Dans le sillage des vaisseaux de l'amiral Duperré et dès la prise d'Alger par le général de Bourmont, le 5 juillet 1830, débarquaient les premiers émigrants que l'on n'appelait pas encore « colons ».
Ils
étaient
pécheurs et
maraîchers et arrivaient
de l'île de Minorque aux Baléares, où l'escadre
française fuyant la tempête, avait relâché
du 3 au 10 juin. Originaires pour la plupart de la ville de
Mahôn,
ils pensaient qu'une armée en campagne, c'est-à-dire en
mouvement, ferait appel à leurs services. Ils avaient
embarqué
avec femmes et enfants, mais encore avec des semences, des fruits de
saison, des légumes à repiquer, des chèvres
à
traire et des volailles pour la ponte. Les collines qui dominaient
Alger, avec leurs jardins, leurs arbres fruitiers, leurs
vignes en treille, n'étaient pas faites pour eux. Ne demeuraient
à portée de leur bourse et de leurs capacités,
en bordure de mer et au Sud de la ville, que des terres
marécageuses
et pestilentielles. Elles s'étendaient du « Zebboudj el
Agha » (l),
vers le «
Hamma » (2),
« Hussein Dey »,
et jusqu'à l'embouchure de « l'Oued el
Harrach », débouché naturel de l'immense plaine de
la Mitidja.

En
France puis en Europe, dès que fut connue
la nouvelle de la chute du régime barbaresque, ce fut
la ruée d'autres émigrants. Ils fuyaient leurs
pays d'origine chassés par la misère, le sous-emploi
et le chômage, les poursuites judiciaires, les
révolutions et les guerres, les catastrophes
naturelles, ils étaient attirés par l'espérance
d'un avenir meilleur, poussés par l'esprit d'aventure, et non
par
la foi des Croisés.

Louis-Philippe
Ils étaient ouvriers, artisans, mais aussi affairistes,
maquignons, maquereaux,
hôteliers et filles de mœurs légères. Ils
débarquaient en balancelles et tartanes des ports du Sud,
en goélettes et brigantins des rivages plus
lointains. Ils s'installaient dans la « Kasba »
(5), dans
des maisons qu'ils louaient à des usuriers juifs ou
mozabites (6),
qu'ils achetaient à des notables maures
et à des janissaires turcs sur le départ. Les moins
fortunés campaient au-delà des murailles de
la « Kasba », sur les plages proches et
souillées de « Bab-el-Oued » et de « Bab-Azoun
»,
de part et d'autre de l'ancien Penon espagnol(7).
La monarchie de Juillet hésitait sur la
suite à donner
à
la prise d'Alger. La gauche française poussait au rembarquement,
la droite
au maintien et à la poursuite de l'occupation. Les liaisons
maritimes entre la France et l'Afrique
demeuraient difficiles et irrégulières alors que les
bateaux à vapeur, souvent
mixtes et appuyés par des voiles pour le gros temps,
commençaient
à sillonner les mers. Les militaires s'apercevaient très
vite que les ressources locales,
à Alger comme à Oran, ne suffisaient pas à
l'entretien de
l'armée et de la population civile. Les terres fertiles et
travaillées
étaient abandonnées par les propriétaires
turcs volontairement exilés avec le dey Hussein (8). Les habitants
autochtones,
arabes et berbères plus ou moins sédentarisés,
harcelés par les tribus
turbulentes des « Hadjoutes » autour de la

La France décidait alors d'affermir sa conquête. Elle mettait en place une administration civile sous le contrôle de l'armée et ouvrait ses ports aux « colons ». Ces colons, pour la plupart, n'avaient aucune connaissance agricole, sinon très élémentaire, aucune idée précise de ce qu'ils voulaient et pouvaient faire, mais ils avaient en commun d'avoir très peu de moyens pour mettre en valeur des terres difficiles, sous un climat aride. Les nouvelles d'Afrique, à travers la presse, étaient bientôt colportées dans toute la France. Elles atteignaient des familles qui subsistaient dans les bas-fonds de la société, des familles nombreuses, sans travail, sans espoir d'améliorer leurs conditions de vie et de s'élever avec leurs enfants dans la hiérarchie sociale. Elles partageaient, à l'image des pionniers de la « Frontier » du Far West américain et à la même époque, ce« petit quelque chose en plus » qui différenciait les audacieux des résignés.
Alors
un jour, ces Français, selon la
belle expression de Marie Elbe, ont décidé « de
monter sur le pont et de respirer le vent du large »
(10). Attirés
à leur tour, d'autres Espagnols, des Italiens du Sud et
de Sicile, des Maltais, mais aussi des Rhénans et des Suisses,
prenaient la direction des ports français. L'émigration
changeait
de forme et devenait largement européenne, massive et
incontrôlable.

Félix-Jacques
Moulin « Entrée de la Casbah d’Alger »
Photo,
1856-1857 ( Coll. particuliére)
Les
bateaux des émigrants, au
départ de Cette (11),
de Toulon
ou de Marseille, traversaient la Méditerranée en trois
ou quatre jours,
parfois davantage lorsque le mauvais temps les obligeait à
mettre à
la cape ou à se réfugier dans
les abris des
îles Baléares. Ils
mouillaient à quelques encablures de la côte
africaine à cause de
leur fort
tirant d'eau. Des bateliers maltais, espagnols, siciliens,
arrivés dans
les premiers temps,
transbordaient les
nouveaux arrivants des navires à la plage ou au quai. Ils les
abandonnaient avec leurs bagages, aux mains complices et douteuses de
tenanciers d'auberges et de tavernes, « d'intermédiaires
» débarqués avant eux et qui avaient
quelque chose à offrir, à louer ou à vendre. De
son avènement en 1830 à sa chute en février
1848, la Monarchie de Juillet a laissé débarquer sur
les côtes algériennes des milliers de Français et
d'étrangers, à la recherche d'une terre promise.
Pendant cette même période de dix-huit années
elle a dépensé pour sa seule conquête africaine
près de trois milliards de francs, dont deux cents ont
été
engloutis pour l'entretien de son armée et pour la
satisfaction des besoins d'une administration civile pléthorique
et incompétente. Plus souvent cantonnée dans ses camps
retranchés et ses hôpitaux de campagne, que
dépêchée
à la poursuite des tribus révoltées,
l'armée
servait de point de ralliement, d'abri illusoire et momentané,
de prétexte aux nouveaux débarqués à la
recherche d'un emploi stable, d'une terre à mettre en valeur,
d'une maison à bâtir. La Monarchie de Juillet, sans
choix politique à long terme, sans unité de vue,
confrontée à une agitation interne permanente, n'osait
rien entreprendre de précis, de concret et de durable. Elle
laissait faire. Débordée par la nouvelle bourgeoisie
d'affaires, par le désarroi et les sollicitations de la
noblesse dépossédée, par l'émergence du
mouvement socialiste, et la formation d'un prolétariat
misérable, elle croyait trouver en Algérie un
débouché,
sinon un remède à ses problèmes. Dans sa
volonté
de dirigisme et de centralisation parisienne, elle multipliait à
l'excès et jusqu'à l'inconscience, un personnel
administratif civil et militaire non préparé et aux
responsabilités mal définies. Ces militaires et civils
prétendaient tout diriger, tout réglementer et être
obéis sans discussions. Un exilé de Napoléon
III, chargé par l'opposition nationale d'une enquête sur
la colonisation, écrivait: « En Algérie, pour
repousser les accusations de mauvais vouloir dont on le harcelait,
l'État se crut tenu à exagérer le système,
à étendre
encore le
cercle, déjà
si étendu en France,
des devoirs mis à la
charge du pouvoir social: construction de villages, concessions de
terres, instruments d'exploitation, peuplement, installation, mises
de fonds, indemnités, assainissement du climat, enseignement
des cultures: il promit tout, commença tout,
et sembla vouloir, à ses risques
et périls, se faire en quelque sorte l'entrepreneur de
tout, le créateur de
la colonie »
(12). C'est
en effet ce que tentait de faire, dès son installation
l'administration française en Algérie. En septembre
1830, à peine débarquée, méconnaissant le
pays et pratiquant l'amalgame entre les émigrants, elle
multipliait les obstacles devant les requêtes
présentées
et accumulait les retards dans la conduite des dossiers. Officiers et
fonctionnaires
soutenaient et encourageaient
les classes aisées de la société européenne
issues de la vieille noblesse, les anciens cadres rescapés de
l'Empire, ceux de la finance
internationale, et des spéculateurs dont ils espéraient
des retombées. Ces privilégiés du nouveau
régime
étaient reçus et écoutés avec
bienveillance et intérêt, ils étaient aidés,
par interprétation personnelle de décrets toujours
flous,pour
la
réalisation de
projets ambitieux, aux
résultats
incertains et aux perspectives lointaines.

Les petites gens, les premiers colons aux faibles moyens, souvent illettrés et ne parlant pas toujours le français mais leur patois de province, ou une langue étrangère, étaient généralement méprisés, priés de revenir ou d’attendre, quelquefois éconduits. Ils n'avaient pas d'autre choix que de « se débrouiller ». Ceux qui disposaient de quelque argent étaient condamnés à la ruine et ceux qui n'avaient rien, étaient envoyés mourir ailleurs.
Ce même mois de septembre 1830 s'installait le service des Domaines. Afin d'assurer sa conquête et d'éviter les désordres, la France se réservait le droit exclusif de vendre ou de concéder les terres conquises, confisquées ou abandonnées. Les titres de propriété étaient rares ou douteux, le cadastre n'existait pas, et les soldats du Corps expéditionnaire avaient malencontreusement détruit tous les registres du « deylik » turc. La première mission confiée aux Domaines consistait à dresser l'inventaire des terres disponibles, en premier lieu les biens « maghzen » de l'État, et les biens « arch » des tribus dissidentes réfugiées dans les montagnes, biens aussi « nomades » et difficiles à identifier que les tribus qui les parcouraient mais aussi les terres « melk » privées des dignitaires du « divan » (13) qui suivaient le dey dans son exil ou désiraient le faire.
Rapidement,
au mois d'octobre, des expropriés recevaient leurs
indemnisations, aussitôt contestées, parfois remises en
cause, par de prétendus propriétaires ignorés ou
non identifiés par les Domaines. Faux documents, témoins
de complaisance, fonctionnaires et plaideurs malhonnêtes, tout
contribuait à entretenir la confusion, l'injustice et le
privilège. La constitution d'un dossier de demande de
concession était pour le candidat colon, ne sachant
écrire
et sans appuis, une longue et dure épreuve qui pouvait
s'étendre sur plusieurs mois et parfois des années. Le
dossier dans un premier temps était envoyé à
Paris où il devait être approuvé par le
ministère
de la Guerre. De retour à Alger et dans la seule
hypothèse
d'un avis favorable, il rejoignait de précédents
dossiers classés et en instance. Quand leur nombre était
jugé suffisant, l'administration décidait d'implanter un
centre de colonisation.

Les émigrants au
départ de Cette (dessin)
Des géomètres délimitaient le futur village, piquetaient les concessions par lots de 8, 10, ou 12 ha selon la nature du sol, et rarement davantage. Le géomètre responsable, de par sa seule autorité et sans tirage au sort, attribuait les lots aux colons qui justifiaient posséder 3000 ou 4000 F. Cet argent souvent passait de mains en mains avec, à chaque fois, un petit intérêt pour le prêteur. Sans qu'aucun recours ne soit possible, le géomètre pouvait prononcer la déchéance du concessionnaire, pour des raisons majeures comme le non-respect de ses obligations de mise en valeur, mais aussi pour d'autres motifs : retard, paresse, ivrognerie, grivèlerie, affaire de mœurs ou petits larcins. Dans les grandes villes, l'administration de tutelle, imbue de son importance, préoccupée de tenir son rang, et de ne manquer ni réceptions ni mondanités, se désintéressait du sort des colons, livrés à eux-mêmes et socialement très bas. Elle prenait conscience du rôle prépondérant qu'elle s'imaginait avoir en Algérie et auquel elle n'aurait jamais pu prétendre en France. Elle tenait là une revanche, une notoriété inespérée et les faisait payer.
En parallèle se développait une autre forme de colonisation qui ne faisait pas appel aux services de l'État. Les plus nantis des colons, ceux qui possédaient quelque argent, traitaient directement avec les Maures et les Turcs, ou au travers d'intermédiaires hâbleurs et convaincants. Les terres « melk » qu'ils achetaient et réglaient sur le champ, étaient situées dans les collines proches des villes et des garnisons, souvent semées, plantées ou prêtes à l'être. Dans leur précipitation d'aboutir, ces colons étaient parfois victimes de leur naïveté et de leur inexpérience. À peine réalisée la transaction était remise en cause, par un propriétaire différent et inattendu, fort de ses témoins de haut rang, et de titres justificatifs incontrôlables. Suivaient alors d'interminables procès devant des tribunaux de droit commun qui épuisaient le colon, amenuisaient son capital et le conduisaient à la ruine.
D'autres fois les Domaines eux-mêmes, ou les bureaux arabes qui déclaraient vouloir protéger la propriété indigène, remettaient en cause les ventes entre particuliers, ils découvraient, bien après la transaction, que les biens vendus appartenaient au « maghzcn » et proposaient un arrangement. Les colons, quand ils le pouvaient, payaient une seconde fois. En d'autres lieux, lorsque les colons traçaient leur premier sillon pour emblaver leur terre, arrivaient le Génie militaire et peu après les Ponts et Chaussées (14). Ils opposaient à la poursuite des travaux le projet incertain d'un poste fortifié à construire, d'une route stratégique à tracer. En échange ils suggéraient d'autres lots, généralement éloignés, mais d'une prétendue « meilleure texture », et de plus grande valeur. Les colons n'avaient pas le choix. Ils payaient encore ou, leur capital épuisé, revendaient ou abandonnaient, et s'en allaient croupir dans les bas-fonds des villes, où ils sombraient souvent, quand ils ne pouvaient regagner la France ou leur pays d'origine, dans la déchéance et l'alcoolisme. Ceux d'entre eux qui surmontaient les obstacles et avaient la volonté de persévérer, ceux qui n'étaient pas victimes des fièvres pernicieuses, et se sentaient assez forts, rejoignaient de nouveaux arrivants et s'en allaient grossir la liste des demandeurs de concessions.

Félix-Jacques
Moulin, « Staouéli, établissement des
trappistes » photo 1856-1858
Et le
cycle
vicieux de l'administration les prenait dans ses rouages. Ils
étaient
envoyés, le moment venu et par petits groupes, pour colmater
les brèches des premiers villages dépeuplés et
inachevés. Des villages où
dans
quelques maisons, avaient déjà vécu et
s'étaient
éteintes jusqu'au dernier enfant, deux ou trois familles
successives.
Les
colons, les anciens et les nouveaux, reprenaient la pioche, la pelle
et la brouette abandonnées. Ils construisaient ou achevaient
des « gourbis » (15)
faits de roseaux, de bois, de paille hachée
mélangée
à de la terre, le « toub », à la
manière arabe. Ils déterraient des pierres et
arrachaient les lentisques, les jujubiers et les palmiers nains dans
les jardins et les concessions qui leur étaient
attribués.
Ils faisaient sécher les branchages et montaient des
charbonnières
pour
les
racines et les troncs. Ils .allaient parfois fort loin échanger
ou vendre des fagots et du charbon de bois. Ils ramenaient de la
chaux, des vivres, des outils, et même de l'eau quand la source
du village était tarie. Ils vivaient le fusil à
l'épaule et gardaient par tous les temps, les semis et les
récoltes sur pied. Ils se déplaçaient .à
dos de mulet rarement à cheval ou avec des voitures
attelées
rudimentaires, par des chemins tortueux au travers des buissons et
des ronces, dans la chaleur et la poussière en
été,
sous la pluie et dans la boue en hiver. La route qui logiquement
devait desservir le village, n'était jamais faite à
l'arrivée des colons. Le Génie attendait pour
intervenir, l'achèvement des travaux. Cela prenait des
années.
Parce que les maisons n'étaient pas terminées. Par la
faute du colon qui s'était ruiné en allées et
venues, qui .avait perdu sa charrette et son mulet tombes dans un
ravin ou emportés par un « oued » en crue,
ou bien volés par des Arabes. Parce que ce «
Maudit Colon
» (16)
était
resté
bloqué
tout l'hiver dans sa masure, cloué sur sa paillasse par la
maladie, où généralement il abandonnait «
trois jours de santé sur sept » (17),
ou plus simplement parce qu'il était mort, et enterré
depuis longtemps, sans cérémonie religieuse, parce
qu'il n'y avait pas de curé ou qu'il officiait trop loin. Le
régime des concessions étant imposé dans des
centres de son choix, l'État se devait de prendre en charge,
à
défaut de commodités, l'aménagement du milieu
naturel pour le rendre vivable. Il ne le faisait pas et s'en
déchargeait sur le colon. Souvent dans les villages l'eau
manquait et ce colon devait creuser un puits parce que celui qu'avait
foré l'armée était trop éloigné,
saumâtre ou à faible débit. Il élevait un
abri pour son bétail aussitôt qu'il pouvait en compter
quelques têtes; il montait des murets de pierres sèches,
renforcés de branches d'épineux pour protéger
son jardin et sa cour des bêtes sauvages et des maraudeurs. Il
participait
à la milice locale
dont la
tâche était de seconder
l'armée dans
la défense locale. Toutes les semaines, il
consacrait une journée à
un tour de
garde, au
creusement de tranchées ou à
l'aménagement d'un parapet de
protection. L'administration
se contentait
d'envoyer de temps à
autre un inspecteur de colonisation qui rédigeait un
rapport (18).
Trop occupée par
ses propres problèmes
d'intendance et son
confort dans les
villes où s'ouvraient
des bars, des théâtres,
des mess de garnison, elle négligeait
ses responsabilités. Les voies de communication,
l'assèchement
des marais, la santé publique,
l'enseignement devenaient sans
importance. Quant à l'armée, dès qu'arrivait la
saison des pluies, elle prenait
ses quartiers d'hiver.
En été, quand
elle ne poursuivait pas
des tribus révoltées, elle s'ennuyait dans ses
cantonnements mais ne participait pas
aux grands travaux d'utilité générale: routes,
transport de pierres, creusement de canaux, pose de
conduites d'eau. Elle
préférait
y affecter des condamnés de
droit commun, assurer
leur surveillance
et leur
survie. Sur le plan primordial de la
santé publique, alors que les
fièvres et les épidémies emportaient plus de
monde, civils et
soldats, que les
opérations militaires, l'État encore manquait à
sa mission. Des hôpitaux étaient ouverts dans les
villes, mais
aucun dans le
« bled ». Dans les
centres de
colonisation il n'y avait
ni médecin, ni
pharmacien, ni
sage-femme. Le service
médical était abandonné
aux mains
incompétentes de guérisseurs,
de charlatans,
de matrones,
de «
quablat »
(19) indigènes
appelées d'urgence et
qui laissaient mourir deux femmes sur
trois. Les puissants
de la colonisation
qui bénéficiaient
de solides appuis, avaient
en revanche droit à la sollicitude de l'administration. Ce
qu'elle refusait aux premiers colons, elle l'accordait plus tard
aux pères trappistes de
Staouéli, aux sœurs de
Saint-Vincent de
Paul, aux orphelinats de Mgr
Dupuch. Des compagnies de
soldats sous la
direction d'officiers du Génie,
leur étaient
détachées sans limite de temps, avec
leurs prolonges, leurs attelages,
leurs outils de
pionniers et
leur service des subsistances.
Dans
les villages inachevés, les colons
pouvaient attendre.
La menace de
déchéance planait sur eux
en permanence. Ils devaient, dans les
deux ans, avoir
achevé leur maison, et
défriché
et semé la moitié au
moins de leur concession. Pour eux les promesses n'étaient pas
tenues et ce dont
ils avaient besoin arrivait toujours
trop tard:
les graines à semer, les plants à
mettre en terre, le
bœuf pour atteler
à la
charrue, la vache pour
donner son lait au nouveau-né
dont la mère était malade. Inexpérimentés,
ils ne
bénéficiaient d'aucun
conseil de
culture, ne
possédaient pas de manuel
d'hygiène, mais étaient
soumis à la rude discipline
militaire...
À la chute du roi Louis-Philippe, les grands rêves qui avaient un jour effleuré les uns et les autres s'étaient envolés. Le constat était sévère. Le taux des flux migratoires diminuait, les capitaux n'arrivaient plus, l'agriculture agonisait. « La tourbe d'envahisseurs » (20) qui, dès l'origine, était allée chercher fortune en Algérie, ne l'avait pas trouvée. La colonisation anarchique allait céder le pas à la colonisation officielle.
Paul Birebent

1
- L'olivier de l’agha.
2 -
Fièvre, chaleur
3
- Oran - capitaine Louis de Bourmont, fils du général,
à bord du brick Dragon, 22 juillet 1830.
4
- Bône-, 2 août 1830 - Occupée et
évacuée
presque aussitôt pour être reprise en mars 1832.
5
- Citadelle terminée à la fin du XVIe
siècle.
6
- Ghardaïa est la ville principale du M'Zab dont les habitants,
les Mozabites berbères, appartiennent à la secte
orthodoxe des Ibadites.
7
- îlot rocheux à 300 m de la côte,
aménagé
en bastion circulaire vers 1511.
8 - Conduit a sa demande avec
100 personnes
de sa
suite. Les janissaires célibataires
étaient, eux,
convoyés vers Istambul
9 - Paysan,
agriculteur.
10
- « L'Algérie des
pionniers »,
conférence donnée
à Nice en
juin 1957 pour
« 25 ans
après », Marie Elbe,
journaliste écrivain, née
à Boufarik
- a défendu
et continue de défendre avec
passion ses
compatriotes exilés et l'Algérie
française.
11
- Sète; orthographe
de l'époque.
12
- Feuilude (C. de), L'Algérie française -1856 (la
colonisation à la remorque de la conquête). L'auteur,
journaliste et écrivain polémiste, opposant au coup
d'État du 2 décembre, a été exilé
et interné à Hussein-Dey. A écrit son livre
à
la demande d'Emile de Girardin, journaliste et député,
également victime du 2 décembre 1851,
13
- Assemblée, réunion, hauts responsables administratifs
de la Régence turque.
14
-
Le génie était chargé d'ouvrir et
d'empierrer les routes, les Ponts et Chaussées de les
entretenir.
15
- Abri rustique.
16
- Titre d'un livre de Claire Janon, 1966.
17
- Feuilude (C. de), op. cit.
18
- Consultables aux Archives d'Outre-mer d'Aix-en-Provence.
19
- Accoucheuse.
20
- feuilude (C. de), op. cit.
In :
« l’Algérianiste » n°114