... Dimanche 1" juillet
1962. - L'Algérie française n'est plus !
Le temps n'est pas à l'unisson de notre détresse.
C'est un dimanche d'été merveilleux... Un vrai dimanche
de vacances... Mais personne ne songe aux vacances ce premier
dimanche de juillet à Oran !
Cette agonie qui s'achève, d'une ville joyeuse entre toutes,
est encore plus poignante, sous un ciel si beau.
Les rues d'Oran sont vides et
sales depuis déjà bien des semaines.
Ce matin, sur les tas d'ordures accumulées jusqu'au milieu
de la chaussée il y a des drapeaux, beaucoup de drapeaux
brûlés, lacérés, jetés ostensiblement.
Ils ont flotté pleins de vent et d'espoir jusqu'aux derniers
jours ; maintenant, ils font honte...
Depuis le " cessez-le-feu " qui avait été
le commencement du temps où tous ceux qui n'avaient fait
que piller, tuer et égorger étaient sortis au grand
jour, un tourbillon de folie et de sang avait fait des centaines
et des centaines de victimes.
La résistance d'Alger avait été brisée
et son martyre terminé derrière les volets clos
de Bab-el-Oued, et, le 26 mars, dans le sang de la rue d'Isly.
Oran tenait encore et vivait encore, mais de quelle vie !...
Les musulmans se terraient en ville nouvelle, tandis que chaque
jour des Européens disparaissaient.
Pour échapper à tant de haine et tant d'angoisse,
bien des gens étaient partis ; les autres, ceux qui avaient
voulu tenir jusqu'au bout, ne pensaient plus maintenant qu'à
partir ; et les attentes interminables aux guichets des départs
avaient commencé. Au port, à l'aérodrome,
les familles campaient dans l'attente d'une place.
Dans l'intérieur, la situation des Européens devenait
intenable. L'armée se retirait. Sachant le danger que couraient
les populations qu'ils n'étaient plus en mesure de protéger,
les militaires eux-mêmes les pressaient de partir.
Alors, de Perregaux, de Nemours, de Tiaret de Bel-Abbès,
de Mascara arrivèrent par centaines, des gens complètement
affolés, chargés ou non de bagages. Une masse de
petites gens qui n'avaient jamais quitté le coin de terre
et pour qui la métropole n'évoquait rien de précis
(Mme Sanchez - Métropole est une adresse que j'ai lue sur
des bagages, dans la cour du centre d'accueil du Sacré
Coeur)... mais qui n'avaient qu'une seule idée : s'embarquer
au plus vite.
Mais il n'y avait plus de places, et si peu de bateaux
Rien n'avait été prévu pour un tel exode...
aucun local pour loger tant de monde... Rien !
Alors, comme toujours dans les moments de grandes catastrophes,
des dévouements admirables se révélèrent.
Le Secours catholique eut toutes les initiatives et toutes les
tâches. On les lui laissa toutes. Les pouvoirs publics voulaient
rester dans l'ignorance de tant de misères. Et pourtant
tous les cas de ces familles qui, pour fuir de terribles menaces
partaient à l'aventure, en abandonnant tout, étaient
tragiques.
Il fallait vraiment un courage surhumain aux gens des services
d'accueil pour ravaler leurs larmes et réconforter ces
malheureux.
Un centre d'accueil dans .les hangars du port. un à la
Sénia, et quatre autres en ville dans des pensionnats vides
d'élèves, furent rapidement mis sur pied.
On trouva des lits, des paillasses, de la nourriture, et des aides
pour tout.
Nos plus jeunes garçons étaient partis ; isolées,
mes filles et moi, nous avons tout de suite été
enrôlées chacune dans un centre.
Jacqueline, qui disposait d'une voiture, faisait les liaisons
et resta au port jusqu'aux derniers jours de juillet ; Geneviève,
aux heures où elle n'allait pas travailler dans un laboratoire
d'analyses, rue d'Alsace-Lorraine, aidait au ravitaillement et
au nettoyage à l'aéroport.
Ces allées et venues n'étaient pas sans danger;
tant de gens se faisaient enlever I... Je n'eus bientôt
plus que mes nuits pour y penser tant les journées étaient
remplies au centre d'accueil du Sacré-Coeur, à deux
pas de chez nous.
Le central téléphonique avait sauté - un
ou deux bureaux de postes et le centre de tri à Saint Charles
étaient encore ouverts, on allait y chercher le courrier
quand on pouvait et quand il arrivait. Jamais Oran n'avait été
aussi isolée de tout. C'est à peine si les nuages
de fumée qui, pendant plus d'une semaine avaient fait peser
sur la ville un voile de cauchemar - tandis que brûlaient
les réservoirs de mazout du port -, s'étaient dissipés,
laissant une odeur de pétrole qui avait pénétré
partout, et des fumerolles qui avaient tout noirci...
Ce matin du 1er juillet, tout le monde est nerveux et inquiet.
On ne croit guère aux appels rassurants et aux conseils
de calme que les haut-parleurs de l'armée lancent depuis
plusieurs jours dans tous les quartiers : " Ne suivez pas
les menteurs qui vous mènent au désordre, l'armée
française restera après le 1er juillet et vous protégera
pendant trois ans, vos personnes et vos biens. "
C'est l'A.L.N. qui va maintenant prendre les choses en mains et
Dieu sait ce dont elle peut être capable, secondée
par les A.T.O., ces terribles auxiliaires ou agents recrutés
par le F.L.N., justement parce qu'ils sont actifs et meurtriers
! ...
...Timidement des musulmans descendent de la " ville nouvelle
" par petits groupes d'abord, et puis de plus en plus nombreux.
Dans les squares, dans les cafés, il y a des enfants, des
fillettes toutes vêtues de vert et de blanc, parées
comme pour un jour de fête.
Il y a aussi des retrouvailles émouvantes avec des Européens.
Une nouvelle fois la fraternisation peutelle être possible?
Mais la soirée est bruyante, trop bruyante... et le bruit
assourdissant de musique, d'avertisseurs, de Yous-yous, ne fait
qu'augmenter durant toute la nuit.
Pas de lumières dans les quartiers européens...
La " ville nouvelle ", au contraire, est illuminée.
Chaque jour les cortèges deviennent plus nombreux, plus
bruyants aussi. Des slogans sont peints sur les voitures, sur
les bus : " Vive Ben Bella, vive l'A.L.N. " !
Des grappes de jeunes, gesticulant, sont accrochées aux
portières. Sur les capots des voitures, des filles dévoilées,
échevelées, brandissent des drapeaux vert et blanc.
Ce n'est plus de la joie, c'est de l'hystérie. Cela devient
inquiétant. La grande fête est seulement prévue
pour le jeudi 5.
A un tel degré d'excitation, on peut craindre tous les
excès.
Les plus sombres pronostics devaient être largement dépassés.
Quand nous nous sommes retrouvés, vivants, ce soir du 5
juillet, nous étions hébétés comme
on doit l'être après un naufrage.
Les seuls de la famille qui, par un hasard providentiel n'étaient
pas en ville ce jour-là, Geneviève et mon mari,
y revenaient non moins providentiellement, incapables de comprendre
ce qui s'était passé.
Jacqueline, au port depuis le matin, pour les embarquements qui
devaient avoir lieu sur le Kairouan, y était restée,
bloquée comme tout le monde. Le bruit des explosions et
des tirs qui venaient de la ville prouvait qu'il s'y passait des
choses graves ; et l'absence des voyageurs qui devaient partir
sur le Kairouan et qu'on attendit vainement, était encore
plus inquiétante.
J'ai donc été seule témoin de ce qui s'est
passé dans mon quartier, au plateau Saint-Michel, entre
la rue Dutertre le boulevard Marceau et la rue Marquis-de-Morès.
Il n'y avait plus de travail au centre du Sacré-Coeur,
tous les pensionnaires en étaient partis.
Je n'avais plus à m'occuper que d'emballer nos affaires
pour un déménagement qui aurait lieu quand ? Comment
?...
Mais il fallait au plus tôt évacuer l'appartement
que nous occupions dans un immeuble administratif.
Tout le personnel en était parti.
Tous les policiers de la sûreté étaient mutés
en France. Rares étaient ceux qui étaient encore
au commissariat central ; les autres attendaient des places de
bateau ou d'avion. On s'était quitté d'une manière
émouvante. Se reverrait-on jamais ?
Vers 10 heures, profitant de la voiture d'un aumônier de
l'A.C.I., je suis allée dans une maison de déménagement,
au fond de la rue de Mostaganem, pour m'entendre dire, bien sûr,
qu'il n'y aurait pas de cadres disponibles avant le mois d'octobre
1
Avec nous, était M. le curé de Saint-Aimé,
qui pensait partir dans la soirée par le Kairouan. Une
grande agitation régnait dans cette rue pourtant éloignée
des quartiers musulmans, et la circulation était difficile
au milieu des voitures aux couleurs de l'A.L.N. ou du F.L.N.
Ce n'était plus de la joie, mais une démence sans
mesure ; et pour nous, un malaise lourd d'angoisse.
Pour ne pas se heurter à un cortège plus important
qui semblait venir de la place Kargentah,les abbés qui
regagnaient le séminaire d'Eckmühl, me laissèrent
au bas du boulevard Marceau. Un boulevard Marceau étrangement
vide. A part un ou deux restaurants, tous les magasins étaient
fermés.
Même vide dans les rues qui entourent le plateau Saint-Michel.
Je rentre vite. II était près de midi. On entendait
un bruit confus de voitures, de klaxons, et des coups de feu
Je ne m'attarde pas dans les salles vides du commissariat... Ce
vide partout est effrayant. Le désordre de l'appartement,
c'est tout ce qui reste de vie dans cette grande maison.
Vers 13 heures les coups de feu se rapprochent. Ce n'est plus
la fantasia ; les rues sont désertes et les rares voitures
qui circulent passent en trombe.
Je descends vérifier la fermeture de la grande porte d'entrée...
la précaution me parait pourtant dérisoire; les
bâtiments communiquent avec ceux de la poste, ils sont vides
eux aussi, à demi incendiés, les ouvertures béantes.
Alors je me force à continuer mon travail ; mais la fusillade
se rapproche tellement !... J'ai connu d'autres fusillades, d'autres
crépitements de mitrailleuses, mais ce sont des bruits
auxquels on ne s'habitue pas, et ceux-ci claquent si près
qu'on dirait une grêle qui fouette la maison.
Par un interstice dans un volet à peine soulevé,
j'ai toute la rue Dutertre en enfilade. Sans doute d'autres gens
guettent et tremblent comme moi derrière ces volets clos
!... Et j'ai vu, sans comprendre, pendant trois heures ce cauchemar
: des hommes se poursuivre en descendant la rue. Ceux qui n'étaient
pas armés ne couraient pas longtemps ; une rafale les clouaient
sur place... Qui tuait ? Qui mourait ? Je ne voyais pas d'uniformes
; mais les A.T.O, en portaient-ils 7 Seulement des pistolets sans
étui dans leur ceinture !...
Aux détonations qui ébranlent la maison et font
vibrer les vitres, s'ajoutent maintenant des hurlements, des hurlements
de fous, d'indiens de western... C'est à peine soutenable.
Des hommes hurlent, tirent et courent de tous côtés,
il y a des cadavres partout.
Des coups de crosse ébranlent la porte... S'ils entraient,
ce ne serait pas la peine de se cacher... Et pourtant, inconsciemment
je reste dans la cuisine, la seule pièce qui n'a pas d'ouverture
sur la rue, et je m'habille, malgré la chaleur je ne veux
pas qu'on me trouve à demi vêtue.
Vers 17 heures il y eut un peu moins de cris, moins de tirs et
plus personne dans la rue ; où étaient donc les
militaires ? Que faisait l'armée... l'armée qui
devait nous protéger était-elle 'devenue un otage
?
De la première voiture que je vois déboucher sur
la place descendent des agents que je connais, notamment M. Nicolas,
un des policiers du Vo muté en France, comme les autres.
J'ai su par la suite qu'il était resté avec plusieurs
collègues, bloqué tout l'après-midi au commissariat
central, gardé par les A.T.O.
Prudemment, il rampe sur la chaussée pour regagner son
domicile. Je n'ose pas encore lever les volets.
Ce silence de mort qui maintenant enveloppe la ville, c'est tout
ce qui reste de la fête... et ce qui domine en moi, c'est
l'immense angoisse qui va persister jusqu'au retour des miens.
Un bruit de camions dans la rue... Des gens du commissariat...
ce sont les gardes mobiles qui viennent provisoirement y installer
leur P.C. Voir de si près des uniformes pourtant détestés,
ce fut à ce moment rassurant.
Alors je suis descendue. Dans la rue, il y avait du sang partout
; et des gosses, les rares gosses du quartier qui n'étaient
pas partis, ramassaient les douilles des balles, en criant : "
40 F Ie kg ! "
Ce n'est que le lendemain que
les nouvelles ont commencé à circuler sur les horribles
tueries qui ont ensanglanté tous les quartiers.
Les gens se cherchent, beaucoup sont restés cachés
n'importe où ; les disparitions ont été longues
et difficiles à établir. La morgue est envahie,
on en refuse l'entrée ; les corps entassés, mutilés,
sont méconnaissables.
On ne saura jamais toutes les horreurs de cette journée.
Ceux qui en ont réchappé évitent d'en parler.
Ceux qui les ont vues renoncent à les décrire.
Ce brusque retour à la sauvagerie, ces crimes d'une cruauté
inconnue, qui, en quelques heures, achevèrent de vider
Oran, ont créé l'irréparable.
Un jeune musulman ami le sentait très bien, qui nous disait
quelques jours après : " Madame, on a trop honte,
ne parlons pas de ce jour-là t "
En moi qui revis maintenant en les écrivant ces images
douloureuses, revient la crainte de ne pas savoir dire l'essentiel.
Il n'y a plus de plan dans cette suite d'images. Je me sens trop
concernée.
Aux entrées de la ville, on arrêta les Européens
qui arrivaient de l'intérieur. Beaucoup devaient s'embarquer
sur le Kairouan.
Longtemps le Petit Lac resta rouge de sang.
Boulevard de Mascara et boulevard J: Andrieu, les rares Européens
qui circulaient furent les premières cibles, en même
temps que les concierges des immeubles de ces artères,
une soixantaine, massacrés sur place.
Vers 10 heures, la horde que nous avions vue déboucher
place Kargentah se répandit dans le centre ville, dans
les marchés, les magasins, au Monoprix. Des musulmans réussirent
pourtant à sauver quelques clientes. Les femmes arabes
étaient déchainées, plus cruelles que les
hommes.
On eut le temps de fermer la grande poste, des gens qui s'y étaient
réfugiés y restèrent tous le jour.
Rue de la Bastille, le carnage
fut atroce ; les appartements envahis, les gens tués chez
eux.
Ceux que j'avais vu courir et tomber rue Dutertre, c'était
ceux qui avaient été surpris dans la rue ou qu'on
avait fait sortir des cafés ou des restaurants.
Et la liste est longue, longue des disparus de ce 5 juillet et
des jours qui suivirent.
Par son silence, l'autorité a été complice
des atrocités commises ce jour-là. La population
européenne d'Oran a été abandonnée
au massacre.
On m'a donné bien des noms, je ne cite que ceux que nous
connaissions personnellement : M, Covio, commis des contributions,
qui habitait Eckmühl ; M. Martel, l'économe de l'oeuvre
Grancher, qu'on ne revit jamais depuis le moment où il
quitta Pont-Albin, sur la route de Misserghin, pour aller à
Oran revoir ses vieux parents qui partaient en France ; M. et
Mme Breuil , particulièrement dévoués au
Secours catholique, enlevés dans un faubourg d'Oran (ils
laissaient sept enfants) ; le grand-père de J. Rodier,
un camarade de mes enfants, qui partit un jour à sa ferme
et qu'on ne revit pas...
Toutes ces disparitions de proches et d'amis perdus, qui rendent
la mort encore plus douloureuse, on ne les saura pas toutes ;
comme on ne saura jamais tout ce qui s'est passé en Algérie,
pendant cet été terrible de 1962,
J'ai connu la grande peur qui régna à Oran, à
partir du 5 juillet, et qui vida des quartiers entiers.: Choupot,
Les Mimosas, Eckmühl.
Tous ceux qui, par hasard, au cours des mois précédents,
avaient fait l'objet de vérification d'identité,
et cela sans raison,, S'étaient vu enlever leur carte d'identité.
Ils risquaient, maintenant que le fichier de la gendarmerie était
aux mains du F.L.N., de se voir arrêter et exécuter
sur-le-champ.
Les gens se sentaient tellement menacés en ville qu'ils
préférèrent camper, entassés au port
ou à la Sénia, sous un soleil de plomb, dans des
conditions absolument inhumaines. De jeunes enfants, des vieillards
en moururent. Peu d'avions, les transports maritimes furent en
,grève plusieurs jours, les bateaux supprimés. Ultime
brimade, on refusait aux Oranais les moyens de sortir de leur
enfer, on leur marchandait l'exode.
Les centres d'accueil fermèrent peu à peu ; les
derniers réfugiés partis, leur oeuvre était
terminée.
Oran était maintenant une ville morte. La joie hystérique
des premiers jours de l'Indépendance avait fait place à
un silence de mort.
Par ordre du préfet de police musulman, 45 A.T.O, avaient
été fusillés; beaucoup d'autres désarmés.
Pour de vieux règlements de comptes, les A.L.N. et les
A.T,O. se tuaient facilement entre eux.
Nous évitions de sortir, le voisinage des Gardes rouges
était pénible. La préparation du déménagement
fut bien difficile. Les cadres ou les caisses qu'on clouait à
même les rues vides accusaient davantage cette impression
de mort qui s'était appesantie sur la ville. Ces clous,
ces planches, c'étaient les cercueils de ceux qui partaient
Peu importe, d'ailleurs, ce qu'on emportait ce qu'on retrouverait,
où... et quand... ?
Ce qu'on abandonnait sur place était autrement précieux
: tant de jours vécus sous ce ciel de lumière...
tant de tombes...
Pendant ce temps, de l'autre côté de la mer, les
Français partaient, insouciants, en vacances... Ne leur
avait-on pas dit que le repli d'autres Français, en Algérie
s'accomplissait sans heurts, sans larmes et sans douleur
Jeanne CHEULA.
In l'Algérianiste n°18 du 15 juin 1982