L’idée de
créer un village de colonisation est à porter au
crédit du colonel Guénin qui, ayant quitté
l'armée en 1906, s'était retiré dans une ferme
isolée que possédait son épouse dans la
région d'El Tléta, près de l'Oued Tléta,
à quarante-quatre kilomètres de Médéa.
Une population indigène
dispersée par tribus auprès d'une multitude de sources
vivait là, pauvrement, d'agriculture rudimentaire et du produit
de maigres troupeaux : les Ouled Turki, les Ouled Trif, les Madala, les
Marabtine. Le bachaga Ali Chérif* en assumait la
responsabilité administrative. C'est lui qui avait aidé
le colonel Guénin à s'installer et qui l'incitait
à pousser plus avant son projet.
La guerre de 1914 donna un
coup
d'arrêt à ces bonnes résolutions. Le colonel et le
bachaga reprirent du service et allèrent se mettre à la
disposition de « Madame la France », en même temps
que les nombreux engagés volontaires de la région.
Après la guerre,
l'idée
refit son chemin dans les esprits et, en 1920, un projet mis au point
conjointement par le colonel et le bachaga (alors commandeur de la
Légion d'honneur), fut présenté au Service de la
colonisation qui l'approuva. Il s'agissait de fixer vingt
concessionnaires sur des parcelles réparties autour de ce que
nous appellerions aujourd'hui un « lotissement viabilisé
» mais à la manière et selon les conceptions de
l'époque et du lieu.
Les équipements
collectifs
devant précéder l'installation des concessionnaires, les
travaux débutèrent en 1921. L'infrastructure
prévoyait notamment la construction d'une mairie, d'une poste,
d'une école mixte (deux fois mixte puisque devant accueillir
filles et garçons, indigènes et européens) d'un
lavoir, d'un abreuvoir et un four communaux. Des trottoirs et des
jardins munis d'un système d'irrigation délimitaient les
« lots urbains » destinés à recevoir dix
familles nombreuses venues de métropole et dix autres issues
d'Algérie, avec un titre provisoire de cinq ans et l'obligation
de mettre en culture les terres concédées avant ce
délai sous peine de déchéance. Les premiers
« bénéficiaires » furent «
installés » sous des baraquements, au marché du
Tléta, à deux kilomètres du centre du futur
village. Ils se mirent aussitôt au travail, emménagement
à mesure de l'édification de leurs maisons. Les lots
« ruraux », allant de soixante-dix à cent hectares
selon la valeur agricole de la terre, furent attribués en
pourtour de cet embryon de village, par tirage au sort. Ils se
touchaient les uns les autres et formaient une ceinture autour du
village. Ils devaient être semés en céréales
ou plantés en vignes et vergers. En effet, si les figuiers de
barbarie (que les indigènes appellent Karmouss en'çara :
figuiers des chrétiens !) poussaient naturellement
jusqu'à l'altitude de 650 mètres, des essais de culture
avaient révélé que poiriers, noyers, amandiers, et
surtout les cerisiers faisaient merveille plus haut et jusqu'à
750 mètres. Pour ces terres également les concessions ne
devenaient définitives que si les friches étaient mises
en valeur avant cinq ans.
Les tribus avaient
été
établies à l'entour, sauf les Marabtine demeurés
sur place et qui formaient une sorte d'enclave au milieu de la future
agglomération.
Et la vie s'organisa. Ici,
comme
partout en Algérie, la vie quotidienne fut rude et sans
concession. Les erreurs qui avaient conduit de précédents
villages vers d'effroyables conclusions avaient été
évitées, les expériences malheureuses ayant servi
de leçon, mais le climat, bien que sain, était excessif,
avec ses étés secs et brûlants, ses hivers
enneigés, aux nuits glaciales. L'âpreté du combat
contre la terre, la hantise de ne pas réussir dans les
délais impartis, le manque de moyens matériels et
financiers, le recrutement hâtif déterminèrent
entre certains habitants une compétition farouche qui provoqua
des drames et des renoncements. Mais ici et comme partout en
Algérie, le travail produisit son miracle.
Dès sa création
le
village avait été rattaché à la commune
mixte de Berrouaghia et fut administré par un adjoint
spécial assisté d'un conseiller élu par les gens
du territoire. En 1944, vingt ans après la clôture des
concessions, Champlain, devenu commune de plein exercice, prenait en
charge les territoires limitrophes et passait de 300 à plus de
10.000 administrés. Les vergers figuraient parmi les plus beaux
de la région. Le vignoble produisait un Vin
Délimité de Qualité Supérieure, coteaux de
Médéa, vendu par la coopérative dans le nord et
l'est de la France, à Lille et à Nancy, sous
l'appellation « Marquis de Champlain ».
... Ces souvenirs m'ont
été livrés au coin du feu par l'un des premiers
bâtisseurs de Champlain, qui me faisait aussitôt remarquer
que nul, pourtant, ne peut se prévaloir d'avoir remué le
premier la terre sur laquelle il vit. A l'appui de ses dires il
rappelait la découverte de ruines romaines sur l'emplacement
même de sa ferme et la mise au jour du sarcophage d'un
légionnaire romain... qui était d'ailleurs gaulois,
d'après l'épitaphe gravée dans la pierre.
Autorisons-nous ici une
brève
plaisanterie, teintée de respect, sur l'exhumation
providentielle de cet ancêtre commun, si souvent
évoqué, paraît-il dans nos livres d'histoire !
Les vignes ont
été
arrachées, ce qui se conçoit en pays musulman mais on dit
que les arbres meurent et ne sont pas remplacés, que le village
périclite.
Que sont devenus les Trif, les
Madala, les Turki, les Marabtine ?
J'ai posé à
« mon
guide » une question qui est restée sans
réponse : « Pourquoi ce village. né dans
l'Atlas par la volonté d'un officier français et d'un
notable musulman a-t-il été baptisé du nom de
Champlain ? »
Faut-il voir dans ce choix le
désir - l'affirmation - d'une sorte de filiation morale en
même temps qu'un hommage rendu par des hommes soucieux de
progrès à un précurseur exemplaire en œuvre de
civilisation ? Ou bien, plaçant l'effort et l'espoir sous le
patronage de l'illustre pionnier, les hardis colonisateurs du
Tléta - le colonel et le bachaga - ont-ils voulu,
par-delà les siècles et les mers, au nom de Champlain,
« faire ce que doit » ?
Jo SOHET.
* Le grand-père du hachage Ali
Cherif avait été recueilli, enfant, par des soldats
français après la prise de la smala d'Abd El-Kader.
Envoyé à Alger, il fut élevé comme pupille
de la Nation. II participa, en 1870, aux charges héroiques de la
cavalerie près de Bitche. Son père, citoyen
français de naissance. fut lui aussi officier de cavalerie. Le bachaga avait fait ses
études de droit à Paris ; son épouse, musulmane,
était bachelière.