Souvenirs de la vie
quotidienne à Bône entre 1905 et 1925
Pendant ces vingt
années, j'ai vécu à Bône. Par la suite, j'y
ai fait de nombreux séjours, ma famille étant
restée fixée dans cette ville. Ne cherchez pas à
la localiser sur un atlas moderne. Vous ne la trouverez pas : elle
porte maintenant le nom d'Annaba — en arabe : l'endroit planté
en jujubiers. Ça fait bucolique, prosaïque mais pas
sérieux. Bône était la digne
héritière d'Hippone la Royale, son ancêtre romaine.
D'une chétive bourgade turque de 3 000 habitants, elle
était devenue, en 1962, une cité de plus de 100 000
âmes, ayant fait sa place au soleil dans tous les domaines.
Bâtie dans un cadre
naturel harmonieux, elle avait l'allure d'une importante
sous-préfecture de France, avec des artères bien
dessinées, des bâtiments bien construits et de coquets
édifices publics. Elle avait un charme certain : de là
son surnom de « Bône la coquette ».
Le chauvinisme n'entrait pour
rien dans cette appréciation flatteuse et Dieu sait que les
Bônois n'en manquaient pas.
A l'époque de ce
récit, être bônois était un titre
pénible à porter et à supporter. Dans toute
l'Algérie, le natif de la cité avait une
réputation peu flatteuse. C'était un « Marius
» de deuxième zone. Comme notre marseillais bien
typé, il représentait le vantard, l'exubérant
plein de gouaille féroce, vulgaire voire grossière. Il
parlait un langage où les trivialités agressives le
disputaient aux tournures baroquement imagées.
Débrouillard en toutes occasions, il était au demeurant
bon garçon mais la tête près du bonnet. Chauvin
impénitent, il avait la riposte facile ; et s'il fallait se
battre, il attaquait le premier. Les poings ne suffisant pas, il
portait des coups de tête qu'il prétendait «
empoisonnés » et capables de « monter six bosses
». Toujours l'exagération !
Bien entendu tous les
Bônois n'étaient pas — tant s'en faut — du gabarit de ces
présomptueux « Diocanes » — nom qui les
désignait hors de chez eux. Mais la malignité
généralisait et englobait tout le monde dans ce portrait
caricatural. Par la suite, l'école primaire et
l'évolution de la vie gommèrent considérablement
cette esquisse et tous les Bônois devinrent des Pieds-Noirs sans
profil particulier comme tous les autres.
Je suis né dans le
quartier de la place d'Armes. Mon enfance s'y écoula. Pendant
des années, j'ai eu le spectacle toujours changeant de cette
partie de la « vieille ville »... La place d'Armes
était un lieu géographique qui présentait une
physionomie propre et qui était habité par un monde
particulier, laborieux et oisif, tranquille et remuant et qui vivait
plus souvent dans la rue que dans les logis. En foule, les
scènes vécues se pressent à la mémoire.
Essayons de les faire revivre.
Le réveil
« La illa ill'Allah, Mohamed rassoul
Allah!»
Du haut du balcon circulaire
du minaret qui se dressait fin, élancé comme un doigt
pointé vers la nue encore sombre, le muezzin lançait aux
quatre coins de la nuit le premier appel à la prière du
matin.
Sa voix rauque, sonore et
portant loin, venait marteler les façades et les toits des
immeubles qui entouraient, à distance respectueuse, la
principale mosquée de Bône. Le calme de cette chaude nuit
d'un mois d'août particulièrement éprouvant se
trouvait brisé. La moiteur nocturne avait forcé les
riverains à tenir larges ouvertes toutes les baies des logis
pour pouvoir profiter de la fraîcheur matinale et gagner ainsi un
petit repos réparateur. L'homme au minaret venait de
déjouer leur projet, d'anéantir leur espoir.
Aussitôt, de toutes les fenêtres s'échappait un
concert de jurons, de malédictions à l'adresse du
profanateur. En maltais, en italien, en pataouète bônois,
chacun dans son jargon vouait le perturbateur aux gémonies, le
parait de tous les vocables que la grossièreté agressive
des peuples méditerranéens a su inventer... Fort de sa
situation élevée... et de l'espace qui le séparait
de ses insulteurs, le muezzin faisait face et répliquait par les
plus cinglantes imprécations en arabe... Habituellement, le duel
oratoire durait plus ou moins longtemps selon la hargne des uns et la
richesse du vocabulaire des autres. Cette fois-ci, ce fut relativement
court et au bout d'un moment, tout retomba dans le calme. Dans le ciel
pâlissaient les dernières étoiles ; des terrasses
de la mosquée montait un doux chuchotement : les premiers
fidèles psalmodiaient les versets du Coran.
C'est ainsi que bien souvent,
à la belle saison, s'éveillait le quartier de la place
d'Armes.
Le jour pointait. Des ombres
silencieuses glissaient sous les arcades qui festonnaient la place :
travailleurs tôt levés, pêcheurs en espadrilles qui
se rendaient à quelque poste privilégié du port,
de longs roseaux sur l'épaule et le panier de sparterie en
bandoulière.
La vie reprenait lentement;
premiers ouverts, les cafés-maures commençaient à
s'agiter. Les pensionnaires de la nuit sortaient sur le pas de la porte
pour secouer leur natte ou leur burnous tandis que le tenancier remuait
les braises de l'âtre avec les petits pots métalliques
à longue tige. Aux remugles de dortoirs trop bien garnis se
mêlait la forte senteur du café confectionné
à la turque. Les clients buvaient le breuvage brûlant
à petites gorgées très espacées. La
journée ne faisait que commencer, on avait bien le temps de
déguster.
Un à un, les becs de
gaz qui clignotaient de place en place s'éteignaient. D'une
course feutrée et rapide, le préposé à
l'extinction allait de l'un à l'autre. Son ombre,
surmontée d'une longue perche, s'évanouissait dans les
ruelles qui dévalaient de la vieille ville. De loin arrivait un
bruit de sonnailles. Il se rapprochait, enflait et, brusquement, de la
rue Saint-Augustin apparaissait une masse confuse : les chèvres
de Paolo. Comme chaque matin, les biquettes venaient, du fin fond de la
« Colonne » (1), à l'extrémité
opposée de la cité, livrer leur lait directement aux
consommateurs. Au bout d'un moment on voyait déboucher de tous
les coins de la place, des femmes, des gamins, mal
réveillés, un bol ou une casserole à la main.
D'abord, respectueux du calme
environnant, les acheteurs parlaient à voix basse. On
échangeait de brèves paroles : « — Combien ? — Dix
sous. Plein, il a dit ma mère. » Puis le ton montait, des
lazzis fusaient, des contestations naissaient :
« — Ti as apporté
l'argent d'hier ? Alors, va le sercher.
— Dis que je suis une voleuse,
si tu es un homme ! Que le Bon Dieu i m'enlève la vue des yeux
si c'est pas vrai ! Ma parole, les Maltais du Pont-Blanc i sont tous
comme ça : des falsos, des salaouetches ! » Paolo qui entendait tous les jours
semblables propos continuait à traire ses bêtes, sans trop
relever ce qu'avaient de désobligeant ces sarcasmes surtout ceux
visant son état de célibataire endurci :
« — Atso ! C'est vrai
que tu vas marier, Paolo ?
— Demande z'y à ta
soeur, celle qu'elle est « guitche à l'oeil ! »
Mamelles taries, la gent
caprine reprenait le long chemin du retour, à travers toute la
ville, guidée par la longue baguette de leur maître et par
ses secs claquements de langue.
Petit
matin
A quelques pas de là,
de la rue Saint-Louis, s'élevait un ahanement régulier
suivi de coups sourds. Encore un gagne-petit qui travaillait dès
l'aube : c'était le marchand de beignets, de ces beignets tout
à fait particuliers, à la pâte à la fois
légère, croustillante et cependant lourde d'huile, trop
longtemps chauffée au fil des jours. Au fond de la boutique
qu'éclairait faiblement une lampe à carbure, un homme, le
torse nu, brassait la pâte à grand renfort de ahans
énergiques. Un de ses compagnons alimentait une chaudière
de petit bois ou de copeaux pendant qu'un autre, installé en
tailleur, devant un grand chaudron, plein d'huile, confectionnait et
faisait rissoler les délicieuses fritures. D'un geste souple, il
façonnait un petit disque de pâte qu'il laissait tomber
dans le liquide bouillant. Aussitôt on voyait le palet
s'élargir, se boursoufler, prendre une belle et
alléchante teinte dorée. Le « ftaïr »
était fait. Les clients groupés autour du fourneau,
n'attendaient pas qu'il refroidisse. Les yeux fixés sur la masse
huileuse bouillonnante, ils savouraient lentement leur friandise,
retardant le moment de prendre le chemin du travail. Bien entendu,
toute la production n'était pas consommée sur place. Le
surplus, placé sur un grand plateau, était vendu dans les
rues de la ville par le plus jeune de la famille. Au cri mille fois
répété de « Sroun !Sroun » (2) il
attirait l'attention des chalands. Chauds ! ces pauvres beignets
l'avaient été, mais souvent quelques heures avant. Les
affamés, ou les gourmets qui les achetaient n'y regardaient pas
de si près.
Matinée
Le jour chassait peu à
peu l'ombre qui s'attardait à flâner sous les arcades. Le
croissant de cuivre qui surmontait le minaret, recevait le premier
rayon de soleil et étincelait. On commençait à
discerner l'architecture de la place d'Armes. C'était un
rectangle cerné sur trois côtés par des maisons
européennes à deux ou trois étages, sans
caractère mais toutes à arcades uniformes de hauteur et
de dessin. Leur socle en était de gros blocs de granit bien
équarris.
La grande mosquée
occupait le quatrième côté et développait
une belle façade de conception orientale, toujours avec les
mêmes arcades, agrémentées d'arabesques. Eclatant
de blancheur, le monument du culte tranchait sur ses voisins qui
n'avaient pas dû connaître de ravalement depuis leur
édification sous Louis-Philippe. A l'époque du
roi-bourgeois, la « place », curieux mélange
d'orientalisme et de modernisme, ne devait pas manquer d'un certain
charme, surtout qu'une fort belle et imposante fontaine de marbre
blanc, à vasques superposées, en ornait le centre.
C'était, paraît-il, le duc d'Aumale, en personne, qui en
avait posé la première pierre, en 1844. Cette fontaine,
premier monument de la ville de Bône, émigra sur une autre
place de la cité moderne et fut remplacée par une halle
aux poissons, élégante sans doute mais qui faisait injure
à son environnement. Au temps de sa construction la place
d'Armes était le centre chic de la ville. Les crinolines se
mêlaient aux uniformes rutilants de la nouvelle armée
d'Afrique lors du déroulement des cérémonies
civiles ou militaires. Déjà sept rues y confluaient.
Suivant le tracé des anciennes voies maures, elles
étaient tortueuses, étroites, mal pavées. Leurs
noms rappelaient les premiers chefs de la conquête : princes de
sang royal ou capitaines devenus célèbres :
Damrémont, Caraman, Fréart. Saint-Augustin et Saint-Louis
y étaient associés ainsi que Constantine et Tunis.
D'autres venelles, plus lointaines y apportaient leur affluence :
Joinville, d'Orléans, d'Armandy, Louis-Philippe. Les rues de la
« Béarnaise » et de la « Surprise »
devaient porter à la postérité les noms des deux
bricks qui avaient transporté en 1832 le petit corps
expéditionnaire qui s'était emparé de la Casbah et
de la ville, « le plus beau fait d'armes du siècle
», d'après le maréchal Soult.
Malgré les ans
écoulés, la place d'Armes demeurait toujours le point de
convergence des quartiers hauts et bas de la « vieille ville
», amenant à toutes les heures de la journée un
brassage d'ethnies différentes mais cependant très
voisines les unes des autres... La « Marine » fournissait
un gros apport italo-maltais de petits pêcheurs, de travailleurs
du port. Des hauteurs de l'hôpital militaire — ancienne
mosquée — arrivait plus particulièrement la masse des
indigènes : descendants des commerçants maures, de turcs,
d'arabes. Les juifs venaient des alentours de la rue Damrémont.
Quelques vieilles familles françaises habitaient
çà et là des demeures bourgeoises. Tout ce petit
monde se côtoyait, se parlait, sans trop de heurts mais sans trop
s'interpénétrer. En ces années 1900, la
cohabitation était chose aisée et établie. Si par
moments il y avait quelques petites frictions, algarades ou même
empoignades, cela ne tirait pas à conséquence. Et puis,
quelle famille normale n'en a jamais connu.
Les heures de la
matinée s'égrenaient dans un calme relatif. Les unes
après les autres, les boutiques s'ouvraient apportant avec les
chalands qui déambulaient et les ménagères, qui
s'affairaient, un peu d'animation. Sous les arcades, les cafés
succédaient aux bars, aux estaminets, aux cafés-maures.
Rares étaient les autres commerces. Le « café de la
Bourse », le « bar de Sainte-Hélène »,
« Chez Marius », « Au bon coin » et leurs
semblables disposaient tables et chaises qui laissaient peu de place
disponible aux piétons. Sur les marches du terre-plein central,
à l'ombre de beaux ficus, quelques petits marchands dressaient
leurs éventaires et offraient des friandises, des
cacahuètes, des jujubes, des figues de Barbarie ou des
pastèques. A un autre bout de la place, quelques bourricots
chargés de deux ou trois sacs de charbon de bois attendaient
sans impatience qu'un acheteur vienne les délivrer de leur
fardeau.
De temps à autre, une
voiture de livraison troublait le calme par un grand fracas de roues
cerclées d'acier et par un martèlement
précipité des fers de son attelage sur les pavés
raboteux. A part ça, peu de vie. Tout à coup, quelques
consommateurs attablés à l'extérieur sortaient de
la torpeur ambiante en voyant apparaître un singulier personnage.
« Voilà Ninette !
Oh Ninette ! »
L'homme interpellé,
pieds nus, le regard fixe, la mine farouche s'avançait d'un pas
court, rapide, saccadé. II portait un pantalon de couleur
indéfinissable, aux jambes roulées au-dessus du genou et
qu'une ceinture rouge avait du mal à retenir. Une chemise,
largement ouverte, laissait voir une poitrine très velue.
Visière rabattue vers l'arrière — comme c'était la
mode chez les automobilistes de l'époque — une vieille casquette
lui donnait un air encore plus terrible, plus sauvage. De tous
côtés, sa présence était saluée par
des : « Oh ! Ninette ! Oh ! Ninette, siffle les merles ! »
Mais Ninette, cette fois, n'entendait rien, ne voyait rien. II allait
droit devant lui, fixant un but invisible. Pourquoi l'appelait-on
Ninette ? II aurait été le dernier à pouvoir
l'expliquer puisqu'il était muet... ou presque. C'était
un malheureux qui était employé à l'abattoir
municipal pour accomplir de petites corvées. Quand il
était de bonne humeur, on lui faisait « siffler les
merles, les rossignols, les chardonnerets ». Ce pauvre d'esprit,
qui n'émettait que de vagues grognements, pouvait imiter les
oiseaux à merveille. Cela suffisait pour assurer une petite
réputation et attendrir le cœur du petit monde de la place
d'Armes. Son passage avait égayé un moment les
tire-la-flemme professionnels qui traînaient leur paresse d'un
café à l'autre. Des vols de martinets lancés dans
de folles poursuites rasaient les façades en poussant des cris
d'écoliers rieurs. Du petit kiosque qui surmontait la
façade de la mosquée parvenaient les claquements secs des
cigogneaux qui saluaient l'arrivée des parents décrivant
dans le bleu du ciel de majestueuses rondes avant de regagner le nid
familial. Coutumiers du spectacle, les riverains ne levaient même
pas la tête pour suivre les évolutions des gracieux
oiseaux, note cependant bucolique dans ce vieux quartier.
Après-midi
Une heure de
l'après-midi. Inondée de lumière,
écrasée de chaleur, la place avait sombré
dans la torpeur. Toute vie semblait éteinte : plus de
mouvements, plus de bruits. Seule une brise légère et
agréable dans la canicule rôdait par les ficus dont les
feuilles frémissaient à peine. Les humains avaient
déserté les lieux. Cependant quelques formes
allongées sur les bancs des cafés-maures ou à
même le sol comme terrassées par un profond sommeil
indiquaient bien que c'était le moment de la sieste
générale. Même là-haut, sur leur fagot de
bois, les cigognes se tenaient immobiles, sur une patte, les ciseaux de
leur bec largement ouverts. Il n'y avait de bien présent, de
bien éveillé que le soleil qui prodiguait
généreusement ses rayons, arrivant à rajeunir et
embellir ces vieilles façades lépreuses. Mais les
meilleures choses ne peuvent durer. Le repos prenant fin, la vie
reprenait ses droits. La grande Marie, une énorme corbeille sur
la tête, parcourait, à grandes enjambées, la place
en criant : « Les cavales ! les beaux cavales tout frais !
» Elle revenait du vieux port, à l'heure où les
petits pêcheurs « à la traîne »
étaient de retour. Elle revendait le produit de leur pêche
dans ce quartier populeux.
Sa voix de stentor allait
redonner un nouveau souffle à ce dernier. Tout va aller en
s'agitant de plus en plus. — « La Dipiche ! » (« La
Dépêche de Constantine ») « La Dipiche I
» C'était le cri souvent accompagné d'une nouvelle
sensationnelle, que « Resgui », le kabyle
dégingandé, jetait à tous les échos.
Ponctuel, d'une course égale, à pas
déjetés, toujours souriant — quel que soit
l'événement, comique, indifférent au tragique
qu'il apprenait — ce porteur de journaux devait faire son marathon dans
la journée. Il était connu dans tout Bône
où, quoique illettré, il était le
dépositaire de toute la presse, y compris la
métropolitaine. A mesure que le temps s'écoulait, les
gens sortaient de plus en plus nombreux quittant l'air suffocant de
leur logis ou vaquant à leurs emplettes. D'heure en heure, la
foule grossissait ; les cafés s'emplissaient, de nouveaux
étalages se dressaient tout autour de la place et même
devant la mosquée.
On était à
mi-ramadam, période de jeûne chez les musulmans qui dure
toute la lunaison. En période estivale, cette purification
tenait du supplice. Rester sans boire par quelque trente degrés
à l'ombre — parfois quarante les jours de sirocco — devenait une
véritable torture. Aussi dans les cafés et dans les
gargottes préparait-on les verres de boisson qui
étancheraient les soifs sitôt la fin du carême
annoncée. Des intempérants — toujours les mêmes —
n'attendaient pas cet instant de délivrance. S'ils
étaient vus en train de porter un récipient à la
bouche, ils étaient aussitôt poursuivis, une meute de
gamins hurlant : « la Sidi, cassé le ramadan ! »
S'ils avaient l'idée de fuir, toute la marmaille s'accrochait
à leurs trousses, vociférant de plus belle. Et
voilà un peu de diversion dans le train-train. Mais que se
passait-il là-bas, à l'entrée de la rue
Damrémont ?
Juché sur une
échelle, un grand diable en blouse grise, chapeau de feutre
rond, enduisait de colle épaisse un pilier d'arcade. A ses pieds
s'attroupait une bande de galopins. Nez en l'air, attendant avec
impatience la belle image qu'on allait leur proposer, ils
interpellaient l'artiste : « O Benguèche ! O
Benguèche I » Ce dernier ne disait mot mais lorsqu'il
avait jugé que le nombre de criailleurs était suffisant,
il balançait un magistral coup de pinceau ruisselant de colle
sur les museaux dressés. Cris, déroute... et rires
homériques du nommé Benguèche.
Benguèche était
encore un nom de baptême qui ne figurait pas sur son
état-civil. Ses fonctions d'afficheur public lui laissaient en
ces temps où la folie publicitaire ne faisait pas de ravages,
pas mal de loisirs. Il employait ces derniers le plus souvent à
arpenter les quais, ce qui lui donnait de temps à autre, le
bonheur de repêcher quelque gosse imprudent qui tombait à
l'eau en voulant s'emparer d'une « crabe poileuse ». Des
récompenses, des médailles avaient sanctionné ces
actes de sauvetage... bien que des mauvaises langues aient
insinué que certaines victimes n'étaient pas
tombées à la mer toute seule. Calomnies sans doute I
Cet intermède
achevé, quelques minutes après, du nouveau se
présentait à l'autre bout de la place. Un attroupement se
formait, s'enflait de badauds accourus de toutes parts. « Ya
baroufa I Ya baroufa I »
En effet, au milieu de la
masse mouvante, deux individus braillaient, s'injuriaient, maudissaient
leur génération et leur race en des termes orduriers, se
démenaient comme pour s'exterminer. L'un, un bédouin, en
burnous malgré la chaleur, brandissait un impressionnant
gourdin. L'autre, un vieil européen, petit, sec, à face
tannée et burinée, s'était saisi d'un pan de
l'ample vêtement et pirouettait autour du porteur de matraque...
« C'est Carloutche ! Vas-y, Carloutche I Donne-z-y bon ! »
criaient ses supporters. Il aurait été bien en peine, le
malheureux, de malmener son adversaire, car par cette journée
torride, en adepte de Bacchus, il avait fait maintes libations. Pour
dire vrai, c'était son état normal. Marin au cabotage, il
avait même sur la terre ferme une démarche
chaloupée qu'entretenait le gros rouge des estaminets du port.
L'histoire disait qu'un jour sa balancelle (3) ayant fait naufrage
entre le cap Takouch et le cap de Garde, il avait été le
seul survivant de l'équipage. Jugeant qu'il avait trop bu d'eau
en une seule fois, il s'était juré de ne plus boire que
du vin jusqu'à la fin de ses jours. Jusqu'alors, il avait bien
tenu parole, le bougre ! Pour l'instant, il faisait tourner en tous
sens son antagoniste qui, déséquilibré, n'arrivait
pas à se servir utilement de son arme. La galerie se «
régalait » de ce numéro de cirque imprévu et
gratuit. « Boulice ! Boulice I » S'annonçant par de
stridentes roulades de sifflet, la police arrivait. Deux agents, le
chef, gaillard à large carrure, et son subordonné, petit
et maigriot, se précipitaient hors d'haleine. — «
Entention ! V'la « Grande cigogne » et Mattarèse qui
z'arrivent ! Ça va barder ! Y va y avoir de la castagne !
» les deux compères étaient bien connus,
exerçant à Bône depuis des lustres. On savait
l'esprit offensif du brigadier Roncigogni, nom déformé en
« Grande cigogne » par les voyous qui redoutaient son
ardeur dans les mêlées. Fendant la foule, sans demander
d'explications sur l'origine de la bagarre, distribuant quelques coups
de nerf de boeuf, ils séparaient les combattants et les
emmenaient au poste. Un peu déçus de la fin trop rapide,
à leur gré, de l'algarade, les spectateurs se
dispersaient en trouvant tout de même que la pièce
s'était terminée dans les formes voulues puisque le
dernier mot était resté à la police. En ces
temps-là, on respectait les représentants de l'ordre et
on trouvait justifiées toutes leurs interventions.
Soirée
Une coulée de
lumière dorée débouchait de la rue
Neuve-Saint-Augustin et n'illuminait plus qu'un tout petit pan de la
place. Les derniers étages des vieilles demeures rutilaient
encore, pour quelques moments, sous les derniers rayons du soleil. La
circulation devenait de plus en plus intense. Une file de
calèches et de breaks ferraillants annonçait
l'arrivée du train de Tunis, le dernier de la journée.
Les marchands de confiseries orientales établissaient leurs
éventaires sous les murs de la mosquée et sur le
côté de la place. Sur de longues tables
qu'éclaireraient tout à l'heure des lampes à
acétylène, s'entassaient des pyramides de makrouds
arrosés de sirop ou de miel, des piles de cornes de gazelle
farcies de pâtes d'amande ou de noix, des plateaux de baklaouas,
de sortes de « merveilles » fragiles, ruisselantes de
blondeurs sirupeuses, des entassements de nougats noirs et blancs, de
rahat-loukoums, tout un assortiment de friandises bien tentantes. Les
gamins s'agglutinaient devant ces richesses qui attiraient pareillement
abeilles et guêpes. Les marchands, armés de balayettes de
palmier-nain, chassaient les uns et les autres... sans beaucoup de
succès. Devant les cafés européens, il y avait
aussi un branle-bas de combat. Les marchands de brochettes activaient
des feux de braise, enfilaient avec dextérité, sur de
petites tiges de roseau bien effilées des quantités de
petits morceaux de foie, de cœur de mouton, festonnaient les murs de
guirlandes de merguez qui feraient tout à l'heure le
régal des buveurs d'anisette.
La place commençait
à grouiller de monde. A travers les groupes, brusquement, se
faufilait toute une bande d'« oualios »(4) galopant
à fond de train, piétinant le sol de leurs pieds nus et
criant à tue-tête : « Faille. Faillons (bis). Cachez
vous les enfants ! » A coup sûr, c'était la bande de
galopins de la rue Louis-Philippe qui était poursuivie par celle
de la rue Fréart. Ces courses folles n'allaient pas sans
incident : piétons bousculés, éventaires
malmenés, bordées de jurons. Les groupes
succédaient aux groupes, mêlant, brassant
Européens, Arabes, Israélites. L'animation allait
augmentant ; les bruits s'amplifiaient, se confondaient en une vaste
rumeur. On arrivait à l'heure de l'apéritif. Les
cafés s'emplissaient de joyeux lurons qui s'installaient autour
des comptoirs, ou aux tables disposées sur les trottoirs et
même sur la chaussée. Partout on discutait ferme.
Après quelques anisettes bien tassées le ton montait, les
propos prenaient autant de piquant que la « kémia »
(5) qui circulait généreusement. On s'interpellait d'un
guéridon à l'autre ; on hélait les passants. L'air
devenait plus dense par les odeurs accumulées : viandes
grillées, fritures de poissons, de poivrons, fort relents
d'huiles surchauffées pour la préparation des beignets ou
des « briks ». Les fumées montaient dans l'air calme
du soir formant des volutes de plus en plus épaisses au-dessus
de la place.
Fin de carême
Les musulmans — on disait les
arabes — se massaient devant la mosquée ou entraient dans
l'édifice. Tous attendaient avec l'impatience facile à
deviner le signal qui mettrait fin au dur supplice de l'abstinence
supporté au long de cette interminable journée du mois
d'août. Les gosiers desséchés depuis longtemps
souhaitaient vivement la fin de l'épreuve. Tête
dressée, la foule regardait d'un œil anxieux en direction du
minaret. Dans un moment le muezzin allait apparaître sur le
balcon pour annoncer la fin du jeûne. Ici pas de rires, pas
d'agitation : les visages étaient tendus. Un cri immense.
L'homme de la situation était là. Il déployait un
ample pavillon rouge et l'agitait. Aussitôt, un coup de canon,
tiré des hauteurs des « Santons » toutes proches
roulait ses échos dans tous les recoins de la « vieille
ville ».
La délivrance venait de
sonner. C'était la ruée vers les cafés, vers les
gargottes, les marchands de victuailles. Les prévoyants
étaient déjà installés et buvaient à
petites gorgées de l'eau ou du café. La liesse
était à son comble. Les marchands étaient
assiégés, surtout les vendeurs de pâtisseries. On
mangeait ces dernières sur place ou on en emportait à la
maison. Européens et musulmans étaient au coude à
coude devant les éventaires et dégustaient avec le
même plaisir les appétissants « zlabias ». Les
uns et les autres communiaient dans la gourmandise. C'était une
heure heureuse. L'Algérie française en a compté —
n'en déplaise à ses détracteurs !
Retour au calme
A l'horloge de la
mosquée, il était presque vingt et une heures. Une
sonnerie aigrelette appelait les clients à venir suivre les
aventures de Rocambole ou celles de Fantomas au cinéma «
Sélect »... C'était alors l'unique cinéma de
la cité. II occupait le centre de la place, ayant pris la
succession de la halle aux poissons. De forme oblongue, il avait un
aspect curieux et, somme toute pas désagréable. La salle
très vaste comportait trois parties qui marquaient les
distinctions sociales. En bas, sur de simples bancs à dossier,
s'empilait le menu peuple : « yaouleds », « oualios
», pauvres gens de la vieille et de la nouvelle ville. On y
achevait son repas du soir en égrenant des cacahuètes ou
en décorticant des « loupines » (6) dont on jetait
les peaux par terre. L'agent de police, aidé du pompier de
service, avait fort à faire pour maintenir l'ordre dans les
travées. On criait, on s'insultait, on menaçait... Si le
spectacle tardait à commencer, le parterre avait vite fait de
s'énerver. C'étaient des battements de pieds
cadencés, puis des sifflets de plus en plus nombreux et
assourdissants, suivis d'un formidable « Ah ! » de
soulagement quand s'éclairait l'écran. A un étage
supérieur, sur les sièges non-rembourrés des
« secondes » s'installaient les petits commerçants,
artisans et employés, tous gens calmes et qui avaient leurs
places préférées. Au-dessus d'eux, dans de
spacieux fauteuils cannés siégeait l'aristocratie :
avocats, médecins, officiers, gros fabriquants et
négociants. Enfin les loges étaient
réservées à des personnages plus huppés ou
mieux argentés.
Les programmes étaient
immuablement composés d'actualités Gaumont ou
Pathé, d'un documentaire, d'un film de court métrage
suivi d'un entracte plus ou moins long. Puis venait le film en
épisodes : un comique clôturait la soirée. On
partait chez soi en riant des farces de Beaucitron, des mimiques de
Prince Rigadin ou des astuces de Max Linder. On sortait bien
après minuit. L'agitation de la place allait s'éteindre.
Un peu de fraîcheur disposait les badauds à rentrer chez
eux. L'air redevenait respirable avec l'achèvement d'une
journée bien remplie. A leur tour, les rampes à gaz
soulignant la silhouette de la mosquée s'éteignaient,
permettant aux couples de cigognes, locataires de l'édifice, de
pouvoir prétendre au repos comme les humains.
Michel
BONANSIEN
(1) « La Colonne »
plus précisément la Colonne Randon, était un
faubourg situé au pied de l'Edough, massif montagneux de 1 000 m
d'altitude. (2) Sroun : chaud, en arabe. (3) balancelle : petit navire
à voiles méditerranéen, appelé encore
tartane. (4) « oualios voyous,
familièrement, jeunes garçons très
délurés. (5) amuse-gueule. (6) Appelées ailleurs
« tramousses » = graines de lupin.