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Blida-les-Roses
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Aujourd'hui,
c'est à un éminent journaliste, Ernest Mallebay (1), que
nous devons cette évocation de Blida. Venu en Algérie
comme professeur d'histoire, il abandonna bientôt l'enseignement
pour diriger pendant presque un demi-siècle « la Revue
algérienne »-, suivie par « les Annales
africaines »- et – « le Turco ».
Lorsque, le 14 novembre 1880,
par une journée que je n'oublierai pas, j'arrivai à Blida
comme professeur d'histoire au collège de cette petite ville,
j'eus peine à croire que nous étions à l'un des
plus mauvais mois de l'année. L'Algérie a parfois des
hivers qui ressemblent à des printemps. Le ciel était
bleu, l'air tiède comme en avril et les grilles des jardins des
petites villas qui, de chaque côté, se dressaient dans
l'avenue de la Gare, étaient festonnées de verdure et de
fleurs.
L'omnibus n'avait pas encore
franchi la porte de Bab-el-Sebt que j'étais conquis par ma
nouvelle résidence. Et pourtant, sur un point, elle m'avait
fortement déçu. Mon goût d'orientalisme,
très vif à cette époque, et des
réminiscences du livre délicieux de Fromentin Une année dans le Sahel, le
souvenir de vieilles gravures du Tour
du monde, m'avaient donné cette impression que j'allais
voir une cité arabe avec ses koubas, ses minarets, ses
cafés maures et ses fondouks. Or, j'entrais dans une jolie ville
française, d'une propreté remarquable, aux maisons bien
alignées construites à l'européenne. Les gens que
je croisais, beaucoup plus d'Européens que d'indigènes,
étaient « frusqués » comme vous et moi.
En somme, Blida m'aurait
produit l'effet d'une quelconque sous-préfecture de France sans
le palmier qui dressait, au centre de la place d'Armes, son panache de
feuilles élégamment arquées !
La ville arabe existait
pourtant, mais de la grand'rue que je suivais et qui monte en ligne
droite d'une porte à l'autre dans la direction de la montagne,
je n'en voyais rien. Lorsque, quelques jours après, je la
visitai tout à mon aise, elle me parut d'un caractère
oriental plus accentué, avec des rues étroites et de
petites maisons à terrasses, aux portes épaisses et aux
rares fenêtres grillagées. Quand une de ces portes
était entrouverte, j'apercevais, en passant, une cour à
ogives avec un citronnier au milieu et parfois un bassin d'eau claire.
Mais j'allais me rendre compte
que je n'étais plus en France et que Fromentin n'était
pas venu en vain à Blida y chercher pour ses tableaux et ses
livres, ce que le ciel presque toujours gris et pluvieux de sa ville
natale, La Rochelle, ne lui aurait jamais donné, je veux dire
une lumière d'une pureté et d'un éclat sans
pareils.
A droite et à gauche de
l'avenue, dans les vides laissés par les villas, vides qui
n'existent plus aujourd'hui, j'avais aperçu des arbres à
verdure sombre et piquetés de petites boules jaunes.
C'était des orangers que je devais retrouver au cœur de la
ville, dans la rue qui conduit à la place d'Armes. Mes yeux
charmés se portaient tour à tour, de ces arbres
chargés de fruits évocateurs des jardins enchantés
de l'Orient, à la montagne coiffée de neige qui dominait
la ville. Dans l'air limpide, elle paraissait si proche qu'il semblait
qu'on eût pu l'atteindre en quelques enjambées.
Les Blidéens ont bien
compris que l'arbre, aux fleurs d'argent et aux fruits d'or, est une
joie pour le regard, et pour l'avenir de leur cité la plus
originale des parures. Afin que les touristes puissent l'admirer
à leur aise sans aller dans les jardins de la banlieue, ils
avaient planté, dans l'artère principale, une double
allée d'orangers devenus superbes avec les années. Cette
allée était justement l'orgueil de la jolie cité.
Jugez de l'émoi général lorsqu'un jour ces beaux
arbres se mirent à dépérir sans qu'on sût
exactement pourquoi ! Les horticulteurs consultés n'y
comprenaient rien et ne purent conjurer le mal. Le
dépérissement s'accentuait d'une saison à l'autre.
Ils devinrent si languissants, si chétifs, qu'il fallut les
arracher et, comme on craignait que toute plantation nouvelle de la
même essence eût un sort pareil, on remplaça les
orangers par des frênes.
Le résultat fut piteux
: quelques journées de sirocco grillèrent les maigres
panaches de feuillage que le printemps avait fait naître, les
feuilles rouillées tombèrent, et les jeunes baliveaux
ressemblèrent à des manches à balai.
Il fallut procéder au
remplacement de cette plantation malencontreuse. Cette fois, la
municipalité, mieux inspirée, ne s'obstinant pas dans une
erreur et comprenant qu'il fallait abandonner les essences des pays du
Nord, carrément revint aux orangers tant regrettés.
Toutefois, et sur le conseil de gens compétents, elle planta,
non des orangers greffés, mais des francs de pied qui offrent
plus de résistance aux maladies parasitaires et dont les fruits
immangeables par leur amertume, devaient rebuter la gourmandise des
maraudeurs.
Parmi les habitués du
café-glacier où j'allais de temps à autre faire la
partie de manille, se trouvaient quelques bons vivants, rentiers,
clercs de notaire ou avocats, petits propriétaires ou colons de
la banlieue. Ils devinrent très vite mes amis et, avec eux, je
fis souvent, aux environs, des excursions cynégétiques ou
de simples promenades en forêt, généralement
terminées par de plantureux pique-niques.
Les jolis villages, qui sont
comme des sentinelles de la cité ou plutôt ses gardes
d'honneur du côté de la Mitidja : Dalmatie,
Beni-Méred, Joinville, me parurent fort coquets avec leur rue
principale ombragée de platanes et de mûriers et
bordée de petites maisons coiffées de rouge.
Parmi mes excursions du jeudi,
souvent du dimanche, les plus agréables étaient celles
que je faisais du côté de la montagne, surtout sur la
route des Moulins. Cette route encaissée dans un étroit
vallon, aux pentes boisées de lentisques et d'oliviers sauvages,
accompagne constamment l'Oued Kebir qui, à cette époque,
actionnait les minoteries Giraud, Boudon, Ricci et la papeterie Fortoul
- je ne sais si toutes ces usines existent encore. Ces moulins
troublaient seuls, de leur caquetage, marié à celui des
cascatelles d'eau limpide et fraîche de l'oued, le silence de
cette agréable solitude.
Au sujet de bons vivants avec
lesquels je m'étais si facilement lié, je fis sur le
caractère des Algériens en général, et des
Blidéens en particulier, une remarque dont le temps devait
confirmer la justesse : c'est la facilité cordiale avec laquelle
ils se lient et ouvrent leur maison, à celui qu'ils ont pris en
sympathie.
A Blida, à cette
époque déjà lointaine (je pense qu'il en est de
même aujourd'hui), on vous invitait pour un oui, pour un non ;
pour fêter un saint ou une sainte du même prénom que
votre cousin ou que votre épouse ; pour faire honneur à
un lièvre tué la veille par l'amphitryon, dans les myrtes
de la Chiffa, ou d'un mérot capturé dans la nuit,
à Fouka-Marine et apporté par la diligence ;
c'était aussi pour savourer en groupe une macaronade
arrosée de jus de daube et saturée de fromage
râpé.
Oh ! les jolis coins...
En outre de parties de chasse
en bande joyeuse, j'en faisais d'autres avec un seul compagnon, mais
combien agréable et plein d'entrain !
Il s'appelait Michaud,
était garde forestier, .guère plus âgé que
moi, c'est-à-dire qu'il avait vingt-huit ans et moi vingt-quatre
à peine. Malgré ce nom de Michaud qui n'avait rien
d'Alsacien, il faisait sonner le rude accent et arborait la forte
carrure et le poil roux d'un fils du pays du houblon.
Il m'emmenait les jours
où j'étais en vacances, dans son triage,
c'est-à-dire dans le domaine boisé qu'il avait à
surveiller. C'était surtout en montagne, dans la chaîne de
l'Atlas, du côté des deux Cèdres, les deux
géants que, de Blida, on voit se profiler sur la crête. On
ne parlait pas encore de Chréa et personne ne songeait à
l'aménager en station estivale. Cette région paraissait
sans avenir, car l'eau y manquait totalement ; on me dit qu'il y en a
aujourd'hui.
Quand, de la Glacière,
on montait, par une piste en lacets jusqu'à la forêt des
Cèdres et qu'on y était arrivé, il était
impossible de n'être pas frappé par la beauté
sauvage de ces solitudes silencieuses. On se sentait vivifié par
l'air balsamique qui palpitait sous les dômes de ces arbres
vénérables et charmé par l'immensité du
panorama qui se déroulait aux pieds de l'excursionniste. C'est
toute la plaine de la Mitidja qu'il embrassait d'un seul regard avec,
comme toile de fond, la Méditerranée d'un bleu cru.
Nous restions
généralement à la Glacière pour y
déjeuner avec les provisions apportées dans notre
gibecière. Très souvent, nous y ajoutions un couple de
perdrix embrochées par une baguette et rôties sur la
braise d'un feu de lentisques. Notre appétit était si
bien aiguisé que chacun mangeait sa perdrix, sans laisser autre
chose que les os. Le chien de Michaud, Filou, un Saint-Germain dont
l'arrêt était remarquable, ne laissait lui, pas une miette
de ces derniers.
La Glacière qui
fournissait aux Blidéens la glace qu'ils consommaient en faible
quantité, car l'eau de Blida, renommée pour sa
fraîcheur idéale, ne leur en faisait pas éprouver
le besoin, la Glacière, dis-je, est un lieu quasi historique.
Dans ces citernes et ses galeries souterraines, les montagnards
berbères du temps des Deys, accumulaient les neiges hivernales
qu'ils tassaient fortement. L'été venu, ils les
transportaient à dos de mulets, jusque dans les cuisines royales.
Des glaciers florentins,
anciens esclaves affranchis en récompense de leur
habileté, confectionnaient avec cette neige
agglomérée, les exquis sorbets aux fraises ou aux
framboises, que le souverain dégustait en compagnie des
favorites grecques ou franques de son harem.
Vingt ans après
l'occupation française, la Glacière échut à
un Blidéen, le père Laval, dont les vieux habitants ont
gardé le meilleur souvenir. Ce brave homme était
propriétaire d'un café, sous les arcades de la place
d'Armes, du même côté que l'imprimerie Mauguin. Dans
ce café et ses dépendances abritant le cercle militaire,
dans ce café, dis-je, comme à l'Apollon d'Alger et au
Helder de Mustapha - ce dernier disparu depuis une trentaine
d'années - défilèrent toutes les
célébrités militaires de la Conquête.
Le père Laval, au fort
de l'été, recevait deux fois par semaine, apportée
par ses muletiers kabyles, la neige pilonnée, qu'avaient si
longtemps reçue les Deys d'Alger. Il s'en servait pour
préparer les glaces à la vanille et au moka, dont la
réputation s'étendait au loin ; les familles venaient les
savourer les soirs où la musique donnait ses concerts.
Les glaces et sorbets du
café Laval, dont raffolaient les Blidéennes,
n'étaient pas, pour beaucoup d'entre elles, le seul attrait de
ces séances de dégustation. Il y avait pour les plus
jeunes, celui de la présence des fringants officiers de
chasseurs de la garnison. Beaucoup papillonnaient autour de celles qui
ne paraissaient pas insensibles à leurs hommages.
Ces intrigues amoureuses
avaient donné à la jolie cité une
réputation particulière ; c'est d'elle probablement que
naquit le dicton dont Coléa la cité voisine, avait le
droit de s'enorgueillir beaucoup plus que la « Ville des
Roses » : Coléa la Sainte, Blida la Courtisane.
Malgré cette
réputation qui rappelait celle de la voluptueuse Cythère,
ou à cause d'elle, il faisait meilleur vivre à Blida
qu'à Coléa. Du reste, s'il existait dans la
première de ces villes, un peu plus qu'ailleurs,
peut-être, des pécheresses, repenties ou non, il aurait
été bien difficile qu'il en fût autrement.
Car c'est un air excitant et
quasi aphrodisiaque qu'on respire à Blida, certains soirs de
printemps et d'été.
Le vent chaud du Sud passant
sur les orangeries en fleurs, se sature de parfums suaves Si on est
à l'âge où le cœur s'ouvre facilement, c'est
à vous faire défaillir de volupté. Ajoutez
à cela la grâce, le piquant des Blidéennes, leurs
yeux noirs et caressants, leur sourire qui découvre des dents
éblouissantes et, surtout, leur façon de porter la
toilette, qui ne sent ni la province, ni la petite ville ; vous
comprendrez alors que saint Antoine, quittant son paradis et
élisant domicile à Blida, aux temps révolus dont
je vous parle, aurait probablement succombé à une
tentation qui se serait renouvelée tous les jours.
Pour en revenir aux glaces du
café Laval, elles étaient presque aussi
appréciées que sa vieille absinthe. L'excellent homme,
soucieux de la réputation de son établissement, ne
consentait à la laisser paraître en bouteille, sur la
table du consommateur, que lorsqu'elle avait séjourné en
fût, une dizaine d'années...
Ernest MALLEBAY.
(1) La description de Blida que nous
donnons ici est extraite du livre d'Ernest Mallebay Cinquante ans de
journalisme-, paru aux Editions Fontana à Alger, en 1838.
In
l’Algérianiste n° 5 de mars 1979
Notre amie
algérianiste de Lyon, Mme Bourgois, qui nous a communiqué
ces lignes d'Ernest Mallebay, ajoute une petite conclusion
« Mais, dès avant
la Deuxième Guerre mondiale, tout cela avait déjà
bien changé !... La Glacière n'était plus qu'un
lieu-dit sur la route de Chréa où avaient surgi les
hôtels et les chalets de style alpin. La neige pressée
dans les silos voûtés avait depuis un certain temps
déjà été remplacée sur les pentes de
l'Atlas, pour les Blidéens et pour les Algérois sportifs,
par la « poudreuse skiable ». Et la grande usine
d'Hussein-Dey livrait dans toute la Mitidja sa glace - aseptique ! - en
grandes barres d'une transparence bleutée... Et, si mes
souvenirs ne me trompent, pas, en 1960, dernière concession aux
âges révolus, c'était un véhicule-chambre
froide tiré par deux chevaux qui distribuait encore, de porte en
porte, avenue de la Gare à Blida, la belle glace (aseptique
toujours, notez bien !) des usines d'HusseinDey.
« Et aujourd'hui, alors
que la face de la terre a été bouleversée - pour
nous, tout au moins ! - à quoi et à qui servent les
neiges de Chréa ? Et les tapis de pensées sauvages qui,
au printemps couvraient somptueusement de jaune et de violet le
sous-bois des cèdres centenaires ?... »