Disparus en
Algérie : quelle place dans l’histoire?
J'ai eu
l’honneur d’animer cette rencontre de spécialistes, chercheurs
et universitaires. Mme-Geneviève de Ternant a rassemblé
et ordonné pour retracer L’agonie d’Oran une somme
impressionnante de témoignages. Maurice Faivre traque les
dépôts d’archives qui s’ouvrent lentement et
parcimonieusement. Il en témoigne par ses Archives
inédites de la politique algérienne. Jean Monneret a fait
revivre sans complaisance la phase finale de la
guerre d’Algérie. De l’impressionnante bibliographie de Guy
Pervillé, je ne citerai que Pour une histoire de la guerre
d’Algérie et son Atlas géographique de la guerre
d’Algérie.
Il s’agit de rendre un devoir d’histoire, c'est-à-dire de donner
des faits une relation et une interprétation qui soient aussi
exactes et aussi objectives que possible. Toutes les
exagérations, toutes les interprétations tendancieuses
doivent être soigneusement écartées. Il en va de la
crédibilité et donc de la valeur du témoignage.
Il n’est pas inutile de se pencher sur une définition du «
disparu ». Toute personne « enlevée » peut
être considérée comme disparue, ne serait-ce que
momentanément. Certains de ces kidnappés ont pu
réussir à s’enfuir, être «
libérés ». Leur parole est précieuse.
D’autres, malheureusement n’ont été retrouvés ou
restitués qu’assassinés. D’autres encore ne sont jamais
réapparus.
Cette tragédie des disparus a été
inégalement soulignée à l’heure des bilans,
c'est-à-dire après juillet 1962, alors même que les
enlèvements continuaient. La presse s’en est fait l’écho,
de L’Aurore au Monde. Mais pas toute la presse. Les pouvoirs en place,
tant en France qu’en Algérie, se sont montrés discrets,
et pour cause. Des mémorialistes ont dénoncé les
exactions avec vigueur, mais ils étaient frappés
d’ostracisme. Et les historiens ont été, trop longtemps,
pour le moins circonspects,
attentistes ou délibérément «
engagés » dans un
prétendu « sens de de l’histoire ». Il faut attendre les
années
quatre-vingt pour que le problème
commence à être évoqué
avec netteté. Sur quels documents se
fondent-ils et quelle en est la
valeur?
On est souvent
critique à l’endroit des
témoignages oraux, empreints de
subjectivité, d’émotion, de
colère. Geneviève de Ternant a su
parfaitement dire la
qualité de ces paroles sans fard, leur
vérité brute, leur psychologie sans
apprêt, leur véracité,
ce qui ne dispense pas de trier, de
comparer, de recouper, mais ce qui
interdit de les rejeter sans examen.
Et les archives, les
fameuses archives, qui sont le
pain de l’historien,
sont-elles accessibles au chercheur-? Quelle
confiance peut-on leur
accorder-? Ne sont-elles pas partielles,
ne sont-ellespas partiales?
Maurice Faivre a exposé dans
les détails ses patientes recherches,
ses sollicitations
multiples, l’éparpillement des
documents, les résultats
obtenus et… les blocages rencontrés. Lentement, ponctuellement, les
dépôts du Service historique
de l’armée de Terre,
du ministère des Affaires
étrangères, du Comité international de la
Croix-Rouge, bien d’autres,
s’entrouvrent… Quant aux pièces détenues Algérie…
Le but de ces recherches est de donner une évaluation, à
la fois globale et détaillée, des victimes. Les
nombres les plus contradictoires ont pu circuler. Même si l’on ne
considère que les statistiques officielles, qui risquent fort
d’être sous-évaluées, ce sont environ 3.400
Européens, 200 à 1.000 militaires (que penser ce
degré d’imprécision?), de plus de 100.000 musulmans
qui ont disparu à partir de novembre 1954.

De gauche à
droite-: Geneviève de Ternant, Maurice Faivre, Yves Sarthe, Jean
Monneret et Guy Pervillé (photo G. Serrano).
La date fatidique du
19 mars 1962 a marqué le début d’une recrudescence
impressionnante des enlèvements : 375 Européens
dans les sept ans et demi qui l’ont
précédée, 3.018 après, le 17 avril
marquant une intensification, le 3 juillet n’imposant pas un coup
d’arrêt. Jean Monneret et Guy Pervillé ont souligné
l’importance de ces chiffres, en les rapportant à
l’effectif de population concernée. Les 1.773 morts certains de
l’après 19 mars, pour un million de Français
d’Algérie, correspondraient à quelques 100.000 victimes
pour la population métropolitaine. La dictature en Argentine
s’est rendue coupable de 5.811 enlèvements; un calcul
simple m’a amené à indiquer que si le pourcentage avait
été le même qu’en Algérie, 58.509
enlèvements seraient à déplorer. Dix fois plus!
Les lieux des exactions recouvrent une géographie complexe. Le
bled, les fermes, les routes, les lisières des villes, les
limites entre quartiers à prédominances
ethnico-religieuse différentes, mais aussi le centre des villes
ont été concernés.
Rien à faire pour maîtriser cette situation explosive,
attentatoire aux proclamations les plus élémentaires de
toutes les déclarations des droits de l’homme? Même si
l’examen des responsabilités du pouvoir en France a
été laissé prioritairement à une autre
table ronde, il ne pouvait pas être totalement
éludé. Volonté de ne pas risquer de remettre en
cause les accords de désengagement, volonté de punir des
« rebelles »? Du côté des nouveaux
maîtres, incompétence, vengeance, machiavélisme
dans le but de provoquer une épuration ethnique? Ou
épisode de la lutte pour le pouvoir entre les factions rivales
du G.P.R.A. et de l’A.L.N.? Ou tout cela en même temps dans une
collusion entre la France et le F.L.N. qui sembla longtemps contre
nature?
Autant d’éléments qui mériteraient
d’accéder à la vérité médiatique, la
seule qui vaille désormais. Il conviendrait que soit
soulignée la spécificité de la question des
disparus de l’après 19-mars. Existe-t-il un autre exemple - un
seul? - de massacres perpétrés avec l’assentiment
inavoué du gouvernement et de l’opinion publique
métropolitaine, en présence d’une armée passive
(même si de rares interventions salvatrices ont eu lieu)? Et que
dire de l’exem-plarité de ces exactions, de leur reproduction
exacerbée et largement diffusée, de ce modèle de
terreur légué au monde que nous vivons?
Yves
Sarthe