Rouïba
Mairie de
Rouïba en 1900
L’histoire de Rouïba est
intimement liée à la conquête de l'Algérie
et à la mise en valeur de la plaine de la Mitidja.
La tribu des Aribs ayant
dès 1835 fait allégeance à la France, ses
cavaliers s'étaient enrôlés dans le régiment
de spahis auxiliaires créé par le comte d'Erlon et
avaient participé à la campagne de la Mitidja,
émaillée de nombreux combats et escarmouches contre la
fanatique tribu des Hadjoutes, redoutables et sanguinaires pillards,
faisant régner la terreur dans toute la région.
En remerciements des services
rendus, à la demande du maréchal Bugeaud, en 1846, sous
le règne de Louis-Philippe, fut décidée la
création d'un territoire indigène d'une superficie de
1.600 ha réservé à la tribu des Aribs qui
porterait le nom de Rouïba Les terres seraient
prélevées sur le domaine de la Rassauta. Le domaine de la
Rassauta fut à l'origine une concession de 4.300 ha offerte en
1835 à un citoyen polonais, Téofil Mirski (chevalier
d'industrie) que l'on appelait le prince « Sviatopolkist de Mir
». 300 étrangers de toutes nationalités
travaillaient sur ce domaine en 1836 et son propriétaire
rêvait d'y installer 1.500 Polonais. Mais en 1838, il fit
banqueroute.
Ce n'est qu'en 1844 que la
concession fut reprise par un expatrié politique, José
Melcarejo Conde del Vale de San Juan qui, à son tour, fit
faillite en 1846 et la concession morcelée.
Le 11 août 1853, sous
Napoléon III, le conseil du gouvernement se pencha sur le projet
de fondation d'un centre sur la route d'Alger-Dellys à
l'embranchement du chemin d'Aïn-Taya où le génie
militaire venait de mettre en service un puits artésien.
Dès 1845, sur le futur
territoire de la commune de Rouïba, quelques concessions de 100
à 150 ha avaient été offertes ou vendues à
des Européens. En 1852, huit fermes existaient.
Le 30 septembre 1853
était publié le décret créant dans
l'arrondissement d'Alger, sur la route d'Alger - Dellys, un centre de
population de 22 feux qui prendra le nom de Rouïba, sur un
territoire agricole de 585 ha.
Rouïba : si l'origine de
ce nom ne laisse aucun doute, sa traduction par contre ne fait pas
l'unanimité. Ce pourrait être une déformation de
« petite forêt » ou de « la descente» ou
« petit ruisseau » ou encore «broussaille».
Pour ce qui est de la broussaille, il n'en manquait pas. Un journaliste
du journal l’Akbar qui, en 1853, s'était rendu sur place,
déclarait
« Dans cet immense
désert je n'ai rencontré que deux habitations dans un
océan de broussaille- A cette espèce d'abandon s'ajoute
un sentiment de tristesse et de solitude angoissant. » .
Ce n'est qu'au début
mars 1854 qu'eut lieu l'adjudication des 22 concessions qui furent
remises officiellement à leurs propriétaires à la
fin de ce mois. Chaque adjudicataire devait débourser 1.500 F et
prouver qu'il disposait sur place d'une somme équivalente pour
la mise en valeur des terres et leur ensemencement. Chaque concession
se composait de 5 ha de bonne terre préalablement
défrichée par l'armée 8 ha 50 a de terre à
défricher et 50 a dans la partie actuelle du village
défrichés et aplanis par l'armée et
réservés exclusivement à l'habitation. A cela
s'ajoutaient 70 ha de communal pour les troupeaux. Qui furent ces 32
familles de pionniers qui, à la sueur de leur front, au
péril de leur vie, guettés autant par la malaria et le
choléra que par les pillards, fondèrent Rouïba? Pour
la grande majorité d'entre eux, ils étaient originaires
des îles Baléares, plus précisément de
Mahon, et avaient été retenus suite aux très bons
résultats obtenus par leurs compatriotes de Fort-de-l'Eau qui,
dès 1849, s'étaient lancés dans les cultures
maraîchères.
Les nouveaux arrivants se
mirent au travail. Fin 1854, douze maisons étaient bâties
et onze familles y habitaient, soit 42 personnes. Au 31 décembre
1855, 95 ha avaient été défrichés et 49
ensemencés. Le village fut achevé en 1856. Les 22
familles étaient installées, 224 ha étaient en
rapport et 2.600 arbres avaient été plantés.
En 1857 la population de
Rouïba et de ses huit fermes qui l'entouraient était de 172
individus. On y cultivait du lin, du tabac et des
céréales.
Rouïba était
inclus dans la commune de la Rassauta qui comprenait Fort-de-l'Eau, son
chef-lieu, ainsi que les hameaux d'Aïn-Taya, Matifou et
Aïn-Beida (Suffren). Le 22 août 1861 Rouïba fut
érigé en commune de plein exercice. Les hameaux de
Matifou et Aïn-Taya et le village d'Ain-Taya qui y étaient
rattachés formaient une section de commune. Au fil des
années Aïn-Taya puis Matifou devinrent des communes de
plein exercice et en 1872 eurent lieu les dernières
modifications des limites de la commune de Rouïba qui
s'étendait sur 5153 ha et avait une population de 440
Européens et 1 084 musulmans. Depuis 1870 la culture de la vigne
s'était développée. Cette année-là
48 ha plantés donnèrent une récolte de 620 hl.
L'apogée sera atteint en 1955 avec 2988 ha donnant 155604 hl.
Petit à petit, le
village s'équipa. En 1869 la mairie fut bâtie, et, en
1876, l'église, dont la construction fut entièrement
financée par les familles européennes. Puis en 1900 ce
fut le marché couvert servant aussi de salle des fêtes et
de sport qui devait être démoli en 1926 lorsque la salle
des fêtes fut terminée. En 1906 fut érigée
la poste. Au lendemain de la Grande Guerre, des ateliers municipaux
ainsi qu'un abattoir vinrent compléter les équipements du
village.
Rouïba, comme bien
d'autres communes d'Algérie, avait payé un lourd tribu
lors de la guerre de 1914-1918; 105 de ses enfants donnèrent
leur vie à la patrie. En 1923 fut inauguré le monument
aux morts financé par une souscription publique.
Dès 1930 un jardin
public d'une superficie de 10 ha ne fit que s'embellir au fil des ans.
Le village prenant de
l'extension, une activité industrielle se développant
dans les domaines des briqueteries, transport, construction de charrues
et de matériel agricole, fabriques de peinture et d'appareil
d'éclairage, 24 appartements à loyer modéré
vinrent atténuer la crise de logement que connaissait
Rouïba. En 1956 c'est une cité évolutive de 60
appartements réservés aux musulmans qui vit le jour. La
réalisation de la zone industrielle de Rouïba-Reghaia, dont
les usines Berliet furent le fleuron, accueillit aussi les brasseries
La Gauloise, des entreprises de travaux publics, des usines de tubes
d'acier et de fabrication de tuyaux en béton, ce qui permit la
construction de plusieurs lotissements. Pour ce faire un nouveau
quartier est créé; plusieurs copropriétés
de 2 et 4 étages avec commerces au rez-de-chaussée virent
le jour ainsi que de nouveaux H.L.M.
Dès 1954 Rouïba
possède un centre de santé réservé aux plus
démunis et début 1962 un hôpital de 100 lits est
achevé. Il sera réquisitionné par l'armée
qui en fera un centre de détention pour les prisonniers O.A.S.
Dès 1887 Rouïba
eut son école communale. A l'origine elle se composait de trois
classes maternelles, 20 classes primaires et 8 classes dans le
secondaire. De 1920 à 1930 il y eut aussi deux écoles
libres, l'une réservée aux garçons et l'autre aux
filles.
Rouïba eut sa
première équipe de football en 1918, qui devint en 1920
« Rouïba Sports». Naquirent aussi plusieurs autres
activités sportives et culturelles dont la plupart devaient
disparaître dans la tourmente des élections de 1924. Le
club de foot devait renaître de ses cendres en 1931 sous le nom
de l’« Olympique rouïbéen » qui devait
rejoindre en 1962 la division d'honneur, l'élite du football
algérois.
Rouïba eut aussi,
dès 1950, un club de tennis et une section moto-club avec une
équipe de moto-bail.
Telle peut se résumer
l'histoire de cette commune de la Mitidja qui, en 1962, comptait 3100
Européens et environ 14000 musulmans.
Pierre CARATERO.
(Tiré de Lorsque notre drapeau
flottait sur Rouiba.)
in
l’Algérianiste n° 36 de décembre 1986