Au commencement de l'année
1842, le comte Eugène Guyot, accompagné de l'architecte
en chef de la province d'Alger (1), parcourait le Sahel algérois
à la recherche de points d'implantation favorables à la
colonisation européenne.
Le directeur de
l'Intérieur au Gouvernement général de
l'Algérie s'arrêta d'abord à quelque 12
kilomètres de la ville, dans les environs du marabout de Sidi
ben Ali, le « Sidi Benedi » mentionné par le
commandant Boutin, sur ses plans de 1808. C'était un point
culminant, à l'entrée de la plaine de Staouéli, le
lieu-dit « des Scharagah », du nom d'une tribu, les Chrâga (pluriel de Chargi, l'Oriental) qui avait
autrefois vécu dans cette région, mais dont il ne restait
plus aucun représentant, en 1840, ses membres ayant
successivement émigré depuis les premières
années de la conquête.
Ce site,
l'ingénieur-géographe Rozet l'avait décrit
quelques années plus tôt. Dans sa relation (2), il
montrait, pour l'essentiel, ces pentes arrondies issues du mont Bou
Zaréah et fuyant souplement en une déclivité
continue vers l'Ouest, vers la mer. De nombreuses sources jaillissaient
du flanc des collines ou dans le creux des ravins, dessinant de longues
traînées de verdure sur le trajet de leurs eaux. Partout,
des oliviers voisinant parfois avec de hauts palmiers aux fûts
élancés. Et dans cette agreste campagne, quelques
constructions délabrées, encloses d'épaisses haies
d'agaves ou de cactus acérés, entourées de terres
en friche, parmi les oliviers, les orangers, les figuiers et la vigne
folle :restes de jardins et de vergers retournant à
l'état sauvage. Ces maisons de campagne à l'abandon
avaient naguère appartenu à des dignitaires turcs, tels
le trésorier de la Régence, el Khaznadji, le secrétaire
du dey, el Khodja, à
des chefs de la milice ou encore à de riches Maures de la ville.
Continuant sa route, le
voyageur, laissant sur sa gauche l'haouch
el Hamra en ruine, voyait bientôt blanchir devant lui,
à travers un bosquet de palmiers, de cactus et d'agaves, la kouba du marabout de Sidi Khalef, environné d'un
troupeau de tombes. Puis, longeant l'oued Defla, sur sa droite, il
atteignait l'haouch el Khaznadji
à demi démoli et un peu plus loin l'haouch el Kalâa, avec ses
nombreux mégalithes enfouis dans la broussaille,
témoignages surprenants, sous le ciel africain, d'une vaste et
très ancienne nécropole couvrant les deux rives de l'oued
Beni Messous. Poursuivant son pèlerinage en direction de
Sidi-Ferruch, il s'arrêtait un peu plus loin à l'ombre des
majestueux palmiers marquant l'emplacement du camp historique de
Staouéli. Mais revenons plus haut en arrière, là
où le comte Guyot devait un peu plus tard s'arrêter.
Ayant alors reconnu et
apprécié les conditions favorables de ce point, sa
situation dominante ainsi que la proximité de plusieurs sources
abondantes, dont certaines à débit annuel permanent, le
haut fonctionnaire y décidait la création d'un village.
Cette fondation devait constituer un début de l'application de
l'arrêté du 18 avril 1841, concernant la concession de
terres et la formation de centres de population agricole dans le Sahel,
projet cher au cœur du futur maréchal Bugeaud, son inspirateur.
Dans la pensée du Gouverneur général, il
s'agissait de compléter le glacis défensif de l'ancien
Fahs, ou banlieue d'Alger, après la Maison Carrée et
Kouba, à l'est, Dély Ibrahim et Douéra au sud, par
la construction à l'ouest: d'un certain .nombre
d'agglomérations dont une dizaine étaient prévues
dans un premier temps: En fait il assignait à ces futures
implantations européenne un double rôle :
stratégique, tout d'abord, car protégées chacune
par une enceinte et défendue par leurs habitants
organisés .en milice ; économique ensuite; en ce qu'elles
favoriseraient le peuplement agricole de da région
L'insurrection de 1839 avait démontré .la
nécessité du premier et le second s'imposait logiquement.
C'est ainsi que
l'arrêté du 18 avril 1841 prévoyait que, dès
leur installation, les colons recevraient des armes et qu'ils devraient
répondre aux appels de l'autorité militaire pour la
défense locale. Concernant la distribution des terres,
l'arrêté stipulait qu'à chaque colon serait remis
un titre provisoire de concession, le titre définitif ne lui
étant délivré qu'ai bout d'un certain
délai, après obtention obligatoire d'un satisfecit.
Jusque ici il ne pourrait céder son droit qu'à des
personnes agréées par l'administration ,un permis
d'hypothéquer le bien n'étant accordé que pour la
transaction de dépendances ou pour des travaux agricoles. Notons
que plus tard, en vertu de l'ordonnance du 21 juillet 1845, les colons
furent tenus d'acquitter à l'Etat une redevance annuelle et
perpétuelle. Puis l'ordonnant du 1er septembre 1847 exigea un
cautionnement et une redevance annuelle de 3 francs par hectare (3).
Un plan de colonisation avait
été demandé au directeur de l'Intérieur et
dans ce document fourni en 1842, celui-ci écrivait, exposant son
projet de création du village « des Chéragas
» : « Le quartier où ce village va s'établir
est entièrement désert et il était indispensable
de préparer cette première base aux entreprises publiques
ou privées qui vont nécessairement se diriger vers cette
plaine comprise entre la mer à l'ouest, la route de
Douéra à Koléah au sud et la route de
Douéra à Dély Ibrahim à l'est et qui est
connue sous le nom de plaine de Staouéli, indépendamment
de Ia question de sécurité, aucune culture, aucune
spéculation privée ne saurait être profitable et
même possible sur ce point et sur tant d'autres, qu'autan que
l'Administration sera parvenue à attirer dans ces solitudes et
à y fixe: par le lien puissant de la propriété,
une population suffisamment compacte et nombreuse... »
Chéragas,
1960. – Vue prise de la route de dély-Ibrahim côté
sud. Au fond, les collines montant vers le
Bou Zareah.
L'instrument premier de cette
percée colonisatrice dans le Sahel devait être la route
historique reliant Sidi-Ferruch à Alger. D'abord simple chemin
carrossable ouvert entre le 16 juin et le 5 juillet 1830, cette .voie
n'était pratiquement plus utilisée depuis la
désaffection de l'ancien camp retranché qui avait suivi
de peu la prise d'Alger: Commencés dès le mois d'avril
1842, les travaux d'amélioration et de remise en état de
la route avaient été rapidement menés. et au mois
d'août suivant, elle était praticable sur toute sa
longueur. C'est à partir d'elle que le dispositif d'implantation
prévu s'articulera progressivement. Après Chéragas
ce sera Ouled Fayet, puis Staouéli, Zéralda,
Saint-Ferdinand, Mahelma,,.etc. Trois villages de pêcheurs seront
aussi créés sur la côte : Ain Fenian (Guyotville),
Sidi-Ferruch et Fouka. Trois échecs, d'ailleurs, dans un premier
temps, mais non définitifs, heureusement !
Le, plan de la nouvelle
commune « des Chéragas » (4) avait été
dressé par le service des travaux coloniaux de la province
d'Alger et le comte Guyot, Ie présentant (5), écrivait :
«:Le plan du village comprend 60 lots à bâtir, de 6
ares chaque, ce qui donnera aux colons un emplacement suffisant pour
une vaste cour ou même pour un petit jardin entre les
constructions, ,circonstance d'autant plus précieuse que le
terrain est d'une qualité supérieure et qu'il eût
été fâcheux que les 8 hectares qu'il contient
fussent entièrement perdus pour l'agriculture. » Le nombre
des lots à cultiver préparés étant moindre
que celui des lots à bâtir, il proposait de
n'établir dans le village, au début, que 50 familles sur
lesquelles 20 recevraient 8 hectares, 20 autres 6 hectares et 10
seulement 4 hectares. Les 10 autres lots à bâtir
restés vacants devaient être mis en réserve pour le
cas où une nouvelle augmentation de territoire permettrait un
accroissement de population correspondant. En fait, ces lots
étaient situés à l'entrée de la plaine de
Staouéli, point où le ministère de la Guerre avait
un temps envisagé d'établir un haras. Il fallut attendre
l'abandon de ce projet pour que ces terres puissent enfin être
rattachées à la nouvelle commune, quelques mois plus
tard. Le surplus du territoire, 60 hectares, devait être tenu en
réserve, soit pour le pâturail commun, soit « pour
des suppléments à divers colons qui mériteraient
par leur travail, cet encouragement ».
Dans son rapport, le directeur
de l'Intérieur rappelait que « la population qui doit
occuper les Chéragas est prête depuis quelques mois et
attend avec impatience, en France, le moment où il lui sera
permis de venir en prendre possession. La liste des familles que j'ai
dû choisir parmi toutes celles qui ont adressé des
demandes pour cette localité sera soumise à M. le
gouverneur général, après l'adoption du
projet». Dans un rapport supplémentaire (6), il
précisait : « Ce village doit être presque
entièrement peuplé par une émigration venant des
environs de Grasse, et qui arrivera prochainement sous la conduite de
M. Mercurin, colon qui était venu à l'avance
reconnaître les lieux et assister à nos travaux
préparatoires. Ce dernier m'a demandé que pour favoriser
l'établissement de ces familles et les installer dés leur
débarquement dans le village, il leur fût construit
à l'avance, par l'Administration et à ses frais, une ou
plusieurs baraques où elles pourraient trouver un abri
provisoire. » Ailleurs, il ajoutait
« ... les colons ... ne
tarderont pas à arriver simultanément de France, afin de
profiter de l'arrière-saison pour s'installer et préparer
leurs terres... » Il recommandait, en conséquence,
l'adoption rapide du projet.
Il fut entendu.
Et l'arrêté
portant formation du village « des Chéragas »,
district de Douera, fut promulgué le 22 août 1842,
étant paraphé par le lieutenant général
Bugeaud, gouverneur général de l'Algérie. Il
prévoyait l'établissement de 60 familles sur une
circonscription territoriale renfermant 400 hectares environ,
dotée par les Domaines et divisée en 200 lots, territoire
qui devait être ultérieurement augmenté de 200
hectares.
Dès lors, les choses
allèrent rondement. Le 1er septembre suivant
commençaient les travaux préparatoires (7). Sous la
direction du Génie, 400 ouvriers militaires œuvrèrent
activement à la délimitation du terrain, à son
nivellement, puis au traçage des rues et à là
construction de l'enceinte défensive. En même temps, on
procédait à l'adduction d'eau, ainsi qu'à
l'installation d'un lavoir et d'un abreuvoir. Dès le
début aussi, on édifia une grande baraque de planches, la
première d’une série de dix commandées par le
comte Guyot et destinées aux dix centres dont la création
était projetée. Pouvant contenir, une centaine de
personnes, elle servit tout d'abord à loger une partie des
travailleurs militaires puis on y abrita le premier contingent de
colons; une trentaine, arrivés vers la mi-octobre. Ceux-ci
l'utilisèrent pendant qu'ils construisaient leurs habitations
propres, avant de céder bientôt la place à de
nouveaux venus.
Les travaux défensifs
du village avaient été sérieusement
étudiés .par le Génie. On peut avoir un
aperçu de leur détail et du soin apporté à
ces ouvrages par un extrait du rapport de la direction de ce service-en
date du 3 août 1842 : « Cette position [du village] et les
détails défensifs, dimensions du parapet, fossé
d'enceinte et flanquements ne laissent rien à désirer...
les étages des tours ne sont pas assez élevés ;
après un petit nombre de coups de fusil tirés des
créneaux, les défenseurs seraient étouffés
par la fumée. Il faudrait au moins 3,50 m au
rez-de-chaussée ; quant au 1er étage, il suffirait qu'il
ne soit pas plafonné. Il serait bon de ménager des
évents au-dessus des créneaux, un sur chaque face, afin
d'assurer une plus facile évacuation de la fumée. Les
créneaux devraient être un peu plus élevés
car un attaquant placé sur la contrescarpe et dont la balle
entrerait par un créneau aurait plus de chance de blesser un
défenseur à la tête que s'il tirait de bas en haut.
Les murs dans l'évidement des mâchicoulis sont un peu
faibles pour résister à la balle... » De fait,
trois tours furent élevées, deux en simple
rez-de-chaussée, dont une à proximité de la porte
de Koléah et l'autre près de la porte d'Alger, la
troisième, enfin, dotée d'un étage, plus vaste que
les précédentes, située sur un point culminant au
sud, la route reliant Chéragas à Dely Ibrahim n'existant
pas encore et destinée à recevoir une brigade de
gendarmerie (8).
Toutes ces dispositions
défensives ne furent, heureusement, d'aucune utilité
pratique, le Sahel demeurant calme, mais elles produisirent
certainement un effet sécurisant sur les nouveaux colons,
troublés par d'horribles histoires de fauves et
d'égorgeurs entendues nombreuses depuis leur
débarquement. Les événements des dernières
années avaient, il est vrai, laissé de profondes traces
dans les esprits. A cette époque cependant, la région
algéroise entrait dans une ère de calme à peu
près définitive.
Trois tribus pacifiques
entouraient la nouvelle agglomération : les Bou Lahouache vers
Staouéli, les Beni Messous au pied du Bou Zaréah et, en
direction de Dély Ibrahim, les Zouaouas. De création
assez récente, cette dernière tribu était
constituée par les familles des premiers supplétifs
indigènes de l'Armée d'Afrique que l'on avait
installées là, à proximité d'Alger. Ces
supplétifs provenaient de plusieurs tribus du Djurdjura, les
Zouaouas, qui, traditionnellement, avaient servi les anciens
maîtres d'Alger et de Tunis avant de s'enrôler dans
l'Armée française. Ils avaient été d'abord
500 à répondre spontanément à l'appel
lancé aux tribus par le général de Bourmont,
dès août 1830 puis, leur nombre augmentant rapidement, le
général Clauzel les organisa en deux bataillons
(décret du ler octobre 1830). Ce furent les Zouaves, corps
exclusivement indigène à l'origine qui devint mixte un
peu plus tard et, à partir de 1841, uniquement français.
La population du nouveau
village des Chéragas se composait presque entièrement de
cultivateurs et d'artisans recrutés par les frères
Mercurin autour de Grasse, dans une région chevauchant le Var et
les Alpes-Maritimes, telles les localités de Montauroux,
Fayence, Saint-Cassien-le-Castellet, ainsi que d'autres, encore
indéterminées, dont certaines mêmes n'existent
plus. Toutefois, il semble que quelques militaires libérables,
selon le concept cher à Bugeaud, sont venus s'ajouter à
eux. En tout cas, le nom d'un certain Berbillon, natif de l'Oise et
ancien soldat du 35e de ligne, cultivateur à Chéragas,
nous est parvenu. Et l'auteur a tenu un jour entre ses mains le livret
militaire de Joseph Grimer, ancien d'un régiment de marche, qui
reçut concession d'un lot de terrain situé au lieu-dit
« Les Jardins » et jouxtant le centre, dont les pages
mentionnaient les armes, munitions, vivres, outils agricoles et
semences fournis par l'autorité militaire. Des travailleurs
agricoles originaires des Baléares vinrent aussi assez vite
grossir cette population puisque, dès les toutes
premières années l'état civil mentionne les noms
des Salort, des Bonned, des Sévera, des Juanéda, des
Mascarau, etc.
Mais quelle que fût leur
origine territoriale, tous ces colons se trouvèrent
confrontés aux mêmes difficultés. Car bien
qu'aidés par l'Administration, dans un premier temps, il leur
fallut néanmoins subvenir rapidement à leurs besoins.
Encore purent-ils s'estimer privilégiés, à
Chéragas, par la possibilité qui leur fut donnée
dès le départ, d'utiliser l'aire ancienne de culture sur
laquelle était bâti le village ainsi que ses alentours,
terres depuis longtemps défrichées, même si elles
n'avaient été que superficiellement travaillées.
Il faut ajouter que le morcellement de chaque concession en plusieurs
parcelles, souvent éloignées les unes des autres, fut
aussi une cause de retard dans la mise en valeur des terres. Or, en
1854, la concession des parcelles n'était pas encore
terminée!
C'est qu'en effet, dans un
rayon d'un millier de mètres environ autour du centre,
commençaient les friches embroussaillées. Sols vierges
à consistance presque lithique, par endroits, sur lesquels
proliféraient à l'envi le cactus, l'agave, le lentisque,
la scille et, surtout, le redoutable palmier nain qui retarda partout
la mise en valeur des terres, la rendant aussi très
onéreuse. En 1850 encore, les surfaces
indéfrichées étaient importantes. L'annonce
suivante, parue dans un numéro de l'Akhbar, en juin 1859,
témoigne du retard : « A vendre une
propriété sise à Chéragas, comprenant une
grande maison de maîtres, 42 hectares, dont 28 environ
défrichés, le reste en broussailles : pas de palmiers
nains ». Les derniers mots soulignés démontrent
combien ce végétal tenace était redouté des
défricheurs !
C'est pourtant le
défrichement qui fournit les premières productions
locales : racines et branchages se transformèrent en charbon de
bois ; le palmier nain et l'agave permirent la création de
plusieurs entreprises artisanales de sisal et de crin
végétal dont certaines existaient encore au début
de ce siècle, preuve évidente de la persistance, sur le
terrain, d'une matière première naturelle abondante.
Toutes productions qui suivirent le lent retrait des broussailles puis
disparurent avec elles. Assez rapidement aussi, on obtint un petit
élevage de bétail, grâce aux prairies qu'arrosaient
les nombreuses sources coulant sur les pentes.
Un contemporain (9) est
passé par Chéragas, en 1844 probablement. Il nous livre
un précieux instantané : « Partis dans la
matinée du 25 avril du Bon-Pasteur [El Biar], Chéragas
est le premier village rencontré. Il n'avait pas un an de date
et n'offrait que cabanes de bois animées par un peu de cultures
Les familles établies là venaient toutes des environs de
Grasse et d'Antibes ; elles ne m'ont pas paru heureuses. Après
une demi-heure de marche, nous avons vu le marabout de Sidi Khalef...
Tout autour se déployaient d'épaisses et magnifiques
prairies... »
Pourtant, si les
Chéragassiens connurent des débuts certes difficiles, ils
durent cependant s'estimer favorisés au regard de tous ces
colons, hommes et femmes qui, partout ailleurs en Algérie,
enfantèrent d'autres centres civilisés dans des
conditions extrêmement pénibles et, souvent même,
terribles. Presque pas de paludisme à Chéragas où
les pentes assuraient l'écoulement des eaux, alors que la zone
littorale, quelques kilomètres plus bas, était
empoisonnée de miasmes pestilentiels. Pas de fauves non plus,
à part les hordes innombrables de chacals bruyants et quelques
hyènes peureuses. Les panthères hantaient plutôt
les hauteurs boisées du Bou Zaréah, sur les pentes duquel
le fameux Bombonnel abattit la dernière d'entre elles en 1865,
et les lions de l'Atlas blidéen que les neiges chassaient
parfois dans la plaine, en hiver, ne dépassèrent jamais
les contreforts sud du Sahel. Quant à la sécurité
des biens et des personnes, elle fut en général bien
assurée, les indigènes de la région étant
tranquilles et la brigade de gendarmerie locale jouant un rôle
dissuasif, encore certainement renforcé par la proximité
d'Alger.
Près de la tour
à un étage que les gendarmes occupaient, dans la partie
sud dominante du village, l'Administration avait fait construire une
école à deux classes et, quelques mois plus tard, une
modeste mairie vint s'installer tout près de là. La
première municipalité s'y installa début 1844, le
premier registre d'état civil étant signé par
Honoré Mercurin, maire, et contresigné par Joseph Vial,
J.-J. Raimbert et Pierre Ricord adjoints. Ce fut grâce à
l'aide active des Trappistes que les Chéragassiens eurent leur
première église, édifiée en 1855 sur le
point culminant du centre, avec l'abbé Montagnac comme
curé. Jusque-là le culte avait été
célébré soit dans une des tours-blockhaus
désaffectée, soit dans une salle de l'école
communale.
En 1849, la commune fut
dotée de 200 hectares supplémentaires, la zone d'el
Amarah, ainsi que celle dite du « Grand Chéragas »,
ce qui étendit son territoire jusqu'à la mer entre
Guyotville et Staouéli, lui permettant une grande
diversité cultrale, grâce aux terrains dé
composition aussi différents que les sables des dunes, les sols
lourds des coteaux ou, les terres légères de Sidi Khalef.
Mais les cultures premières des colons concernèrent en
priorité la production maraîchère en vue d'une
consommation locale immédiate, ainsi que celle des
céréales, cela se conçoit aisément; Et
très rapidement aussi, tous ces Méditerranéens
plantèrent de la vigne puisque, dix années plus tard; on
y buvait déjà .du bon vin. Ce que nous apprend le
préhistorien J. Boucher de Perthes allant visiter le couvent de
la Trappe (10) : « [une calèche nous conduit au] joli
village de Cheragas: La route est très animée. Maures et,
ce qui prouve combien le pays est tranquille, des femmes, des jeunes
filles chrétiennes allant aux champs. De distance en distance,
des fermes isolées, une vaste plaine mi-cultivée
devant nous... Au retour, mon cocher me demanda la permission de
s'arrêter à Chéragas pour y visiter un ami.
Celui-ci voulut me faire boire du vin [de Chéragas] :. Il vaut
celui de Staouéli, c'est un vin rouge léger et qui
ressemble à du beaujolais... »
Mais ce fut la culture des
plantes odoriférantes traditionnellement élevées
dans la région de Grasse et introduite à Chéragas
vers 1850, principalement celle du géranium rosat, qui amena la
prospérité du jeune centre. Les premiers essais entrepris
donnèrent rapidement des résultats encourageants. Or le
prix des essences était alors fort élevé : 250
francs le kilogramme, pour le géranium, 500 francs pour le
jasmin. Et, l’assimilation douanière de l'Algérie
à la France vint à point, en 1851, pour offrir des
débouchés intéressants à ces produits.
C'est sans doute aux effort: des frères Mercurin, à la
compétence professionnelle de ces deux industriels-parfumeurs
que Chéragas doit sa réussite presque immédiate
dans ce domaine.
Naissance et débuts d'un village
P.R.Duvollet
Chez nous les africains tome X
Deux anecdotes, en passant. En
1849, les Chéragassiens eurent l'occasion de prouver la
reconnaissance qu'ils portaient à l'armée, comme tous les
colons, à l'époque : un régiment de zouaves,
retour de l'expédition des Zaatchas, s'apprêtait à
bivouaquer dans les environs du village, sous une pluie battante.
Unanimes, les habitants se précipitèrent pour offrir le
gîte et le couvert, durant leur séjour, à ces
hommes recrus de fatigue. Une dizaine d'années plus tard, le
gouverneur général ayant mis des travailleurs militaires
à la disposition des agriculteurs du Sahel pour les aider dans
leurs travaux de fenaison et de moisson, les Chéragassiens
reçurent avec chaleur les équipes de soldats
envoyées chez eux. Un litre de vin, 20 grammes de café,
30 grammes de sucre et 1 franc constituaient le salaire quotidien de
ces hommes.
Quelques auteurs nous font
entrevoir les diverses activités du centre au cours des
années. C'est Joanne (11), en 1856 : « Chéragas,
2.514 habitants (999 Français). Distilleries de plantes
odoriférantes, usines de crin végétal, fromages
estimés... » Mac Carty (12) précise : «
Chéragas, connu par ses cultures d'arbustes odoriférants
et par une imitation du fromage de Brie supérieure a ses
modèles... » Mais les frères Goncourt (13), passant
par Chéragas, ne l'ont pas vu. Parcourant la route historique de
Sidi Ferruch à Alger en 1852, ils n'ont retenu de ce trajet
« ...qu'une route poussiéreuse, cercle de cactus et de
guinguettes... » Puis c'est E. Dalles (14), qui nous montre
Chéragas en 1880 : « ... 2.586 habitants, village
très disséminé ; les maisons qui en forment le
centre sont bien construites, entourées de jardins, les rues
bordées de beaux arbres dont l'eau courante baigne les racines.
Au milieu de la grand-place coule une fontaine que surmonte le buste du
maréchal Pélissier. Les premiers colons, originaires du
Var pour la plupart, y ont importé la culture des plantes
odoriférantes et de nombreuses distilleries témoignent de
la prospérité de cette production. Elevage de bestiaux,
herbe abondante, lait d'excellente qualité, fabrication du
fromage « Brie de Chéragas », très
apprécié des gourmets. Industrie du crin
végétal dont plusieurs fabriques installées.
Moulins à huile, à blé, une tuilerie... »
Chéragas est
désormais sur la bonne voie. Et si la crise des essences
végétales survient en 1908, le kilogramme de
géranium ne valant plus alors que 18 francs, ce qui amena
l'abandon des dernières exploitations, elle n'affectera pas la
prospérité du, centre, depuis longtemps
déjà entrée dans une deuxième -phase avec
la culture de la vigne qui avait pris le relais:
Une appréciation
portée par l'inspecteur général des services, de
colonisation, rejetant une demande de crédits formulée:
par le conseil municipal de Chéragas, à la fin du
siècle dernier, nous servira de conclusion :
« La demande… est,d'autant plus inadmissible que le centre
est de très ancienne création, qu'il est situé
à proximité d'Alger et qu'il est un des villages les plus
riches de la région la plus prospère de,
l'Algérie... »
Gaston PALISSER
(1)Rapport du 8 juin 1842 au
Gouvernement général. (2)A. Rozet : Voyage dans la Régence 1835. (3) La colonisation en Algérie,
1830-1920, Gouvernement général de
l'Algérie, 1922. (4) Orthographe
fautive perpétuée par l'Administration. L'Algérie
algérienne l'a corrigée, (5) Rapport du 20
août 1842 au conseil d'administration. (7) Rapport du
général commandant la province au ministre de la Guerre;
daté du 10-9-1842. (8) Cette tour
quadrangulaire existait toujours, incorporée aux bâtiments
de la nouvelle gendarmerie et divisée en cellules. (9) M. Poujoulat-:Études africaines; t. 1,
1847. (10) Lionel Bahut,
in Algérie magazine,
1954. ' (11) A Joanne : Guide de l'Algérie, 1856. ' (12) Mac Carthy : Géographie de l’Algérie,
1858 , (13) Edmond et
Jules de Concourt : Journal,
't. l.' (14) E. Dalles : Guide de l'Algérie, 1880. (15) Rapport de
l'Inspection des services de colorisation, du 19-9-1895. '