Philippe Gomis
Aimé Montero
Le 15 avril 1962,
El-Ançor
Témoignage
de leur épouse et sœur Andrée Montero.
Dans mon ouvrage Le cri retenu, j'ai décrit
toutes les circonstances de l'enlèvement de mon mari, Philippe
Gomis et de mon frère, Aimé Montero. Mais j'y ai surtout
dit l'angoisse, le désespoir forcené qui m'ont longtemps
tenue aux abois. Je n'admettais pas l'idée qu'ils puissent ne
jamais revenir. Je suis restée donc en Algérie jusqu'en
1965 pour les rechercher, les attendre, entrant dans l'enseignement
comme professeur de lettres puisque nos biens avaient été
nationalisés et que j'avais les diplômes requis. Dans Le
cri retenu, je crie mon désespoir en me situant dans un
passé récent. Ici je dirai simplement ce qu'il en a
été sans m'abriter dans les replis du temps.
Cela se passa donc le 15 avril 1962,
au « Domaine des Andalouses » propriété de
mon beau-père, près du petit village d'El-Ançor,
dans le département d'Oran. Depuis deux mois, fuyant la
campagne, mes enfants et moi étions venus nous réfugier
en ville chez mes parents. Mon mari demeurait seul dans la
propriété pour veiller sur les prochaines
récoltes. Mais au fil des jours, les routes étant de
moins en moins sûres, il espaça ses visites et j'en devins
inquiète. Aussi, ce matin d'avril, n'ayant eu personne au bout
du fil, ai-je demandé à mon frère de se rendre au
domaine pour avoir des nouvelles. - « Mon coupé est en panne
» a objecté mon cadet. - « Prends donc ma Simca, elle est
garée au bas de l'immeuble ». Ma vie durant j'aurai
devant les yeux le seuil de cet appartement oranais où,
angoissée, je tendais des clés que l'on a pris d'une main
réticente. C'est vers 15 heures qu'un ami de la famille vint
nous avertir que l'on venait d'enlever mon frère et mon mari
dans la propriété de ce dernier. « On les a poussés dans une
camionnette bâchée après les avoir ficelés
de barbelés » nous dit-on. « Ma vie a alors basculé d'un coup,
sans un cri, dans l'univers dur et exalté de la révolte
» ai-je écrit dans mon ouvrage. Puis, vers 19 heures, le
gérant de mon beau-père vint nous dire qu'une
rançon était réclamée et dont la somme
malheureusement n'avait pu être réalisée. Mon
père et ses frères se sont alors rendus en pleine nuit et
en dépit du couvre-feu, au lieu indiqué avec dix millions
d'anciens francs. Mais « le contact » ne les avait pas
attendus. J'étais alors loin d'imaginer que ces deux êtres
étaient perdus dès l'instant qu'on les avait pris.
J'étais sûre (et il ne fallait pas me contredire) qu'ils
reviendraient, qu'on nous les rendrait. De 1962 à 1965 je les ai
recherchés tout en m'attelant à ce nouveau métier
d'enseignante. Avec mon père nous avons interrogé la
police judiciaire, la DST et sillonné préfecture et
consulat d'Oran. Nous nous sommes également rendus
aussitôt sur les lieux de l'enlèvement. Mais là,
plus âme qui vive. Tous les ouvriers européens et arabes
avaient fui le domaine. « Ils
ont peur de parler » dira mon père. À la
gendarmerie d'El-Ançor on ne put nous apprendre que ce que nous
savions déjà. Dans tous les services visités on
nous répétait qu'il ne fallait pas perdre courage. Je
contactais également la Croix-Rouge,
délégués puis enquêteurs. Mais on les
sentait inquiets, ils étaient souvent menacés. À
cette époque j'ai été souvent appelée
à identifier des corps trouvés au fond d'un puits ou
jetés au creux d'un ravin. J'ai eu des coups de
téléphone curieux, pour n'employer que cet adjectif ; en
effet me parvenait, après quelques mots en arabe, une sorte de
gargouillis. « On a dû
couper la langue à l'un d'eux » me répondra
sans sourciller un gendarme. Puis les réflexions de ce genre
affluèrent : « Ils
doivent être trop abîmés, on ne peut vous les rendre
»… « On les
promène de douar en douar les yeux crevés, au bout d'une
ficelle pour amuser les enfants », etc... Voilà ce
que durant trois ans j'ai enduré. J'avais également
écrit à M. de Broglie, alors secrétaire
d'État aux Affaires étrangères et cela à
plusieurs reprises. La réponse fut celle-ci : « Ils sont sûrement
décédés ». Puis en 1964, le jugement
déclaratif du Tribunal de Grande Instance de la Seine fit de moi
une veuve… « présumée ». On m'a presque ri au
nez quand j'ai demandé que l'on recherche leurs
dépouilles. « Dans tous
ces charniers que pourrait-on identifier ! ».
Rentrée en France en 1966 et devenue libraire, j'espérais
toujours. En particulier en 1970 quand la rumeur courait qu'il existait
des camps de prisonniers au Sahara, à la frontière
marocaine, ainsi que des camps itinérants qui se
déplaçaient pour ne pas être repérés.
On parlait même de déportation en Orient et dans les pays
de l'Est. Et aujourd'hui, où j'œuvre pour avoir accès aux
archives des Affaires étrangères, et où je sais
que nous allons apprendre « certaines »
vérités, j'espère toujours que quelque part dans
le monde, ils sont vivants.
Philippe Gomis
avait 36 ans.Aimé Montero avait 25 ans.