La
Kabylie de mon enfance
Jean Turin que sa
carrière de magistrat a mené à travers toute
l'Algérie était aussi un écrivain. Plus tard,
après 1962, il a vécu quelques années à
Toulon et s'est plu, pour l'Académie du Var, à raconter
ses souvenirs de Kabylie. Voici une évocation de Fort-National.
J 'AI VÉCU tout enfant
à Fort-National, cœur de la grande Kabylie, dans le décor
hautain des montagnes du Djurdjura, au milieu de paysages
féeriques, figés dans une grandiose solitude sous la
neige des hivers, mais, au printemps, animés par une foule
joyeuse de soleil et de clarté après les longues
journées de brume.
Alors les villages
s'éveillaient pleins de rumeurs. Des toits sans
cheminée, à travers les tuiles, s'élevaient
des fumées légères et l'odeur des bruyères
brûlées se mêlait au parfum de corolles prêtes
à éclore. Les pâtres, pressés de jouir de
l'heure, poussaient leurs troupeaux sur les sentiers.
Derrière eux, ivres de la liberté retrouvée,
les chiens irritaient de leurs aboiements les bœufs placides,
jetaient les chèvres hors des chemins. Dans le ciel les vautours
menaient leur ronde à l'affût d'une proie tandis que
martinets et hirondelles, comme par miracle issus des nues,
se grisaient de vols rapides et de cris. Les femmes et les enfants
couraient vers les fontaines délivrées et les vieux
hommes s'allongeaient à terre, graves et béats, gens
et bêtes se hâtaient de vivre comme si le jour naissant ne
devait être qu'une offrande passagère du soleil.
J'habitais une maison longue
et blanche, entourée d'un grand jardin coloré d'iris et
de pervenches. Tout au fond s'élevait une tonnelle de lierre
où je réfugiais mes joies et mes peines d'enfant. Souvent
j'errais le long des remparts, admirant à travers les
meurtrières, les pics du Djurdjura dont les blancs sommets se
teintaient de vives couleurs au soleil levant et où mouraient
les dernières lueurs du jour. Et je fréquentais
l'école communale en compagnie de jeunes camarades kabyles
qui, lors des fêtes patronales, chantaient avec moi la «
Marseillaise ».
J'ai connu cette Kabylie de
mon enfance à une époque où il était assez
ardu de parvenir jusqu'à Fort National. D'Alger, le chemin de
fer, généreux en fumée et en poussières,
menait le voyageur en gare de Tizi-Ouzou. Un grand break l'attendait et
le conduisait à l'hôtel Kohler en vue d'un traditionnel
café au lait agrémenté de brioches et de
croissants. Puis on reprenait place dans le break qui, tentures
flottantes au vent, traversait au trot de ses trois chevaux, la foule
compacte des burnous. L'odeur du bois brûlé,
mêlé au parfum du caoua, quittait les cafés maures
et accompagnait le voyageur qui glanait encore, au passage, d'autres
odeurs : musc, benjoin, épices. Ce mélange ne heurtait
pas l'odorat : il caractérisait la senteur de la cité
kabyle, que l'on ne retrouve en aucun autre pays du monde, et dont on
garde le souvenir nostalgique.
Tout allait bien jusqu'au
lieu-dit « Les Fermes françaises». Puis la
côte devenait rude. Les bêtes ralentissaient l'allure
malgré le fouet et les injures. Les voyageurs, sous le soleil
sans pitié, fermaient les yeux et une somnolence, cependant
inquiète des mouches tenaces, tentait sa chance... Un cri
brusque du conducteur mettait fin à toute incertitude.
— Tout le monde descend !
Sauf les dames, ajoutait-il galamment lorsqu'elles n'étaient pas
en très grand nombre.
La montée
sévère justifiait cet appel si l'on considérait
les haridelles aux paturons fatigués qui, plus têtues,
à l'occasion, que des mulets, étaient fermement
décidées à ne poursuivre leur route
qu'allégées de leur fardeau humain. Alors tout le monde
descendait. Les enfants kabyles des villages voisins, au courant
de cet épisode quotidien, accouraient, escortaient la caravane,
offrant à la vente des bouquets de fleurs sauvages, des
œufs, des poulets ou quémandant simplement une aumône. Les
voyageurs faisaient plus ample connaissance et le jeune lieutenant
profitait de la promenade forcée pour tenter de s'attirer
les bonnes grâces de la nouvelle institutrice. L'on arrivait
ainsi à la halte officielle, marquée par une baraque
en bois dressée sur le bord de la route, où un cafetier
kabyle vendait du café maure, du thé à la menthe
et de la tiède limonade. Un passant facétieux avait
accroché au-dessus de la porte une pancarte sur laquelle il
avait inscrit « Le Grüber ». Le cafetier avait
maintenu l'enseigne lorsqu'il avait su qu'elle reproduisait le nom d'un
grand café d'Alger.
Les chevaux reposés, on
repartait et c'est alors qu'à l'issue de chaque lacet de la
route on apercevait la caserne des zouaves qui dominait Fort-National
et le pays environnant. Cette vision mettait beaucoup d'espoir au cœur
de ceux dont c'était le premier voyage. Hélas! Bien des
tournants restaient à franchir avant l'arrivée.
Mais, soudain, survenait la
récompense des fatigues endurées. Sortant de
l'étreinte des collines qui le bordaient jusque-là,
le chemin débouchait, après une courbe, sur un
paysage d'une fastueuse grandeur. Du fond d'un abîme, où
un oued traçait son cours à travers une parure de
lauriers-roses, jaillissait une végétation
puissante, née des caprices des vents, des pluies et des neiges.
Elle s'élançait sans ordre à l'assaut des premiers
contreforts du Djurdjura et l’œil fatigué des poussières
de la route, parcourait, ravi, l'immense fouillis de verdure. Le regard
était, aussitôt après, attiré par les cimes
imposantes du Djurdjura, ces pics gardiens de la terre kabyle,
protecteurs des moindres éminences rangées, telles des
filles peureuses, sous la domination paternelle. Cet ensemble est
inséparable d'un paysage kabyle. Il faut avoir admiré ces
sommets dans le clair matin, dans les soirs bleus, au cours des nuits
d'été, lorsqu'ils empruntent au soleil, à la lune,
à toutes les lueurs venues des cieux, des reflets merveilleux et
divers. Mais pourtant c'est l'hiver que le Djurdjura, orgueilleux,
immobile sous son blanc manteau, impose toute sa puissance et domine la
Kabylie de son invincible éternité.

Jean
Turin (2e de gauche à droite)
Ce paysage grandiose
accompagnait le voyageur jusqu'à Fort-National où
l'on entrait par la porte d'Alger. Le conducteur demandait alors
à son attelage un ultime effort et le break parvenait à
une allure très convenable jusqu'à la place du village.
C'est le maréchal Randon qui,
en 1857, fit construire, sur le point le plus élevé du
village un fort qu'il baptisa Fort-Napoléon. A
l'avènement de la République on lui donna le nom de
Fort-National. Peu à peu, au régime militaire se
substitua l'administration civile. La commune de plein exercice comprit
le centre proprement dit. La commune mixte, dirigée par un
administrateur civil, engloba une vaste circonscription
divisée en douars. A la tête de chacun de ceux-ci
était placé un caïd, fonctionnaire nommé par
l'administration française, dépendant de
l'administrateur. Chaque village avait son chef qui exerçait,
sous la surveillance du caïd, les fonctions de maire en
quelque sorte, assisté d'une assemblée de notables,
véritable conseil municipal.
A Fort-National, mairie et Justice de
Paix s'édifièrent sur la place principale.
L'église se bâtit à l'extrémité de la
grand-rue, non loin de l'école communale où la
jeunesse kabyle se mêla aux enfants de France. L'armée
veillait sur cet ensemble paisible au sein duquel commença
l'évolution des esprits et des cœurs. Et c'est le pays que j'ai
retrouvé plus tard quand j'y fus nommé juge de paix.
Le soir, les portes d'Alger
et de Michelet, seules ouvertures dans les remparts
qui ceignaient Fort-National, étaient fermées plus par
habitude que par crainte car combien de fois suis-je revenu, seul,
à mulet, la nuit, au retour d'un transport, laissant loin
derrière moi greffier et interprète, sans que rien de
fâcheux ne m'arrivât! En ce temps la Kabylie n'abritait que
des hommes de paix, des hommes qui aimaient leurs soldats, qui aimaient
leurs juges. De nuit comme de jour, les hommes de France parcouraient
la montagne assurée de la légendaire hospitalité
kabyle. Le pain et le sel, l'eau fraîche de la source
étaient offerts au passant et les femmes s'affairaient afin
que le couscous soit un mets délicieux.
Un marché se tenait
tous les mercredis, hors les murs de Fort-National, sur un vaste
emplacement. Le spectacle n'était cependant pas
démuni d'une certaine poésie d'un caractère
évidemment réaliste. Ce marché avait nom,:
Souk-el-arba Beni-Iraken. Souk, vous le savez, signifie: marché,
El-Arba veut dire: du mercredi et Beni-Iraken est le nom du douar
où il se tenait.
Les Kabyles s'y rendaient en
très grand nombre, qui à pied, qui à mulet ou
à cheval, qui monté sur un âne, venant des villages
environnants. Des transactions de toute sorte s'y
déroulaient du point du jour au crépuscule : troc
des bêtes contre les pièces d'or ou d'argent ainsi que
celui de marchandises diverses : fruits, poivrons et piments;
céréales, viandes crues ou grillées,
vêtements neufs et friperie, ustensiles de ménage,
animaux, quincaillerie, en bref tout ce qui s'achète et se
vend sans oublier les parfums dont les femmes, tenues au logis,
étaient friandes. En fin de journée, les cafetiers
maures ambulants comptaient une appréciable recette ainsi que
les diseurs d'avenir qui révélaient à leurs
clients leur destin inscrit sur la terre, en signes mystérieux,
dans un cercle magique.
De la foule jaillissait une
constante rumeur que dominaient, sur des modes divers, le
bêlement des moutons et des chèvres, le hennissement des
chevaux et des mulets, le cri des volailles égorgées. Les
flûtes criardes et les tambourins achevaient de composer cet
orchestre hétéroclite cependant qu'insensibles aux
dissonances brutales, vendeurs et acheteurs poursuivaient
d'interminables palabres avant de conclure une affaire.
Assis sur un billot, un
client, impassible, faisait raser son crâne par un coiffeur
ambulant qui prenait grand soin de lui laisser sur le sommet la touffe
de cheveux par laquelle Mahomet l'entraînerait, le jour de
sa mort, jusqu'au paradis d'Allah. Ailleurs, un dentiste arrachait une
dent à un patient geignant.
Et dans l'air flottait une
senteur particulière, synthèse des odeurs
empruntées aux étals de bouchers, à l'huile chaude
des beignets aux brochettes grillées, au café, au
thé à la menthe, aux hommes eux-mêmes qui
conservaient dans les plis de leur burnous l'émanation
tenace du bois brûlé à l'intérieur de leurs
maisons sans cheminée.
A la tombée du jour les
éventaires disparaissaient un à un, les hommes
regagnaient leur demeure. Le silence s'emparait de l'esplanade
désertée et bientôt l'on n'entendait plus que le
croassement des corbeaux et des charognards, vautours fauves au
ventre blanc, dont naissait l'heure du festin. Aux portes du Fort
veillaient les sentinelles et dans la nuit venue, l'aboiement
aigre des chacals en chasse troublait seul parfois le repos des hommes.
Fort-National était un haut
lieu de France, un lieu où soufflait l'esprit et l'on doit
regretter que les hommes et les femmes de France n'y soient
allés en pèlerinage, je dis bien en
pélerinage. Ils y auraient découvert
l'empreinte spirituelle de notre pays. Quittant le village,
franchissant l'enceinte des remparts, ils auraient gravi le sentier
rocailleux qui menait au bastion d'Ismaineserène. De là
ils auraient empli leur regard du panorama grandiose du Djurdjura,
géant lointain, dominant les hautes collines au sommet
desquelles un village dressait le minaret de sa mosquée.
Dans les ravins les lauriers-roses parsemaient le lit des oueds,
asséchés l'été, véritables torrents
l'hiver. Et ces hommes, ces femmes auraient compris que la Kabylie
commandait à l'âme. Ils auraient aspiré à
découvrir les sources cachées aux creux des
vallées, à jouir de la solitude des sommets
où apaiser les ardeurs, les soucis de leur vie quotidienne. Ils
auraient communié avec l'infini et tenté d'assouvir
ce besoin d'absolu que seule la mort contentera peut-être...
Jean TURIN
In
« l’Algérianiste » n° 44