L’Impromptu
d’Alger
En novembre et décembre 1942,
les événements d'Alger constituent un des grands moments
de l'histoire du monde. Aujourd'hui, avec presque un demi siècle
de recul, ils conservent pour nous, Algérois, un
côté nostalgique, car ce sont des instants que nous avons
vécus, où nous avons été aux
premières loges. Pour le médecin que je suis, ils ont
encore un côté médical qui m'a toujours retenu, car
la maladie du fils Darlan y a joué un rôle important.
Ils gardent en 1989 toute leur actualité, d'autant que la
plupart des acteurs ont écrit leurs mémoires. Essayons
donc de nous replonger un moment dans le passé.
Nous sommes à Alger le
dimanche 8 novembre 1942. Ce jour-là, la ville s'est
réveillée au bruit des balles. Tous les Algérois
sont à leur balcon, dans la rue ou sur les rampes du
boulevard Amiral Pierre ou de l'Amirauté. Ils admirent au
loin, dans la rade, une incroyable « Armada » qui s'est
déployée pendant la nuit : 290 bâtiments, des
porte-avions, des cuirassés, des croiseurs, des
contre-torpilleurs, des patrouilleurs. Et ces ballons accrochés
à leur proue, miroitant au soleil et qui leur donnent un
air de fête !
Le soir, c'est un véritable
feu d'artifice qui est tiré dans la baie. Les avions
allemands viennent tenter de lâcher leurs bombes sur la flotte,
l'hôtel Aletti ou le
Palais d'Eté, les canons de la D. C. A. tirent dans le ciel de
longs chapelets de balles traçantes — une sur dix —. C'est la
guerre, la vraie guerre qui se déroule sous nos yeux
éblouis.
Tous les jours, le festival va
recommencer. Les Allemands reviennent, la D. C. A. fait merveille,
interdisant les bombardements en piqué, les
dégâts sont peu importants. Et Alger s'interroge. Hier
encore pétainiste — dans son ensemble — elle admire
aujourd'hui la puissance américaine. Elle ne sait pas
encore que se joue chez elle le grand tournant de la Seconde Guerre
Mondiale. Devant ce spectacle grandiose, elle est surprise d'apprendre
par la radio et la presse, deux faits importants qu'elle ne
soupçonnait pas, la préparation du débarquement
anglo-américain et la présence de Darlan. Faisons d'abord
un retour en arrière, un « flash-back » comme disent
les cinéastes, sur ces deux événements.
La
préparation du débarquement Allié
L'intervention
anglo-américaine en Afrique du Nord a été l’un des
secrets les mieux gardés de la Seconde Guerre Mondiale. sous le
nom de code d'« Opération Torch », elle est
cependant en préparation depuis près d'un an. Seuls
quelques initiés connaissent les grands moments qui l'ont
précédée.
Depuis le début de
l'année 1942, s'est formé ce qu'on a appelé
« le Groupe des Cinq », cinq patriotes qui n'acceptent pas
la défaite devant l'Allemagne : Lemaigre-Dubreuil, un riche
industriel, gendre de Lesieur, qui ne cache pas ses opinions de droite,
Jean Rigault, un monarchiste toujours à l'unisson avec lui,
Henri d'Astier de Lavigerie, autre monarchiste très actif
mais pas toujours d'accord avec les deux premiers, de Saint- Hardouin,
diplomate, un intime de Weygand qui a pris des contacts avec le consul
américain Murphy, enfin Van Ecke, chef des Chantiers de
jeunesse, qui assure au groupe le ravitaillement en essence et les
laissez-passer nécessaires. Depuis près d'un an, ils
ont tissé dans le pays un réseau de complicités
pour préparer le débarquement.
Le 13 octobre 1942, Robert Murphy,
consul américain à Alger et représentant personnel
du président Roosevelt, a rencontré Alphonse Juin,
commandant des forces de l'Afrique du Nord depuis un an
déjà. Il se méfie de lui parce que Juin a
été choisi par Vichy pour remplacer Weygand et pour aller
rencontrer Goering à Berlin (1). « Si vous faites appel à nous, nous
sommes prêts à vous apporter non seulement le
matériel dont vous avez besoin, mais encore le concours de nos
forces armées, a proposé Murphy — Puis-je en parler au
gouvernement ? — A Darlan seulement, et dans le plus grand secret
». Le général Juin a été
impressionné par l'importance de cet entretien. Il en a fait un
compte-rendu écrit pour l'amiral et lui en a parlé
lors de son passage à Alger.
Le 22 octobre, à vingt jours
du débarquement, a eu lieu dans la ferme de Misselmoun ce qu'on
a appelé « l'entrevue
de Cherchell » entre le général
français Mast, commandant de la Division d'Alger et le
général américain Clark, représentant
d'Eisenhower. Clark est arrivé dans la nuit en sous-marin et a
promis un débarquement au Maroc et en Algérie avant la
fin de l'année. Mise au courant, la police de Vichy s'est
inquiétée et Clark a dû repartir en catastrophe ;
il a pris un bain forcé et perdu son pantalon... (2).
Cinq jours plus tard, le consul
Murphy rencontre Mme Mast — pour ne pas donner l'éveil — et lui
précise le jour J et l'heure H, qu'il communique
également au Groupe des Cinq. Mast et les Cinq préparent
la venue du général Giraud à Alger. Evadé
de la forteresse allemande de Koenigstein, Giraud a accepté de
« travailler avec le président Roosevelt à la
libération de la France ». Mais il voudrait un
débarquement en Provence. Alors, il «
traîne les pieds » Parti en sous-marin du Lavandou,
emmené ensuite en hydravion jusqu'à Gibraltar, il a
perdu un temps précieux pour rencontrer Eisenhower à qui
il a réclamé une illusoire égalité de
commandement entre la France et l'Amérique.
Début novembre, les
événements se précipitent. Une immense flotte
alliée pénètre en Méditerranée.
Officiellement, elle vient soutenir l'offensive que
Montgoméry vient de déclencher le 2 novembre contre
Rommel à El-Alamein en Egypte. C'est ce même jour que Juin
a revu Murphy pour lui faire savoir qu'il serait le premier à
faire appel à l'aide américaine si les Allemands
intervenaient en Afrique du Nord. Et il a ajouté « J'espère que la provocation viendra
des Allemands... mais j'ai des ordres pour défendre l'Afrique du
Nord contre tout venant ». Murphy n'a donc pas
parlé du débarquement imminent. Pourtant, un message
passe et repasse sur les ondes de la B.B.C. « Allo, Robert, Franklin arrive
». Seuls les initiés comprennent que Robert désigne
Murphy, et Franklin Roosevelt ! L'armada longe l'Afrique du Nord,
dépasse le méridien d'Alger. C'est une feinte. Tout
à coup, elle vire vers le sud-est et se présente dans la
baie. Avec elle, les conspirateurs attendaient Giraud. C'est Darlan qui
est là.
La présence
de l'amiral Darlan à Alger
Darlan, c'est avant tout un marin.
Comme il aime à le répéter, « il y a toujours eu des bateaux dans sa
famille ». Un de ses ancêtres a combattu
à Trafalgar sur le « Redoutable » contre
l'amiral Nelson. Lui-même a fait une carrière
éblouissante. Il a été le plus jeune amiral
de France. Est-il anglophobe comme on l'a dit ? Non, puisqu'il a
épousé une descendante de l'amiral anglais Rodney.
Darlan, c'est surtout un grand commis de l'Etat, disent ses
supérieurs. Au Ministère de la Marine, on ajoute « Les ministres passent, mais Darlan reste
». Il parle peu, pourtant. Les Américains l'ont
surnommé « Popeye » à cause de sa petite
taille et de sa pipe, toujours vissée entre ses dents.
C'est en tout cas un réaliste, un homme « terre à
terre » disent ceux qui affectionnent le langage des marins.
D'autres affirment qu'il est plutôt opportuniste. A Vichy,
Laval assurait, sarcastique, qu'il faisait le point chaque matin
« pour voir d'où venait le vent ». Il
n'empêche que Darlan a évincé Laval et qu'il
est devenu l'héritier présomptif du maréchal.

Amiral Darlan
Suivons-le bien tout d'abord
dans son engagement aux côtés des Alliés.
Dès juin 1941, il a dit à l'amiral Leahy,
représentant de Roosevelt à Vichy auprès de
Pétain « Si vous venez
à Marseille avec 500 000 hommes, 5000 chars et 500 avions, nous
sommes prêts à marcher avec vous. » En
décembre 1941, après Pearl Harbor, il ne croit plus comme
Laval à la victoire allemande, bien renseigné qu'il est
sur la puissance américaine par ses services secrets, avec
Dupré et Revers en particulier. En février 1942, il a
même établi une filière à Alger avec Robert
Murphy, par l'intermédiaire de son fils Alain,
représentant en Afrique du Nord de la Société
d'Assurances de l'Urbaine et La Seine. Alain a eu deux entretiens avec
Murphy à Alger chez son parrain, l'amiral Fenard. En
septembre 1942, il est revenu mais n'a pas trouvé le consul
et s'en est allé en Tunisie en l'attendant. Murphy était
parti en grand secret pour mettre la dernière main au
débarquement et rencontrer Roosevelt à Washington et
Eisenhower en Angleterre.
Les Américains ont mis, en
somme, « deux fers sur le feu » : Giraud, grâce au
Groupe des Cinq et à Mast, Darlan par l'intermédiaire de
son fils et de Murphy. Ils écoutent les avances de Darlan, mais
se méfient de lui comme de Juin parce qu'il est en contact avec
les Allemands ; ils évitent donc de leur donner des dates
précises. Au dernier moment, Roosevelt semble avoir
penché en faveur de Giraud puisque le Groupe des Cinq a
signé avec le consul américain les « Accords
Murphy-Giraud » où Roosevelt s'engage à « rétablir la souveraineté
française dans la France et dans son Empire et à ne
débarquer qu'à l'appel des Français, au jour
fixé par eux ».
Mais la présence insolite de
Darlan à Alger est venue brouiller les cartes.
Darlan
était-il au courant ?
La chose paraît certaine : la
présence de Darlan à Alger est inopinée. Il
est là le 8 novembre par accident, à cause de la maladie
de son fils. Nous savons qu'Alain était parti en Tunisie en
attendant Murphy. Le 13 octobre 1942, son parrain, l'amiral Fenard l'a
appelé chez le Bey de Tunis — pour garder le secret — et lui a
fait comprendre qu'on l'attendait à Alger. Deux jours plus
tard, Alain s'écroule à sa descente d'avion. On pense
d'abord à un coup de soleil. Mais non. Ses jambes
répondent difficilement et l'on craint une poliomyélite.
Le médecin général Le Chuiton fait alors
appel au médecin général Gauthiez qui
décide de son transport à l'Hôpital Maillot
où se trouve le seul poumon d'acier d'Algérie. Alain est
hospitalisé dans le Service de Neuro-psychiatrie du docteur
Peretti. De Vichy, sa mère vole à son chevet, tandis que
l'amiral Fenard câble à Murphy de ne pas se
déranger « Ne venez
pas, le petit est souffrant ». A la fin du mois d'octobre,
l'amiral Darlan est lui-même en tournée africaine.
Après avoir inspecté l'A.O.F. et le Maroc, il termine
à Alger. Juin le met au courant de ses entretiens avec Murphy.
Pour finir, l'amiral se rend à l'hôpital Maillot pour
embrasser son fils et retourne à Vichy.
Mais le 3 novembre, l'état
d'Alain Darlan s'aggrave brutalement. Sa conscience s'altère,
son souffle devient court, sa tension artérielle s'abaisse. Les
médecins qui soignent sa poliomyélite redoutent une
atteinte bulbaire, le plus souvent mortelle. L'amiral Darlan
prévenu prend un avion dans la nuit et arrive à Alger le
4 au matin. Le 5, l'état de son fils semble
désespéré. Calmement, l'amiral prend quelques
dispositions. On prépare à l'hôpital une chapelle
ardente ; on retarde de 24 heures le départ pour Marseille du
paquebot « El-Biar », qui pourrait emmener le cercueil si
le malheur arrivait ; on fait ouvrir le caveau familial à
Neyrac, près Agen. Le 7 novembre, les médecins
découvrent chez Alain, à l'examen systématique, un
foyer de congestion pulmonaire. Il s'avère donc que les signes
inquiétants qu'on avait observés chez lui étaient
le fait d'une complication respiratoire et non d'une localisation
bulbaire (3). Alain sera vite hors de danger. L'amiral va‑ t-il
retourner à Vichy ? Mais non. Il reste chez son ami Fenard,
à la villa Sidi Allaoui, sur les hauteurs d'El Biar. Alors, se
doute-t-il de quelque chose ? A-t-il joué le double jeu ? II
semble qu'on puisse répondre par la négative. L'amiral ne
croyait pas à un débarquement imminent des Alliés.
Juin l'avait mis au courant de son entrevue du 2 novembre avec Murphy
qui n'avait pas parlé d'un débarquement dans les jours
à venir.
Le 5 novembre, le
général Bergeret, juste arrivé de Vichy, lui a
déclaré avoir appris de source sûre que le
débarquement allié aurait lieu dans la première
quinzaine de novembre. Le 7 novembre, le vice-amiral Moreau est venu
voir Darlan pour lui faire savoir que les
télégrammes d'un agent secret de Lisbonne l'ont averti du
déplacement de l'armada anglo-américaine, jour
après jour. « A mon
avis, ce convoi chargé de troupes et de matériel de
débarquement est destiné à nous envahir
» a ajouté Moreau — Impossible,
répond Darlan. Regardez
l'état de la mer. S'il y avait un débarquement, je serais
le premier informé ». Darlan s'est
trompé. Avec quelques heures de retard, la flotte
anglo-américaine se présente devant Alger au jour dit (4).
Le jour J
Tout a commencé, en
vérité, à J - 1, le samedi soir. Les principaux
conjurés se sont réunis au 26 de la rue Michelet à
Alger, au domicile du professeur Aboulker, oto-rhino-laryngologiste
réputé et président local du. parti
radical-socialiste. Le mot de passe des conjurés donne le ton
« wisky-soda » — tout un programme —. José Aboulker,
le fils, et les 400 conjurés s'emparent facilement des
principaux centres nerveux de la capitale, le Commissariat
Central, le Corps d'Armée, la Préfecture, les P.T.T., la
Radio. Murphy, venu prendre contact avec les conjurés, appelle
alors le colonel Chrétien, chef de la Sécurité
Militaire, afin d'entrer en contact avec Juin.
A minuit trente, Chrétien
l'amène chez Juin, villa des Oliviers à l'entrée
d'El Biar. Murphy annonce à Juin le débarquement
allié imminent. « Q'entendez-vous
par là ? Deux jours, trois jours ? — Non, mon
général... ce matin ». Juin s'emporte contre
Murphy et lui reproche de l'avoir sciemment trompé lors de leur
dernière entrevue. Lorsqu'il s'est calmé, il pense que
Darlan est à Alger et que lui seul est qualifié pour
prendre une décision. Un coup de fil chez l'amiral Fenard. Voici
Darlan à la villa des Oliviers, qui découvre Murphy.
Fureur de l'amiral. « C'est
encore une de ces cochonneries dont vous, les Anglo-Saxons, nous
accablez depuis deux ans. J'ai des ordres du maréchal. Je
les exécuterai... Nous nous battrons. » Juin joue
les conciliateurs. Darlan se décide enfin à envoyer un
message à Vichy. Le téléphone est coupé par
les insurgés. Nouvelle fureur. Et Murphy est gardé en
otage, à la villa des Oliviers ! (5)
Nous sommes déjà le
dimanche 8 novembre. L'heure H a été fixée
à 2 heures du matin. Les Américains sont en retard. Ils
ont une excuse. Le mauvais état de la mer rend le
débarquement difficile. Entre 4 et 5 heures du matin, ils
prennent pied sur les plages de Sidi-Ferruch et commencent
immédiatement la progression vers les hauteurs d'Alger. Au petit
jour, les Gardes Mobiles de l'armée de Vichy reprennent la villa
des Oliviers, libérant Murphy. Deux torpilleurs anglais, le
« Broke » et le
« Montcalm »
tentent de forcer l'entrée du port. Les forts du haut de la
ville leur répondent à coups de canon. Le « Montcalm » parvient à
accoster, mais ses 200 hommes sont faits prisonniers. A 8 heures,
à la radio on entend une proclamation qui commence par
« Ici, le
général Giraud » et se termine par « Un seul but, la victoire ».
C'est José Aboulker qui a pris la voix de Giraud absent ; mais
cela sent la supercherie et l'appel « tombe à plat
». A l'hôtel St Georges, Darlan reçoit la
réponse de Pétain « Je suis heureux que vous soyez sur
place... Vous savez que vous avez toute ma confiance ».
Dans la soirée, Juin qui a reçu de Darlan l'autorisation
de traiter, rencontre le général Ryder et signe un
cessez le feu pour Alger, bientôt élargi à tous les
théâtres d'opération. On déplorera treize
morts du côté français.
Une semaine
historique
Du 9 au 13 novembre 1942, Alger va
vivre une semaine qui va compter dans l'histoire. Il est
intéressant d'en dégager les grandes lignes, car on
observe presque chaque jour des renversements de situation
spectaculaires (6).
Lundi 9 novembre, c'est un peu une
journée perdue. Le général Giraud est
arrivé sur l'aérodrome de Blida. On l'avait
oublié. II est accueilli fraîchement, car son retard est
la cause de tous les ennuis. Le Groupe des Cinq est amer et se demande
comment renverser la situation. Alors, Juin, le camarade de prison de
Koenigstein, explique à Giraud qu'il doit s'effacer devant
Darlan, déjà accepté par toutes les forces
armées. A trois heures du matin, Giraud qui ne se résout
pas à tout abandonner, vient le revoir à la villa des
Oliviers. En le rudoyant, son ancien camarade finit par lui faire
admettre de se contenter d'un commandement militaire,... comme lui.
Mardi 10 novembre, c'est la
journée des télégrammes. Un premier télex
de Pétain à Darlan vient jeter la perturbation « J'avais donné l'ordre de se
défendre contre tout agresseur. Je maintiens cet ordre ».
Darlan chavire, puis se soumet, la mort dans l'âme. « Reçu votre message. Bien compris.
J'annule mon ordre et me constitue prisonnier ». C'est la
consternation. Mais Darlan reçoit un nouveau
télégramme venu de l'amirauté. A Vichy, le
vice-amiral Auphan, son adjoint, s'est avisé tout à coup
qu'il existait un câble secret avec l'Amirauté d'Alger,
inconnu des Allemands, et lui a câblé un télex bien
différent « Comprenez
que ce désaveu était nécessaire pour la
négociation en cours ». Darlan, qui sait que
Laval est en train de rencontrer Hitler à Berchtesgaden,
comprend que le maréchal n'a pas voulu officiellement
l'encourager.
Mercredi 11 novembre, ce diable
d'Hitler vient encore tout compliquer en donnant l'ordre à la
Wehrmacht d'occuper la zone libre Française au mépris de
tous ses engagements antérieurs. Pétain, quasi prisonnier
à Vichy, imagine sans doute dans sa détresse que Darlan
est prisonnier à Alger et télégraphie « Le maréchal, chef d'Etat,
désigne comme son seul représentant en Afrique du Nord,
le général Noguès ». Nouveau
désarroi chez Darlan, vite chassé par un second
télégramme, arrivé par câble secret « Comprenez bien que c'est parce qu'on vous
a supposé prisonnier que le général Noguès
a été désigné comme représentant du
Maréchal ».
Jeudi 12 novembre a été
appelé « le jour de la querelle des
généraux ». Chacun croit son heure venue et
décide de frapper un grand coup. Noguès, qui vient
d'arriver du Maroc, remet tout en question. Lorsqu'il apprend la teneur
des télégrammes secrets, il accepte Darlan mais refuse
toute entente avec Giraud. L'Américain Clark est
excédé par tout ce « grabuge » comme il dit.
Il est en particulier exaspéré par les atermoiements
de Darlan. « Si vous continuez
à hésiter, on va vous boucler, lance-t-il à la fin
— Eh bien, bouclez-moi ! » Pour contrer Darlan,
il tente d'imposer Giraud, avec l'accord du Groupe des Cinq, mais
Giraud ne veut plus entendre parler d'un commandement politique. Sur
ces entrefaites, un télégramme secret arrive de Vichy
pour Darlan, signé Auphand. « Accord intime du maréchal
». Du coup, Noguès se rallie définitivement
à l'amiral.
Vendredi 13 novembre, on dirait que
la nuit a porté conseil. La crise se dénoue
miraculeusement. Giraud a été trouvé Clark pour
lui dire qu'il ne demande qu'un commandement militaire. II
acceptera même un « Corps Franc » ! Le Groupe des
Cinq est fortement déçu par son attitude.
Sarcastique, Lemaigre-Dubreuil a remarqué « L'aigle s'est fait moineau
». Giraud reconnaîtra plus tard qu'il a craqué.
« J'ai été
faible ». Là dessus, Juin arrive et se met en
mesure de réconcilier tout le monde « Il faut marcher tous ensemble !
serrez-vous la main ! » Noguès et Giraud sont
raccommodés. Ce que voyant, les Cinq se rallient à
Darlan. Lemaigre-Dubreuil réunit tout ce monde autour d'un
banquet dans sa villa Dar-Mahieddine, tandis que Clark signe avec
Darlan un accord définitif, qui ne comprend pas moins de 21
articles.
Le règne de
Darlan
L'amiral est nommé Haut
Commissaire Français en Afrique du Nord. Il a désormais
les pleins pouvoirs. Celui que Roosevelt a appelé dans une
conférence de presse « l'expédient provisoire
» semble devenir la carte à jouer. II lance l'Armée
d'Afrique dans la guerre. Délaissant l'apparat, il a
organisé son commandement dans sa villa de la «
Renardière » et institué un Conseil Impérial
qui groupe autour de lui le commandant en chef Giraud et tous les
résidents ou gouverneurs généraux d'Afrique
(A.O.F. comprise). Des secrétariats, préfigurant les
ministères, sont mis en place. Y figurent la plupart des acteurs
du débarquement, le groupe des Cinq en particulier.
Un nouvel événement est
survenu le 27 novembre, la flotte française s'est
sabordée à Toulon. Entrés en zone libre depuis le
11 novembre, les Allemands avaient fait mine de respecter le camp
retranché de Toulon. Weygand avait alors supplié
Pétain de s'envoler pour l'Afrique du Nord, mais le vieux
maréchal préférait attendre encore. Lorsque les
Allemands envahissent Toulon, l'amiral Laborde donne à la
flotte française l'ordre de se saborder. C'est une nouvelle
tragédie pour notre Marine, déjà très
éprouvée depuis le drame de Mers-el-Kebir. Toute la
France est désormais sous la botte nazie. En ce début de
décembre 1942, Alger est devenue la capitale de la France en
guerre !
Il y règne pourtant une
atmosphère florentine. Darlan, le renard, est aux prises
avec « de jeunes loups ». Ce n'est pas la survivance du
régime de Vichy qui les gêne. Ils ont vraiment les dents
longues et veulent le pouvoir. Commence alors ce que Juin a
appelé « la conspiration des frustrés ».
L'échiquier algérois va devenir — les mots sont de
Ragueneau — un chaudron de sorcières, où tout se dit et
s'entend au « café du commerce ». A Alger, ce sont
les cafés du centre de la ville qui sont le point de
rassemblement de tous ces « activistes », tous se
trame entre le Laferrière, le Coq Hardi à
côté, et le Paris en face.
Darlan semble avoir fait, en peu de
jours, l'unanimité contre lui. II a contre lui les communistes
qui sont alors les plus puissants dans les réseaux de la
Résistance Française et entendent ramener la gauche au
pouvoir, les Juifs qui ne pardonnent pas à l'amiral d'avoir
abrogé le décret Crémieux qui assurait la
nationalité française aux Juifs nés en Afrique du
Nord. Darlan se heurte encore aux Conseillers Généraux
qui estiment qu'ils sont les gardiens de l'ordre légal, chaque
fois qu'il y a carence de l'Assemblée Nationale. Or, ils
trouvent que Darlan tarde à rétablir la
légalité républicaine et la députation.
Parmi eux, les plus actifs sont l'Oranais Paul Saurin, Président
du Conseil Général en exercice qui songe à jouer
la carte de son ami, l'ancien ministre P.E. Flandin qu'il a
présenté à Murphy, et l'Algérois
Amédée Froger qui va jusqu'à remettre à
Darlan une lettre l'invitant à démissionner pour
laisser la place à un gouvernement légal. Pourtant, les
plus hostiles au gouvernement de Darlan sont en dehors de ces
trois groupements : ce sont les monarchistes et les gaullistes (7).
Le complot
Les monarchistes veulent la
Restauration du comte de Paris. Retiré dans sa
propriété de Larache au Maroc, le comte a
déjà tenté de reprendre des contacts à
Vichy auprès de Laval qui s'est contenté d'ironiser
à propos de ses titres et auprès de Pétain qui l'a
poliment éconduit. A Alger, il peut compter sur Alfred Pose, un
remarquable économiste nommé secrétaire aux
Finances chez Darlan mais aussi un cagoulard notoire qui a la haine de
la République et entend tout mettre en oeuvre pour restaurer la
monarchie, en faisant croire si besoin au comte de Paris que tout le
monde le réclame à Alger. Avec lui, Henri d'Astier, un
des Cinq, déçu d'avoir été
écarté par Darlan. Cagoulard lui aussi, en accord complet
avec Pose, il reçoit beaucoup de monde dans son appartement
du 2 de la rue Lafayette.
Derrière lui, l'abbé
Cordier, un ancien séminariste devenu officier au 2è
bureau. Il a gardé de cette occupation le goût du complot
qu'il exerce pour le compte de d'Astier qui le loge chez lui. Pose,
d'Astier, Cordier estiment que la position de Darlan est intenable et
qu'il sera obligé un jour de se démettre. Rigault, par
contre, monarchiste mais moins arriviste, n'est pas d'accord avec
ses camarades. Il pense que le comte de Paris ne pourra remonter
sur le trône qu'à la faveur d'un coup de force, qu'il
désapprouve.
Les gaullistes d'Alger sont assez
proches des monarchistes et acceptent de « prendre le train
en marche » pour entrer dans le complot. Certes, Capitant, le
professeur de droit, reste dans l'ombre, bien qu'il ne perde aucune
occasion pour jeter l'anathème sur Darlan. Un autre
gaulliste, Marc Jacquet, qui est chef de cabinet de Pose, se laisse
persuader que le comte de Paris est un rouage nécessaire et
va se rendre au Maroc pour lui demander de venir à Alger.
Quelques jeunes gaullistes brûlent de l'envie de se rendre
utiles. Parmi eux, le groupe du Corps Francs qui est en formation
à Matifou, en particulier Jean Bernard d'Astier et son ami Mario
Faivre, les trois camarades Tournier, Gros et Ragueneau, enfin un jeune
idéaliste qui n'a pas vingt ans, Fernand Bonnier de la Chapelle.
C'est un gosse franc et sympathique, à la fois gaulliste et
idéaliste passionné. II a déjà fait une
tentative d'évasion avec un avion sur l'aérodrome de
Blida mais il a mis le feu à son appareil en faisant le
plein à la lumière d'une bougie. Engagé dans le
Corps Franc, il rêve de se dédouaner par une action
d'éclat. Le 18 novembre 1942, dix jours après le
débarquement allié, Ragueneau, Tournier, Gros et Bonnier,
« la bande des quatre », décident d'assassiner
Darlan et tirent à la courte paille celui qui en sera
chargé. Ragueneau a une paille très courte et
s'écrie : « C'est moi —
Non, dit Bonnier, j'ai le brin le plus court, j'ai gagné
». Comme dans la chanson, le sort est tombé sur le plus
jeune (8).
Le comte de Paris
A partir du mois de décembre
1942, les événements se précipitent. Bien
qu'interdit de séjour, le comte de Paris est arrivé
à Alger le 10 décembre. Il n'a d'ailleurs pas de domicile
fixe et loge tantôt rue Amiral Coligny, tantôt boulevard
Saint Saens chez son ami Jouvet. II retrouve encore chaque jour
les conjurés au 2 rue Lafayette chez d'Astier (9). On lui a fait
croire que Rigault et les Conseillers Généraux sont
d'accord pour restaurer la monarchie. En vérité, il
n'y a jamais eu d'appel légal au Prince. II rencontre
très vite Paul Saurin à l'Algéria, lui explique
qu'il sera le médiateur. Son interlocuteur lui fait remarquer
cependant que les Conseillers Généraux ne
sanctionneront jamais un coup de force.
Le 19 décembre, arrive de
Londres le général François d'Astier, frère
d'Henri mais bras droit de de Gaulle à Londres. Les deux
frères, l'un monarchiste et l'autre gaulliste sont les deux
faces du complot. Plus direct, François n'y va pas par quatre
chemins. II vient préparer, dit-il, l'arrivée de de
Gaulle à Alger. Entretiens à l'Aletti avec Saurin, qu'il
invite à se rallier à son mouvement ; chez son
frère avec le comte de Paris qui lui répète qu'il
sera le médiateur. Lorsque le général d'Astier
rencontre une résistance, il l'évite. « L'essentiel et de faire disparaître
Darlan, on verra après — comment le faire
disparaître dit l'un — Physiquement, répond d'Astier —
Comment, physiquement ? — II faut l'é-li-mi-ner » . Et
joignant le geste à la parole, il laisse 40 000 dollars
pour « la propagande et
l'élimination ».
Tandis que d'Astier retourne
prestement à Londres, ce même jour, le comte de Paris
s'engage définitivement dans le complot. Il a été
cloué au lit chez les d'Astier par une crise de paludisme. Sont
réunis autour de lui Madame d'Astier qui reçoit, son mari
Henri d'Astier, leur fils Jean Bernard, le copain Mario Faivre, le
secrétaire l'abbé Cordier. On a redit comme avec les
gaullistes que l'amiral Darlan devait être
éliminé. « par
tous les moyens ? a demandé l'un — Par tous les moyens ! a
affirmé l'autre ». Et le comte de Paris s'est
retourné vers Cordier « Alors,
l'abbé, à vous de jouer ». A preuve le livre
de Mario Faivre, au titre significatif « Nous avons tué
Darlan » (10), et la lettre remise à Alain Decaux par
Madame d'Astier où elle reconnaît les faits.
L'assassinat de Darlan
L'abbé Cordier sait bien que
désormais, c'est à lui de jouer. Rosfelder lui avait
parlé de deux tueurs qui, au pied du mur, se sont
récusés. Mais le hasard va le favoriser. Fernand
Bonnier est amoureux. Or, sa fiancée habite au 2 de la rue
Lafayette. Il n'en faut pas plus pour que Bonnier devienne l'homme de
main du complot monarcho-gaulliste. Son ami Pierre Raynaud, instructeur
au Corps Franc, a raconté les confidences de Bonnier. Pour
triompher de ses dernières hésitations, on lui a
démontré que tout était prêt
déjà pour son évasion.
Le 23 décembre, dans les
hautes sphères du pouvoir, on se prépare aux
cérémonies de fin d'année. Le Haut Commissaire
Darlan reçoit avec faste ses Alliés, Eisenhower, Clark et
Murphy. Ses hôtes ne le trouvent pas triomphant comme ils s'y
attendaient, mais plutôt désabusé. II songe
même à se retirer. Dans les cafés du centre
d'Alger, on trinque à la chute de Darlan. « L'amiral
à la flotte ! » crient les conjurés, ouvertement.
Ce soir-là, l'abbé Cordier a remis à Fernand
Bonnier 2000 dollars et des papiers pour faciliter son évasion
en Amérique du Sud, en l'assurant qu'il trouverait ouverte la
fenêtre du bureau de Darlan pour s'échapper dès
qu'il aurait abattu l'amiral.
Le 24 décembre, le temps est
merveilleux comme toujours en Méditerranée au moment du
solstice d'hiver. Tôt le matin, Cordier confesse Bonnier, puis il
le mène dans une 302 Peugeot au Palais d'été,
résidence du Haut Commissaire. Bonnier dit s'appeler Morand
et demande à voir Monsieur de la Tour du Pin. Ce dernier est
absent pour toute la journée. Ça commence mal. Bonnier
redescend, désabusé. A l'heure du
déjeuner, il rencontre ses amis au restaurant Le Paris.
Bientôt, Mario Faivre et Rosfelder l'emmènent en voiture
avec un nouveau plan. Dans un champ, ils lui proposent d'essayer son
revolver ; il ne met que deux coups sur trois dans la cible. On lui
change son arme contre un 7,65. Cette fois-ci, il tire bien. Ses deux
compères le mènent jusqu'au Palais d'été ;
il demande à voir Monsieur Joxe. On lui dit qu'il va
bientôt être là. II attend.
A 15 heures 35, Darlan arrive avec
son officier d'ordonnance, le capitaine de frégate Hourcade.
Chacun se dirige vers son bureau. En entrant dans le sien, Darlan
entend des pas derrière lui, reçoit un coup de feu, se
retourne, en reçoit plusieurs dans le ventre. Hourcade qui a
entendu le vacarme s'est précipité. Fernand Bonnier
tire sur lui, le blesse à la cuisse. Corps à corps.
Bonnier se libère. La fenêtre est providentiellement
ouverte. II l'enjambe. Mais des gardes le saisissent à ce
moment-là. « Ne me tuez pas » supplie-t-il. L'amiral
Darlan est à terre, sans connaissance. Le foie, les intestins
ont été perforés. Il mourra en arrivant à
l'Hôpital Maillot.
L'assassinat de
Bonnier
C'est le soir du réveillon.
Mais on dirait que la justice est pressée. Au palais
d'Eté, sans attendre, le commissaire Esquerré
interroge Bonnier. Qui avoue facilement avoir tiré sur Darlan,
mais affirme avoir agi seul. Encore un illuminé ! pense
Esquerré. Ce qui ne satisfait pas son collègue Garidacci
qui, dans la nuit, au commissariat, reprend l'interrogatoire.
Cette fois, Fernand Bonnier s'effondre. II avoue. Oui, il avait
des complices. Il raconte les Corps Francs, parle de Cordier. Mais
ce deuxième interrogatoire reste secret. Garidacci espère
l'utiliser plus tard, si le besoin s'en fait sentir.
Ce jour de Noël, le comte de
Paris croit encore en son destin. II pense toujours être le seul
à pouvoir rassembler les monarchistes et les gaullistes qui
se regardent en chiens de faïence. Rigault l'a
désapprouvé, car la France, dit-il, n'admettra pas le
coup de force. Murphy, qu'il rencontre, partage cet avis.
L'Amérique ne peut pas cautionner l'assassinat de Darlan. En ce
jour de recueillement, le Prince va-t-il au fond des choses et
mesure-t-il enfin sa solitude ?
Celle de Fernand Bonnier est
évidente. II a pu faire passer un message à ses
amis « Agissez vite. J'ai pleinement confiance en vous ».
C'est un enfant naïf, qui croit aux promesses. Ne lui a-t-on pas
fait miroiter qu'un commando se chargerait vite de le délivrer ?
mais la prison Barberousse où il a été
transféré est infranchissable. Ne l'a-t-on pas
assuré qu'une intervention illustre allait survenir ? Mais
les heures passent et il ne voit rien venir de Londres. Quant au comte
de Paris, il interviendra trop tard, après sa mort.
En fait, la Cour martiale ne
délibère que 11 minutes, le jour de Noël
à 18 heures.
« C'est un procès bâclé »
proteste Maître Sansonnetti, en vain. Avant même que le
procès ait commencé, un de ses avocats a reçu
un papier lui demandant d'assister à l'exécution de
Bonnier, le lendemain ! Ce qui veut dire que le procès
n'était qu'un simulacre. A 7 heures 30 du matin, le 26
décembre, Fernand Bonnier est exécuté sur le
polygone d'Hussein-Dey, seulement 13 heures 30 après la
réunion de la Cour Martiale. La Justice française, si
lente à l'ordinaire, vient de battre tous les records de
vitesse. Et d'infamie.
Tout va très vite. Ce
même 26 décembre, le général Giraud a
été nommé, par le Conseil d'Empire réuni de
toute urgence, Haut Commissaire en Afrique du Nord. En janvier 1943,
devant le malaise qui persiste à Alger, Giraud pense qu'il est
nécessaire de reprendre l'instruction de ce procès
bâclé. Pour cette tâche difficile, il choisit un
juge militaire intègre, venu de Casablanca, Jean Voituriez.
Celui-ci va interroger longuement les comploteurs qui ont
été pour la plupart arrêtés et
internés à Laghouat. Parmi eux, Achiary, chef des
Renseignements généraux raconte les coulisses du
complot et accuse formellement le comte de Paris et les trois
monarchistes Pose, Cordier et Henri d'Astier. Bien renseigné par
la Sécurité Militaire, Voituriez interroge ensuite le
commissaire Garidacci qui met en cause Cordier et d'Astier. (11)
L'abbé Cordier est
arrêté. II ne craint pas de faire l'apologie des assassins
de Darlan, qui n'était, après tout, qu'un usurpateur.
Mais lorsqu'on lui demande de citer des noms, il rappelle qu'il
est prêtre et tenu par le secret de la confession. Quant à
Henri d'Astier, il a pris la fuite. C'est en perquisitionnant chez lui
rue Lafayette qu'on découvre la maquette d'un journal qui devait
être publié le jour de la prise de pouvoir par le comte de
Paris. La première page contenait une proclamation du prince
à la population d'Alger pour le premier jour de la Restauration.
De Gaulle devenait ministre d'Etat et Giraud ministre de la Guerre !
Dès lors, Voituriez envisage
d'aller plus loin. Il s'en ouvre au Haut Commissaire. II veut
interroger le comte de Paris ! Giraud le calme d'une phrase « Pas de zèle, Voituriez ! »
Alors, le juge fait connaître son intention d'inculper au moins
Alfred Pose, le commissaire aux Finances. « Vous n'y pensez pas, répond
Giraud. Je ne puis me passer de lui ».
Et Giraud révèle à Voituriez qu'il se
prépare à partir pour Casablanca où il doit
rencontrer Roosevelt, Churchill et de Gaulle à une
conférence que l'histoire retiendra sous le nom de «
Accords d'Anfa ». Voilà pourquoi l'instruction avait
tourné court. Giraud avait invoqué une fois de plus
la toute puissante raison d'Etat.
o0o
Cette page d'histoire qui s'est
déroulée à Alger, pendant les deux derniers mois
de l'année 1942 a laissé dans nos mémoires un
goût amer et gardé un petit air d'improvisation.
Un goût amer, car l'assassinat
de Darlan comme l'exécution de Bonnier ont
débouché sur un non-lieu. Sur leurs deux tombes, on
retrouve la même inscription devenue dérisoire «
Mort pour la France ».
Une atmosphère
d'improvisation. Que se serait-il passé, en effet, si Alain
Darlan n'était pas tombé malade ? Sa
poliomyélite est venue bouleverser l'échiquier
algérien et nous fait toucher du doigt l'importance du hasard
dans les événements historiques. Dans l'imbroglio
qui s'ensuit, tout semble se jouer désormais au coup par coup.
On dirait que l'histoire improvise. « L'impromptu » d'Alger
aura été cependant très court. II n'a duré
qu'un seul automne.
Fernand DESTAING
(1) Pour
affirmer sa continuité avec Weygand, Juin avait pourtant
employé une formule sans équivoque « Messieurs, la
séance continue ». A sa rencontre avec le maréchal
Goering le 20 décembre 1941, il n'avait rien cédé.
B. Pujo. Juin, maréchal de
France, Albin Michel 1988
(2)G. Mast. Histoire d'une rebellion. Pion.
Infection virale aujourd'hui presque disparue grâce à la
vaccination, la poliomyélite était encore, au milieu du
XXe siècle, une terrible maladie qui se compliquait de
paralysies ascendantes, atteignant d'abord les jambes, mais
parfois les muscles respiratoires et les centres bulbaires, ce qui
nécessitait alors le recours à un poumon d'acier pour
suppléer aux paralysies respiratoires. F. Destaing Ces maladies qui ont changé le
monde. Presses de la Cité, 1978.
(3)J. Moreau. Les derniers jours de Darlan.
(4)A. Juin. Mémoires, tomes 1 et 2.
Fayard, 1959 et 1960.
(5)R Ordioni. Le secret de Darlan. 1940-1942.
Editions Albatros, 1974.
(6)A. Decaux. Alain Decaux raconte. Tome 2.
Librairie Académique Perrin.
(7)R Ragueneau. Historama n° 23.
(8)Comte de Paris. Mémoires.
(9)M. Faivre. Nous avons tué Darlan. La
Table Ronde 1975.
(10)A. J. Voituriez. L'Affaire Darlan. L'instruction judiciaire.
J. CI. Lattés 1980.
In :
« l’Algérianiste » n°49