éminent chercheur
(spécialiste de la lecture d'épitaphes), mentionne lui
aussi dans ses notes la présence sur cet itinéraire
d'Antonin, d'un évêché qui aurait été
représenté à la conférence de Carthage en
411.
Mgr Toulotte confirme dans la
liste
des évêques de la Sitifienne qu'il donne dans son livre la
Géographie de l'Afrique
chrétienne, le nom de Cresconius,
évêque de Horrea
Aninicensi en 411. Des pierres de taille
et deux inscriptions trouvées dans notre sol en font foi,
marquant ainsi l'importance du lieu.
Dans son livre Romanisation de
l'Afrique, le père Mesnage, des Pères Blancs, ne
parle
lui que du centre agricole ouvert, alors qu'ailleurs les villes
entourées de murailles pour se fortifier contre les barbares,
étaient uniquement occupées par des militaires.
Pour ma part, je signalerai la
présence d'un important camp militaire, affleurant le sol sur
mes terres au lieu-dit «
El-Goleâa », site admirable
dominant dans sa partie nord presque en à-pic, nos
vallées et au levant la fraîche Aïn-Sfa, probablement
aussi un Horraeum :
là, à quelques pas du pont, des
colonnes et des pierres de taille énormes sont jetées
pêle-mêle, attestant de la violence destructrice des
païens.
Enfin Edmond Cat, professeur
de
lettres et agrégé d'histoire à Alger, dans Essai
sur la province romaine en Maurétanie césarienne
(1891)
étudie assez complètement le pays qui s'étendait
du Maroc à la Tunisie; il commente peu les Horrea. Il faut dire
que les grandes fouilles en Algérie n'ont commencé qu'en
1925 avec Gsell : des informations plus conséquentes et
précises doivent donc exister.
Aïn-Roua, village français
La perte de l'Alsace-Lorraine
va
faciliter la création de villages nouveaux, notamment dans le
Constantinois, et la création de lots de terre pour les futurs
émigrés.
De 1871 à 1881, j'ai
dénombré 73 nouveaux villages dans notre province de
l'Est, dont Aïn-Roua(h), qui a fait l'objet d'un plan de
colonisation le 1er février 1873 (projet du 26 décembre
1872) prévoyant 25 feux pour l'accueil d'Alsaciens; le
gouverneur général officialise cette naissance autour du
caravansérail, le 16 juin 1873; l'arrêté du 1er
décembre 1874 permettra en outre de procéder à une
expropriation avec avis préalable, pour cause d'utilité
publique, de «126 ha de terrains présumés
appartenir au caïd Saïd Ben Abid et devant servir au
lotissement du village». Le caïd qui conserva un moulin fut,
avec son accord, reclassé à Oued Sebt-Guergour sur 578 ha!
Cette famille fut, de tout
temps, par
l'amitié et le respect réciproques, très proche de
la nôtre : «au fils de mon ami, qui j'espère suivra
les traces de son père dans la lutte courageuse et constante
pour l'union et la prospérité de tous les
Algériens en toute amitié» telle fut l'une des
dédicaces faites en novembre 1955 par Youcef Ben Abid,
rapporteur général du budget, à mon
arrière-petit-fils Alain!
L'ensemble du territoire
(rapport au
préfet du 7 octobre 1874) «comprendra en définitive
1969 ha dont 579 ha de communaux composés de terres rocheuses
propres seulement aux parcours de bestiaux...»
Dans un premier temps le
caravansérail est aménage pour 5000 francs afin de
recevoir douze familles de colons, en attendant que toutes les
opérations de la commission soient réalisées. On
nous place, pour survivre, sur une étendue de quelques dizaines
d'hectares dont un rapport précise avec beaucoup de
circonvolutions et d'hésitations administratives : «on
crut donner à l'opinion publique et aux colons... en leur
donnant à titre provisoire l'Azel Ben Zeregue dont on ne savait
que faire pour le moment. Les colons pouvaient ainsi utiliser leur
matériel (sic) et gagner leur vie 0); seulement on leur
défendit de s'installer parce que l'autorité locale ne
pensait pas qu'il fût possible de maintenir des colons sur un
point aussi insalubre et ne présentant pas toutes les
qualités voulues au point de vue de la sécurité.
On ne les mit là que forcé et parce qu'on avait cru que
le service topographique en un an aurait eu le temps d'allotir des
terres situées aux environs d'Aïn-Abessa... » Bien
entendu cet « azel » constitua le meilleur de mon lot
futur, fortement isolé, et tout particulièrement
érodé et montagneux.
La dépense totale
d'aménagement s'élève à 46900 francs, avec
un coût moyen par maison de 2400 francs! Comme cette somme est
ridicule quand vous saurez que l'armée m'a vendu, lors de ma
retraite, mon vieux cheval pour 300 francs; c'est vous dire le confort
intérieur de nos logements dans ce pays de bises glaciales, de
neiges importantes, et de torrides étés; souvenez-vous,
même nos chiens -kabyles», blanc et jaune, ne sortaient pas
certains jours de torpeur ou de tempête !
«Le centre, qui compte
sur le
plan agricole huit charrues et une seule herse, est excessivement
pauvre en bétail : 4 bœufs et 7 vaches « nous ont
été donnés par le Comité Wolouwski; mais
deux d'entre elles sont déjà mortes!» (il y aura,
selon Peyrimhoff, 307, bœufs, 2250 moutons et chèvres et 93
chevaux; 12 charrues, 37 instruments agricoles à la fin du
siècle) on fait alors promettre aux colons
«algériens» (c'est-à-dire nés ou ayant
déjà vécu en Algérie, à ne pas
confondre avec les indigènes autochtones) d'amener les animaux
(!) pour cultiver convenablement les terres, et de bâtir les
fermes et maisons à leurs frais!
J'ai ainsi moi-même
creusé, à mon âge, les fondations et une cave,
monté les murs; la maçonnerie, comme au village,
était faite d'un mortier de chaux, de sable et de terre liant
des pierres, et j'ai recouvert mon toit d'une graminée locale
diss (je ne saurais vous dire son nom en français) :
c'était un petit mas de cinq pièces; les ouvertures
étaient bien petites pour nos belles tailles (1,85 m à 2
m) et fermées d'épaisses boiseries de cèdre ; une
porte avait un judas rudimentaire, et les murs épais
étaient percés de meurtrières en V parfaitement
conçues : je ne craignais ainsi personne... et tous me
respectaient.
Les premières
années
seront très difficiles pour tous les colons ; le colonel du
génie Renoux, qui suivait cette opération, rature
d'ailleurs avec force et rage les rapports envoyés... «Il
y aurait urgence...» " où en est le lotissement ; c'est
déplorable; on aurait dû commencer par là...»
« pourquoi a-t-on procédé ainsi !... »
« voilà une mauvaise chose...» « Encore
trompé» (nous, les colons, bien sûr!), etc. On
relève que les « nouveaux Alsaciens-Lorrains sont
pauvres» «aussi» et «ont beaucoup
d'enfants»; venant d'être installés, ils ne peuvent
subsister qu'avec ce que le «Comité alsacien
protecteur» leur a donné... Momentanément des
terres du centre sont cultivées par des indigènes qui
doivent recevoir en compensation les 3/ 5 de la récolte pendante
(rapport du 19 mai 1874).
Quant à nous, les
«Algériens», nous ne sommes pas très à
l'aise... «misérables»... mais notre foi, notre
courage et notre volonté sont nos seuls aides contre les
difficultés; il n'y a pas d'autres formules que «marcher
ou crever»!
Bien sûr,
l'éducation de
mes sept enfants fut dure, rigoureuse, mais avec Marie nous sûmes
leur donner de l'espoir, de l'ambition, de la foi et une belle
promotion !
Sur le plan statistique, voici
ce que
j'ai pu tirer de «mes archives» :
Rapport du génie militaire en
date du 19 mai 1874
| Nbre de familles |
Qualité |
Hommes |
Femmes |
Enfants |
TOTAL |
Installés
En cours
Attendus |
8 Als./Lor.
5 Algériens
13 (dont 4 Als./Lor.) |
10
1
2 |
8
1
2 |
29
2
4 |
47
4
8 |
| TOTAL |
26 feux |
13 |
11 |
35 |
59 |
Recensement
administratif officiel
| Date |
Surface (ha) |
Européens dont
étrangers |
Total population dont
indigènes |
| 1-10-1875 |
2034 |
95* |
|
| 30-09-1884 |
5654 |
143 dont 8 étrangers |
2201 dont 2058
indigènes |
| 1-01-1882 |
10 564 |
178 dont 29
étrangers |
2 838 dont 2 660
indigènes |
| 30-12-1911 |
10175 |
176 dont 12
étrangers |
3713 dont 3537
indigènes |
| 6-03-1921 |
10175 |
90 dont 12 étrangers |
3848 dont 3758
indigènes |
| 12-1936 |
10175 |
70 dont 2 étrangers |
4373 dont 4324
indigènes |
| 1958 |
10 175 |
55 dont 2 étrangers |
4 373 dont 4 324
indigènes |
*
Les chiffres de cette année
sont additionnés avec la commune mixte d'Aïn-Abessa.
Ce tableau ne cadre pas tout
à
fait avec les renseignements d'ordre administratif : j'y figure en
qualité d'Algérien alors qu'administrativement je compte
parmi les Alsaciens.
En 1958, la population
européenne est moins nombreuse qu'au début de la
colonisation. II ne reste plus que quatre familles de colons : le grand
Julien Brunoz, dont le grand-père a remplacé à la
mairie le regretté Lafaille décédé
accidentellement; Titou et Nénette Friedrich-Laguerre; le vieux
père Alfred Fages et son fils Jany, qui partira en 1959; la
smalah des Arnold enfin.
Je me souviens encore de la
mère Fritz, tenancière du café, d'Hardouin, notre
commis de ferme, de Minouche, qui pesait 120 kg et mesurait au plus
1,60 m de haut; de Kessler, le forgeron, de M. Kircher, des
Ponts-et-Chaussées, de Chaplon (des Mines) dont le fils, devenu
officier, sera tué dans une embuscade en Grande Kabylie, des
Corses, Mattei (des P.T.T.) et Vinciguerra (des Eaux-et-Forêts)
dont les gendres étaient fonctionnaires, Beuzard et
Nevière (directeur d'école), comme Bessière
(service de la restauration des sols) et Coursière.
Enfin, sur un plan très
anecdotique mais intéressant quand on se penche sur la
colonisation, je signalerai que, des années après notre
installation, et après de multiples interventions officielles
(mairie), nous dûmes avec mes camarades adresser, le 4 novembre
1883, une pétition pour avoir enfin un chemin carrossable : le
cabriolet de notre ami Lafaille, alors maire du village se renversa
à 200 mètres du village dans le premier ravin, tant notre
«route» d'Aïn-Roua à Sétif était
chaotique; il se rendait à la commission de révision pour
l'incorporation de jeunes fils de colons! Nous l'enterrâmes avec
sa femme et ses trois petites filles tuées dans l'accident.
Croyez-vous sincèrement
que
nous serons mieux entendus plus tard à Paris? Ma ferme n'avait
pas encore l'électricité en 1962! Et combien de douars
n'avaient ni pistes pour pénétrer dans le progrès,
ni fontaine pour ne plus boire comme les animaux dans la flaque d'une
maigre source !
Un exemple agricole, une vie de colon
Libéré
officiellement
de l'Armée d'Afrique le 1er juin 1873, je signe avec l'Etat un
bail conditionnel pour le fermage du lot 119, s'étageant entre 1
250 m d'altitude (Dra el Karrouch) et 500 m environ (Ben-Zerêgue)
! Mon lot est probablement le plus pauvre de «la grande
région» de Sétif, et particulièrement pentu
; le colonel du génie Renoux mentionne d'ailleurs dans un
rapport au chapitre «fermes isolées» :«
D'après l'inspection des lieux, il est difficile de comprendre
qu'on ait eu l'idée de mettre des colons dans d'aussi mauvaises
conditions, l'insalubrité et les pentes excessives du terrain,
coupé dans tous les sens et de mauvaise qualité,
présage pour les malheureux qui accepteront ces concessions un
avenir déplorable!»
En effet mes descendants,
après la nationalisation de notre bien en octobre 1963, logeront
dans un immeuble ghetto pour «rapatriés» faute de
moyens matériels !
La peine au travail fut
terrible :
tout en construisant ma maison, je dois capter cette bonne source
d'Aïn-Guenafed et m'assurer d'un minimum vital ; je n'oublie pas
non plus de planter quelques fleurs pour Marie... et des arbres pour
l'ombre; je déroche et je défriche les coteaux les moins
abrupts de leur olivâtre et pailleux guendouls (genêts
épineux et odorants) zahora,
prunelien, diss,
broussailles de
toutes sortes... où aiment à se nicher des perdrix rouges
et trop de bartavelles; j'arrache des chardons multicolores ; bleus,
jaunes, orangés ou violacés, fréquentés par
de splendides insectes ou des chardonnerets enjoués ; je
déracine quelques genévriers tortueux et des chênes
médiocres, repaires de chacals pouilleux et voleurs et de
rusés et puants renards; je pioche encore; j'assainis les points
bas, boueux, qui sentent la menthe poivrée, la carotte sauvage,
l'ajonc et le typha . Ici pullulent les moustiques et, en
été, quand la torpeur est à son maximum, des
cailles suantes viennent se vautrer dans la boue des
grenouillères; je tourne et je retourne toujours la maigre terre
et le caillou gris et blanc repousse sans cesse sous ce soleil
accablant, tout-puissant; enfin je sème...
Ce fut un enfer. D'autant que
je suis
parfois tremblant d'un paludisme tenace qui finira par m'emporter le 7
décembre 1890.
Des Arabes m'ont pleuré
comme
ils pleureront tous ceux qui me suivront sur cette terre âpre qui
ne sait que prendre nos âmes, nos coeurs, et l'eau et le sang de
nos veines, et nos têtes qui vacillent; cette terre qui a
trompé nos naïves espérances....
Certes, les 250 ha de vigne
que j'ai
plantés au-dessous des Bouguerri, à Ber-Zerig, me donnent
un vin «pon komme une pisse d'anche sur la lank » comme
aimait à dire le frère de ma belle-fille Philomène
Joséphine Heyberger, née en 1881, à
Aïn-Abessa, mais fille d'Alsaciens de 1872.
Certes, la ferme,
jusqu'à la
prochaine guerre, va se moderniser, tant par des aménagements
incessants que par la nécessité de vivre avec nos vieux
serviteurs et tous nos amis musulmans dans des conditions meilleures,
mais quatre générations auront travaillé ici
inlassablement, dans la passion; avec en contrepartie, pour nous tous,
une destinée tragique, des morts atroces, de vraies morts de
colons :
En 1890, un peu avant
Noël, je
fus emporté par la fièvre et le délire.
— Mon fils Lucien, Joseph, qui me
succéda à dix-neuf ans, est mort le 13 mai 1921, à
cinquante ans, du typhus contracté au chevet de malades qu'il
soignait... Mais n'étions-nous pas, nous les colons, aussi des
«infirmiers» bénévoles, dévoués
et avertis, des «juges» écoutés, des
«pasteurs» fraternels et généreux et des
innovateurs responsables et pertinents...
— Philomène, qui s'épuisa
au travail durant la Grande Guerre et qui me donna quatre
petits-enfants vivants, eut la jambe cassée par une de nos
pierres en rentrant son petit troupeau de volailles un beau soir
d'octobre; la gangrène s'installa à notre insu, et il
fallut lui couper trois fois la jambe et la cuisse à la scie
à main : elle n'avait que trente-sept ans.
— Ferdinand, mon petit-fils, ainsi
orphelin à treize ans fut lâchement assassiné puis
égorgé le 18 février 1958 à quarante-neuf
ans, laissant cinq enfants âgés de douze à
vingt-trois ans. «Tu seras mon ministre de l'Agriculture»,
lui avait confié son ami Ferhat Abbas la veille même de
rejoindre I'A.L.N. / F.L.N. désespérant de la France. Ce
18 là, le F.L.N. pouvait espérer «nager dans le
peuple comme un poisson dans l'eau» ; la confiance était
perdue si le «Mâlem»
avait été
tué, lui, le bon, le juste, le généreux,
l'autorité et la raison... (2)
— Mon arrière-petit-fils,
Alain, abandonna ses études supérieures pour reprendre le
flambeau : bien que soutien de famille de quatre frères et sœurs
il dut effectuer vingt-huit mois dans l'armée : il choisit les
parachutistes; cette période de notre vie fut presque
romancée dans les
Enracinés d'Eric Ollivier (Ed.
Sagittaire).
Voilà la vie des colons
de la
terre d'Aïn-Roua!
En 1955, ma vieille ferme est
abattue
pour faire place à une solide bâtisse faite de pierres et
de ciment armé : on proclamait ainsi très haut la
confiance dans l'avenir et on rassurait nos vrais amis de la profondeur
de nos racines.
Bien sûr nous nous
sommes
occupés de notre petite «colonie»; si je fus le
dernier représentant du village, deux de mes fils auront aussi
des fonctions communales : Ferdinand, lui, fut le plus jeune maire de
France en 1935; dans un discours enflammé de patriotisme et de
fraternité, il fêtera en 1939, le même jour, le cent
cinquantenaire de la Révolution, et inaugurera un monument aux
morts : c'est que bien des jeunes de notre village sont morts au champ
d'honneur, en métropole, bien sûr. Aline, son
épouse, sera presque vingt ans après, un 13 mai,
présidente du Comité de salut public!
« Bientôt Ain-Roua sera
une Californie heureuse»
Sur cette concession qui nous
promettait «un avenir déplorable», il y aura en
1962, entre autres, 120 ha de vergers en pleine production (pommes,
poires, pêches...), 400 ha de céréales, fourrage,
petit maraîchage et jardins, et une nouvelle forêt de
400.000 arbres forestiers! Selon Peyrimhoff, la commune d'Ain Roua
contenait à la fin du siècle 800 ha de
céréales, 10 ha de vignes et 6 ha de jardinage! C'est
vous dire combien les colons de «cette France»
étaient méritants.
Les arbres étaient
plantés sur des banquettes de défense et restauration des
sols, confectionnées suivant les courbes de niveau; le travail
essentiel avait été réalisé à la
main et sans aides et ce fut ici l'une des toutes premières
réalisations; les monts pelés et arides, balayées
par les vents, brûlés par le soleil et le gel,
délavés par les pluies... retrouvèrent en quelques
années de la végétation et une nouvelle couche
d'humus, promesse de futures récoltes; et le pic des
cèdres retrouva des cèdres et des sources, de l'eau plus
abondante.
Mon petit-fils réalisa,
après nos premiers travaux, une oeuvre de romain qui attira
l'attention des pouvoirs publics, et ébahit tous les visiteurs ;
des journées fruitières furent organisées recevant
en plus grand nombre des musulmans; une «coopérative de
fruits et légumes des Babor» (puis «de tous
travaux») vit le jour!
J'étais du fond de ma
tombe
heureux et fier de lui et des amis qui l'entouraient; mon lot 119
était devenu un magnifique jardin : personne ne pourra me
démentir ! tout cela dans le cadre d'une politique
d'aménagement et de développement économique et
social très large et simple; outre l'intérêt
évident de la lutte contre l'érosion, fléau de
l'Algérie avec, bien entendu le chômage, ces travaux
permettaient de créer de nombreux emplois dans notre
misérable région; les céréales classiques
dont les meilleurs rendements ne dépassaient pas 15 quintaux
à l'hectare (3 à 15 quintaux à l'hectare selon
l'année) étaient remplacées par des cultures
intensives irriguées à partir de la
récupération des eaux de terrasse en terrasse et d'un
aménagement de l'oued (il y avait des tours d'eau
organisés) et de sources nouvelles, multipliant ainsi par dix le
nombre d'heures de travail; le produit brut dégagé,
très largement supérieur, mais pas nécessairement
plus intéressant pour l'exploitant, assurait sans aucun doute
des salaires plus assis pour les démunis; une autre
conséquence portait sur une nécessaire et meilleure
formation d'ouvriers spécialisés (appel à
l'école d'agriculture de Philippeville) ayant pour corollaire un
accroissement des salaires; enfin le secteur para-agricole pouvait
multiplier ses activités.
« Mon Ferdinand »
y
consacra tout son temps : il innovait en implantant des
variétés nouvelles, voire en les inventant (blé,
pomme, poire, abricot; taille et même une rose!) ; il
introduisait des techniques dites «américaines» ou
«modernes» ; il expérimentait, il vulgarisait, il
organisait, il luttait, il défendait, il présidait, il
travaillait surtout inlassablement, pour qu'Aïn-Roua soit une
«Californie heureuse»...
II connaissait bien les douars
de la
région, toutes ces populations qui ne pouvaient rester
indéfiniment au chômage ou dans un certain degré de
misère; il vivait auprès d'elles et connaissait tous
leurs soucis mis sur le compte du «destin», ou de
«l'oeil de Dieu» qui avait choisi pour eux; en 1935, il se
battait pour plus de fraternité et plus de travail ; en 1944,
une pétition spontanée de 25000 signatures arabes le fit
libérer des geôles où il était
enfermé «pour raison d'Etat » (3) ; en 1945 il
savait que l'Algérie était un enfant qui grandissait
vite, d'où son impatience et la fébrilité à
prévenir les événements qu'il sentait
mûrir... Il intervint pour une nouvel-le implantation
d'Européens en Algérie, en particulier d'anciens
prisonniers de guerre italiens, qui demandaient à rester, mais
en vain...
Bref! Mon petit-fils avait
encore
maintenu, sur la propriété agrandie, de petits
élevages (sauf les chèvres destructrices) sur des
surfaces conduites en fourrage et céréales, permettant
une auto-consommation maximale et bénéfique en zone de
sous-développement comme la nôtre.
Chaque famille d'ouvriers et
petits
métayers (3/5 de la récolte pour le locataire, 2/5 au
propriétaire plus un salaire d'ouvrier sur la
propriété) possédait une ou deux vaches de
moitié, qui vêlaient chaque année, un ou deux
mulets pour les labours, et un petit troupeau de moutons (30 à
100), les terres étaient ainsi grassement fumées. (4)
Ain-Roua était sur le
bon
chemin de l'espoir et du progrès ; les traditions de chacun
étaient respectées. Si nous avions une toute petite
église, aménagée dans l'angle nord de l'ancien
caravansérail, parfumée les jours de Pâques par des
bouffées de lilas blancs et caressée plus tard dans la
saison par les ombelles blanches des sureaux et les fleurs
mielleuses des tilleuls, la mairie avait construit une magnifique
mosquée pour nos amis musulmans.
Que reste-t-il de tout cela
aujourd'hui?
Une fois encore comme au temps
de
Horraea Aninicensi,
l'église catholique a été
dévastée, et un rideau de roseaux et de branchages sur
lesquels se dessèche des bouses de vaches destinées au
chauffage, l'entoure.
J'avais planté les
tilleuls
devant le caravansérail : c'était l'arbre de la
liberté! Quelle idée!
Vous voulez encore planter un
arbre?
François
ARNOLD.
P.c.c. : Jean-Paul
ARNOLD.
SOURCES
— Archives familiales (dossier, notes,
documents, correspondances et généalogies).
— Archives d'outre-mer à
Aix-en-Provence (dossier sur
Ain-Roua-en-Algérie-française).
— Peyrimhoff : Enquête sur les
résultats de la colonisation officielle, 1906.
— Voyage en Algérie en 1980.
NOTES
(1) Emile Aubry, peintre de formation
classique était le frère du Pr Georges Aubry,
médecin des hôpitaux. Professeur de clinique
médicale a la faculté d'Alger. Leur père fut maire
de Sétif pendant trente‑quatre ans, député puis
sénateur du département de Constantine.
In
l’Algérianiste n° 37 de
mars 1987