Quelles conséquences psychologiques de la guerre d’Algérie ?


Aborder les conséquences psychologiques de la guerre d’Algérie était un pari difficile-: comment éviter en effet tout à la fois les lieux communs sur les traumatismes du déracinement et un discours clinique ésotérique-? Comment parler des conséquences de drames terribles à ceux qui les ont vécus et en sont encore marqués profondément même lorsque la pulsion de vie semble avoir repris le dessus ?

En prolongement des débats historiques et juridiques, sans esprit polémique, les intervenants de cette table ronde ont su traiter avec pudeur des souffrances psychiques endurées, les éclairer grâce aux concepts de la psychologie et de la psychanalyse. Ils ont su ainsi rappeler, notamment à nos concitoyens de métropole et aux plus jeunes, que la douleur des rapatriés, si souventrefoulée, si longtemps déniée par l’État, est encore réelle et doit être reconnue, car comme disait Freud, père fondateur de la psychanalyse, « le temps ne fait rien à l’affaire ».

Conférenciers
De Gauche à droite Mmes Viguier et Ternat, Ms. Millet et Hamoumou (Photo G. Serrano)


Monique Viguier, psychologue ouvrit cette table ronde sur un cauchemar personnel. En quelques phrases sobres, empreintes d’une émotion maîtrisée, elle montra combien le refoulé résiste tant que le non-dit l’emporte. Faisant écho à Jacques Lacan, qui disait que « le mot est le meurtre de la chose », elle souligna l’importance « thérapeutique » de dire et aussi du besoin parfois de recréer des rituels de recueillement pour pouvoir faire complètement le travail de deuil de disparus. Marie-Claude Teumat, psychanalyste, présentait ensuite le concept complexe de « travail de deuil ». Avec précision, elle en rappelait les étapes théoriques et soulignait la difficulté du travail de deuil devant le terrible vide de la disparition d’un être cher, entravé « naturellement » par les mécanismes inconscients de refoulement.

André Millet, psychiatre, poursuivait en insistant sur l’importance de l’histoire, des articulations complexes entre oubli et mémoire. Il soulignait aussi remarquablement combien si « dire le traumatisme » pour la communauté rapatriée peut avoir des vertus cathartiques, cela suppose de le dire à quelqu’un et d’être entendu par cet « autre » au sens lacanien du terme, cet « autre » étant ici le « métropolitain ».

Mohand Hamoumou, psychologue, auteur d’ouvrages de sociologie et d’histoire sur les Harkis, concluait cette table ronde enrichissante en montrant avec force et clarté quelques liens entre des concepts psychologiques abordés par les intervenants et des contextes historiques ou politiques concernant les communautés rapatriées. Il rappelait notamment que le pardon n’est pas l’oubli et que, pour que les victimes pardonnent, si elles le veulent, encore faut-il préalablement que les criminels ou leurs complices demandent pardon.

La qualité d’écoute du public et la longue et chaleureuse ovation adressée à l’issue de cette dernière table ronde, ont montré que les intervenants, comme tous ceux qui les ont précédés, avaient su trouver le ton juste pour rendre hommage à celles et ceux qui souffrent encore des blessures invisibles, mais bien réelles de la guerre d’Algérie.


Hélène Sugier

Mohand Hamoumou : Indications bibliographiques pour aller plus loin :
- S.-Freud, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, in Essais de psychanalyse, éd. Payot, 1915, p.-9 à-40.
- M.-Hanus, chapitre « Deuil et disparition » dans Les deuils dans la vie, éd. Maloine, 1998, 2e édition 2001, et La résilience : à quel prix survivre ou rebondir?, éd Maloine, 2001.
- M. L. Leclair, Disparus en Algérie, éd. Grancher, 1986.
- M. Hamoumou, Et ils sont devenus Harkis, Fayard, 1994.

 
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