TIGHANIMINE,
ce lieu chargé d'histoire,
le récent
voyage de
M. Cheysson
à Alger me
le remet en mémoire. Jeune médecin de colonisation
à Arris,
j'empruntais régulièrement, au cours de mes
tournées périodiques
dans les douars, la route, réduite à l'époque
à l'état de piste
tout juste carrossable, qui reliait Biskra au chef-lieu de ma
circonscription. Celle-ci s'étendait sur un vaste territoire
montagneux, peuplé d'environ 30 000 habitants — les Chaouïa
—.
Elle était traversée en diagonale par la vallée de
l'Oued el
Abiod, l'un des deux axes de pénétration de l
'Aurès avec celle de
l'Oued Abdi.
L'Oued el Abiod prend sa
source au Djebel Chélia, le plus haut sommet
d'Algérie, qui
culmine à 2 328 mètres d'altitude. Pendant près de
cinquante
kilomètres, l'oued suit une direction nord-est - sud-ouest et
longe
le versant septentrional du Djebel Zellatou, contre lequel il vient
buter, à une quinzaine de kilomètres d'Arris. Là,
il doit franchir
l'étroit défilé des gorges de Tighanimine pour
passer sur le
versant saharien du massif.
A partir d'Arris, la
route suit de bout en bout la vallée de l'Oued el Abiod et
passe,
dans les gorges, juste au dessous d'une inscription latine
gravée
dans le roc. J'en avais relevé les caractères :
M. André Berthier,
chartiste érudit, conservateur des archives
départementales de
Constantine,
m'en avait
fourni la traduction :
« Sous le
règne
de
l'empereur César,
Titus,
Aetius,
Hadrianus,
Antoninus le Pieux, Père
de
la Patrie
(c'est-à-dire
consul)
pour la
quatrième fois
et
de Marcuzs, Aurélius, César,
consul
pour
la
deuxième fois, par
ordre
de Prastina Messalinus, légat impérial, proprêteur,
un détachement
de la VIe
Légion
de fer
a
construit cette route. »
Pour en savoir davantage
sur le passé de ces lieux, M. Berthier m'avait conseillé
de lire la
correspondance échangée par le maréchal de
Saint-Arnaud avec sa
famille, durant la quinzaine
d'années
où ce chef militaire a guerroyé en Algérie.
En 1853, le maréchal
était ministre de la Guerre de l'empereur Napoléon III. A
ce titre,
il avait en charge les destinées de l'Algérie et fut le
créateur
du corps des médecins de colonisation.
C'était
pour moi
une raison
supplémentaire
de suivre
le conseil de M. Berthier.

PREMIERE TRAVERSEE DE
L'AURES PAR LES FRANÇAIS
La lecture
de correspondance
du maréchal
m'apprit beaucoup
de choses
sur les durs combats et les pénibles péripéties
qui jalonnèrent
la conquête de l'Algérie. Mais deux lettres retinrent
particulièrement mon attention, elles avaient été
écrites dans
l'Aurès.
En mai 1850,
Saint-Arnaud, alors général, avait pris le commandement
d'une
colonne de 5 000 hommes, avec mission de traverser le pays
chaouïa,
de part en part, de Lambèse à Biskra. Vingt ans
après le
débarquement
de
Sidi-Ferruch, la pacification de l'Algérie n'était pas
achevée.
Après la prise de Constantine (octobre 1837) l'armée
française
était solidement installée dans les villes de la province
: Bône,
Bougie... et aussi Batna et Biskra. Mais l'Aurès demeurait
inviolé.
Les tribus chaouïa,
toujours insoumises, étaient l'objet d'une pression constante de
la
part des troupes françaises, qui avaient contourné le
massif,
par l'ouest, de Batna à El Kantara et Biskra et, par l'est, de
Khenchela à Khanga Sidi-Nadji. En mars 1844, le duc d'Aumale,
pourchassant
Mohamed
Es-Seghir, khalifa de l'Emir Abd El-Kader, avait occupé l'oasis
de
M'chounèche. Mais à l'intérieur du pays,
seules des
expéditions de courte durée avaient été
tentées. En 1845, l'une
de ces actions, commandée par le colonel Canrobert, avait
contraint Si El-Hadj Ahmed, dernier bey de Constantine qui s'était
réfugié dans l'Aurès après la prise de sa
capitale par le général
Valée, à faire sa reddition.
Cette fois, il s'agissait
de pénétrer plus avant et de s'établir dans tout
le pays chaouïa.
Partie du siège de l'ancienne VI° Légion romaine, la
colonne de
Saint-Arnaud remonta le versant nord du massif en empruntant la
vallée de l'Oued Taga. Arrivée au cœur de l'Aurès,
elle bivouaqua
au pied de la muraille rocheuse du Djebel Zellatou, barrant la
vallée
de l'Oued el Abiod.
Le 9 juin 1850, le
général écrivait à sa mère : «
Je
viens d'arriver dans
un entonnoir,
entouré de rochers
à pic,
qu’on
pourrait appeler la fin du monde. Pour seule issue,
une
bordure de rochers d'une élévation de cinq cents
mètres, c'est
dans ce défilé dangereux que je vais
engager
ma colonne. Jamais les troupes françaises ne sont
montées
ici. Une inscription taillée dans le roc constatera notre
arrivée, notre
passage,
le numéro des régiments de la colonne et mon nom comme
commandant
de cette expédition. »
Le lendemain à l'aube,
la troupe s'engagea sur la piste taillée à flanc de
rocher,
surplombant le torrentueux cours d'eau dans les gorges de
Tighanimine. Quelle ne fut pas la stupéfaction de Saint-Arnaud,
lorsqu'à mi-parcours, il découvrit l'inscription
romaine, commémorant le passage d'un détachement de la VIe
Légion ! Cette fois, c'est à son frère, avocat
à Paris, qu'il fit
part de sa surprenante découverte !: «Nous
nous
flattions,
écrit-il,
d'avoir
passé
les premiers le défilé de Khanga-Tighanimine : erreur ! Au
beau
milieu, gravée dans le roc, nous
avons lu
une inscription parfaitement conservée, qui
nous
apprend
que, sous
Antonin
le
Pieux, la VIe
Légion (ferrata) romaine avait fait
la
route à laquelle nous
travaillons
actuellement mil
six
cent cinquante ans après ! Nous sommes restés sots
!... »
Et Saint-Arnaud, meilleur
latiniste que moi puisque,
apparemment,
il n'avait
pas eu besoin d'avoir
recours à un archiviste paléographe pour
déchiffrer l'inscription,
renonça à son projet de graver dans la pierre la marque
de son
passage. Dommage ! Quel symbole eût été pour les
générations
futures la trace de cette rencontre, au cœur de l'Aurès, des
soldats de l'Armée d'Afrique mettant leurs pas dans ceux des
Légionnaires romains.
LE MASSACRE DES
INNOCENTS
Aujourd'hui
c'est
un autre souvenir qui hante ma mémoire, alors que le chef de la
diplomatie française revient d'Alger, où il est
allé représenter
la France aux cérémonies commémorant le
début de l'insurrection
qui allait embraser le pays tout entier et, après une terrible
guerre de sept années aboutir à l'indépendance de
l'Algérie et au
départ des
Français.
1er novembre
1954.
— Cette
date est devenue un symbole... infiniment triste et douloureux pour
nous, Français d'Algérie, qui avons été
chassés de la terre
natale, glorieux et rayonnant pour ceux qui règnent sur elle
désormais.
Mais, si la mémoire
collective conserve le souvenir de l'assassinat de l'instituteur
Monnerot dans une étroite vallée de l'Aurès,
combien de
spectateurs de la télé, d'auditeurs de la radio,
lecteurs des
journaux et des magazines sont capables de situer le tragique
défilé,
combien savent ce qui s'y est réellement passé ?
A
l'époque, la France, gouvernée par Pierre
Mendès-France, venait
de
se débarrasser, dans quelles conditions !, du pesant fardeau de
la
guerre d'Indochine. Mais Dien Bien Phu était oublié. Les
Métropolitains
venaient
de passer des vacances ensoleillées sur la côte d'Azur,
Brigitte
Bardot
fascinait le monde et l'on se préparait déjà aux
vacances de neige
et
aux sports d'hiver. Quant aux Français d'Algérie, ils
n'avaient
jamais
lié
leur destin à celui de l'Indochine. Eux, habitaient des
départements
français,
Alger était à moins de deux heures d'avion de Paris, leur
pays
était
en paix et il y faisait bon vivre.

L’attaque
du courrier de Biskra, ce car qui traversait l’Aurés pour relier
la grande oasis à Arris, éclata comme un coup de tonnerre
dans
un
ciel serein. Pierre Laffont l'a souligné : «
C'est
à la stupéfaction générale
qu'éclatent, le 1" novembre de
cette année fatidique, des événements sanglants.
Ce n'est pas leur gravité (sept morts et douze blessés),
le pays
a connu des troubles autrement sérieux, mais la
simultanéité
d'action
en des points éloignés qui révèle une
organisation structurée
sur tout
le serein.
Pierre Laffont l'a souligné : «
C'est
à la stupéfaction générale
qu'éclatent, le 1" novembre de
cette année fatidique, des événements sanglants.
Ce n'est pas leur gravité (sept morts et douze blessés),
le pays
a connu des troubles autrement sérieux, mais la
simultanéité
d'action
en des points éloignés qui révèle une
organisation structurée
sur tout
le territoire...
« Estimant
que le gouverneur Léonard s'est laissé surprendre,
Mendès-France
le rappelle à Paris et nomme à sa place l'ethnologue
Jacques
Soustelle.
» (1).
Un autre ethnologue, Jean
Servier, se trouvait dans
l'Aurès,
où il poursuivait des recherches linguistiques. Son
témoignage est
émouvant :
« Comme tous les
matins, le car avait quitté M'chounèche et sa
palmeraie, pour
s'engager
dans les gorges de Tighanimine... Là, un
cordon
de pierres barrait la route ; des hommes le gardaient portant des
vestes de cuir et des pantalons kakis, le visage voilé jusqu'aux
yeux. Sous la menace de leurs mitraillettes, le car dut s'arrêter
devant le
barrage.
« Les hommes
regardèrent par les vitres baissées. Dans la foule des burnous
blancs
et des visages bronzés, il y avait un jeune ménage
français : les
Monnerot, instituteurs d'une école voisine, qui profitaient des
vacances de la Toussaint pour aller déjeuner chez un de leurs
collègues, à Arris.
« — Descendez,
dirent les hommes masqués.
« Les Français
s'exécutèrent...
« Un homme
intervient avec fougue
:
« — Vous
n'avez pas honte ! Ce sont
des
enfants, des instituteurs. Ils viennent juste d'arriver chez nous,
pour notre bien.
« L'attention des
bandits se détourna.
« Qui es-tu
? demandèrent-ils...
« Je suis le
caïd Hadj
Sadok, capitaine
de Spahis.
... une
rafale de mitraillette le plia en deux. Il rampa vers le marchepied
du car et réussit à l'atteindre.
« — Laisse monter
ce porc et conduis-le
à Arris,
dit l'un
des bandits
au
chauffeur.
C'est tout de même un musulman.
« Dans les
escarpements rocheux des gorges, au dessus de la route, des hommes se
rassemblent. Eux aussi, ils portent la vareuse de cuir et ont le
visage voilé. L'un d'eux
crie à
pleins
poumons
:
«Khali inssa !
(laisse la femme).
« Une rafale
atteint Monnerot. Sa femme qui
s'était
serrée contre lui, est blessée à la cuisse par la
dernière
balle. » (2).
Le car arrive à Arris,
le caïd Hadj Sadok est transporté à l'hôpital.
L'administrateur
de la commune mixte accourt à son chevet et recueille son
témoignage. Quand il
revient au bordj, où tous les Français du village sont
rassemblés,
il dit : Le caïd vient de mourir.
Alors une colonne
s'organise pour porter secours aux Monnerot, abandonnés à
Tighanimine (3)
: Jean
Servier, deux maçons italiens, trois instituteurs et deux
Chaouïa d
'Arris montent dans un Dodge, le caïd Lakhal, capitaine de
réserve,
suit dans une jeep, accompagné par des hommes de son douar dont
il
est sûr.
La colonne fonce vers le
défilé, mais la marche est ralentie par une caravane de
nomades qui
redescendent vers le Sud. Jean Servier a l'impression de
traverser un monde
hostile «
Les hommes
qui encadrent la caravane ont les yeux fixés devant eux,
comme
si nous
n'existions
pas,
écrit-il.
Les
femmes elles, nous
dévisagent
avec une haine insolente. » (4)
Le caïd Lakhal n'obtient
pas de réponse lorsqu'il interroge les fellahs croisés en
chemin.
Finalement deux jeunes garçons déclarent qu'ils ont vu des
« chrétiens
malades, au bord de la route, près de la
pierre
romaine. »
Les sauveteurs se hâtent,
à l'entrée des gorges ils
descendent
de leurs véhicules et avancent prudemment, leurs armes à la
main. Jean
Servier raconte
« L'un de mes
compagnons pousse un cri et part en courant, le doigt tendu. J'essaie
en vain de le rappeler à la prudence. Devant nous, sur la route,
une
jeune femme est assise; un homme est étendu à
ses
pieds, le visage contre le
sol. Le
sang rouge-vif n'a pas encore eu le
temps
de brunir au soleil.
« Vous
arrivez
trop
tard,
crie la jeune femme en sanglotant. Il est mort en vous apercevant.
Puis elle répète, interminablement :
« Il est mort, c'est trop tard... » (4).
Mme Monnerot survivra. Vit-elle encore ?... C'est probable, elle était bien jeune en 1954. Que doit-elle penser de M. Cheyssop aujourd'hui ?
(Illustration de
l'auteur.)
Raymond FÉRY †
1- Pierre Laffont :
l'Algérie des Français, Borde» èdit
. Paris
1981, page 99.
2- Jean Servies : Dans
l'Aurès sur les pas des rebelles. Editions France-Empire, Paris
1955.
3 - Jean Servier rapporte
que deux « touristes »vêtus comme l'on
imagine
Saint-Germain-des-Prés dans le milieu à Casablanca :
chemises
noires et pantalons collants de toile noire, sont arrivés
à Arris,
peu après le car de Biskra. Ils sont passés devant le
couple
Monnerot sans s'arrêter. « — Je n'avais
pas envie de risquer ma peau, expliquait l'homme
avec, sourire maniéré... - Ils ne purent quitter
Arris que
pour être déférés à la prison de
Batna, pour non assistance à
des tiers en danger de mort... » (4).
4- Jean Servier, loc.
cit.
In :
« l’Algérianiste »
n°28