Jean-Jacques Sicsic
Le 28 juin 1962,
Sur la route entre Béni-Saf et Oran
Témoignage
de son frère Maurice Sicsic.
J’ai appris votre
projet de publier un livre blanc de témoignages de familles de
disparus en Algérie. Je voudrais, par la présente,
joindre mon témoignage.
Mon frère, Sicsic Jean-Jacques
a disparu le 28 juin 1962 entre Béni-Saf et Oran, où il
se rendait en voiture, une Citroën ID, en compagnie d’un ami de
Béni-Saf, Émile
Bensoussan, 40 ans, propriétaire de la voiture,
commerçant. Mon frère était professeur de
collège, marié, père de deux enfants,
âgés alors de 4 et 6 ans. J’étais moi-même
professeur au lycée Ardaillon, à Oran, où
j’habitais. Le 29 juin 62, ma belle-sœur inquiète de ne pas voir
mon frère de retour à Béni-Saf nous a
téléphoné pour savoir si nous l’avions vu à
Oran.
Immédiatement, ce fut stupéfaction et angoisse. Le
lendemain matin, ma belle-sœur Colette, née Cohen (28 ans), son
père M. Cohen Mimoun (65 ans), sa mère, Mme Cohen (55
ans) et un ami, M. Lévy Jean-Louis (24 ans) neveu d’Émile
Bensoussan, viennent en voiture (encore une Citroën ID) à
Oran afin de rechercher mon frère et Émile Bensoussan.
Malgré mes avertissements et mes efforts pour les dissuader, ils
sont partis en me disant leur intention d’aller au « Village
Nègre » (face au lycée Ardaillon) où ils
disaient connaître des personnes susceptibles de les renseigner.
Depuis, ils ont tous disparu. J’ai fait sur place tout ce que j’ai pu
pendant ces jours troubles où les manifestations de liesse
hystériques et menaçantes emplissaient les rues.
J’ai contacté ce qu’il restait d’autorités sur place :
commissariat de police, préfecture, Croix-Rouge, inspection
d’académie, les journalistes de métropole qui
étaient à Oran pour couvrir les évènements
et qui pouvaient à cette occasion avoir des contacts. Tout ceci
en vain. J’ai alors quitté Oran avec ma femme et mes enfants (3
ans et 5 ans) le 19 juillet 1962. Le 14 février 1963, en
réponse à une nouvelle démarche de ma part, le
Comité International de la Croix-Rouge à Genève me
fait savoir que, depuis le 18 juillet 1962, une enquête est en
cours sur mes disparus. Finalement, en juin 1964, j’ai eu du consulat
général de France à Oran un « acte de
décès », mettant ainsi un terme, sans que je puisse
savoir rien de plus, quant aux circonstances de ces disparitions.
À signaler que les voitures de M. Bensoussan et de mon
frère, ont été revues à Béni-Saf,
aux mains d’Algériens. Il est très difficile et
très triste de rappeler ces évènements douloureux.
Je peux ajouter à cette liste la disparition du Dr Georges
Benoliel, le 27 avril 1962. Il a été appelé dans
la nuit auprès d’une « malade », où il s’est
rendu. Il a disparu ainsi que sa voiture (une ID). C’était le
beau-frère de ma femme.

Jean-Jacques Sicsic,
38 ans