Dire,
parler enfin, être écoutés et compris
Plus de mille
trois cents congressistes au regard parfois encore humide fixent la
scène du Palais des congrès de Perpignan où
vingt-deux parents de disparus, un président d’association et un
rescapé des camps du F.L.N. ont été invités
à s’installer. Dans l’auditorium, les algérianistes et
amis du Cercle, les nombreuses familles de Disparus, le préfet,
le séna-teur-maire de Perpignan, un député, des
conseillers généraux, des élus et directeurs
municipaux, des hauts fonctionnaires, de nombreuses personnes qui ne
connaissent rien ou peu à l’his-toire des Français
d’Algérie ainsi que le président de la Mission
interministérielle aux Rapatriés, sont tous silencieux,
très émus par le film de témoignages-«-Sur
les chemins de la mémoire-» qu’ils viennent de visionner.
Tous retiennent leur souffle en découvrant ces hommes et ces
femmes qui ont accepté de partager leur douloureuse histoire.
Les animateurs lancent le débat en réaffirmant
l’idée qui a prévalu à l’organisa-tion de ce
colloque-: donner la parole aux familles, leur permettre de dire,
parler enfin, être écoutés et compris.

Une
vue de l'assistance dans la salle du palais des congrès
C’est à Andrée Montero, épouse
et sœur de disparus qu’appartient la lourde tâche de livrer le
premier témoignage. Le ton est donné. C’est dans la plus
grande dignité et avec une infinie réserve que Mme
Montero va raconter comment elle a appris la disparition des siens et
les démarches effectuées longtemps après
l’in-dépendance pour tenter de les retrouver.
Suit alors le
témoignage de Colette
Ducos-Ader, épouse de disparu qui rappelle le sort des
enfants mineurs dont le père, la mère ou les deux ont
disparu et pour lesquels quasi rien n’a été fait par les
gouvernements qui se sont succédé depuis quarante ans.
Caroline Adam, fille de disparu et
sa mère Martine,
chacune avec ses mots, dit la difficulté à continuer
d’exis-ter tant pour une adolescente sans père et sans
repères que pour une mère seule dans une nouvelle vie.
Henri et Viviane Ezagouri racontent
comment ils ont échappé à la mort ce 5-juillet
1962. Ils disent l’effroi, la terreur, l’horreur. Ils livrent leurs
souvenirs intacts et montrent l’insupportable comportement de ces
militaires français restés consignés dans leurs
casernes pendant que se déroulaient sous leurs yeux les pires
exactions. Viviane dit que son père n’a pas eu leur chance ce
jour-là, il a disparu. Depuis elle ne cesse de chercher des
informations sur cet événement et voilà que
quarante-deux ans après, elle reçoit, sorti tout droit
des archives du ministère des Affaires étrangères
qui viennent de s’ouvrir, ce document sur lequel il est
écrit-:-«-Père égorgé et jeté
dans le four d’un bain maure-». Viviane ne dort plus.
Philippe Banon apprend à
l’auditoire que son père, son frère ont été
assassinés en Algérie. En 1962, son autre frère
disparaît. Récemment la famille Banon apprend qu’il
était emprisonné avec d’autres dans un endroit connu de
l’État français qui n’a rien fait-!
Mme Simone Gauthier brandit une
grande photo de ses parents et de son frère. Papa dit-elle avait
51 ans, maman 48 et mon petit frère 14. Elle explique les
recherches difficiles, dangereuses et désespérées
comme cette rencontre avec Mgr-Duval qui dira-«-Je le connais
votre petit frère, je prie pour lui mais vous savez… Dieu
rappelle à lui ceux qu’il aime le plus-». (sic-!).
Geneviève Leblanc-Astier
à son tour, avec beaucoup d’émotion retenue prend la
parole tout en avouant ne pas pouvoir parler facilement de la
disparition de son père. Elle attire toutefois l’attention sur
une autre disparition survenue un mois avant celle de son papa. Il
s’agit du frère de celui-ci, son oncle qui sera
libéré le jour même de son enlèvement et
cela grâce à la ténacité d’un agent du
consulat d’Angleterre!
Mme-Andrée Zahm, la voix un
peu cassée par tant de douleurs partagées, remercie avec
beaucoup de chaleur le Cercle algérianiste grâce auquel,
pour la première fois depuis plus de quarante ans, elle peut
parler de son père.
Sur la scène,
les familles des disparus
Mme Torrès souhaite aller en
Algérie se recueillir sur cette terre maintenant
constellée des poussières de disparus.
Jocelyne Ledonne se souvient que
très peu de temps après la disparition de son
père, sa mère apprend où il est détenu.
Elle en avise les autorités françaises qui lui
répon-dent-:-«-Nous n’avons pas d’ordres pour
intervenir-». Depuis, Jocelyne a perdu tout espoir de savoir ce
qui s’est passé.
Joseph Belda qui est resté en
Algérie jusqu’en octobre-1964 raconte ses démarches
auprès des autorités algériennes,
françaises et Croix-Rouge Internationale qui-«-lui ferment
toutes la porte au nez-». Quarante-deux ans ont passé,
pourtant il voudrait savoir la vérité. Pourquoi la DS au
volant de laquelle circulait son père quand il a
été enlevé, cir-culait-elle dans les rues d’Al-ger
avec à son bord des personnalités connues de l’A.L.N.
pendant les mois qui suivirent la disparition-?
René Rouby est né en
Lozère. À 19 ans, volontaire du plan de scolarisation, il
part en Algérie en 1958. Enlevé avec son ami Joël
Caille par les lieutenants d’Amirouche, il reste détenu 114
jours dans un camp de concentration dans la forêt de l’Akfadou
avec des Pieds-Noirs, des militaires, des fellaghas aussi. Quatre mois
d’esclavage, pendant lesquels, battu, enchaîné, il verra
mourir certains de ses compagnons de la gangrène ou
d’épuisement au cours de longues marches forcées. Il dit
que son histoire n’est rien à côté de tous les
témoignages qu’il vient d’entendre-: lui a eu la chance d’en
revenir.
Mme Bonzom raconte comment
après la disparition de son frère le désespoir et
la tristesse se sont installés. Elle explique comment les vies
se brisent après ce 19-mars 1962 quand se déclenche cette
vague d’enlèvements alors que la population est
déjà confrontée depuis plusieurs années aux
nombreux attentats.
Guy Sabatier est enfant quand son
père disparaît. Ce dernier vient d’installer sa famille en
métropole pour la mettre en sécurité puis il est
retourné en Algérie. Ce que sait Guy, c’est
qu’«-ils sont venus le chercher et depuis plus rien…-».
Ginette Cifre avait 12 ans, elle a
entendu crier, elle a vu son père qu’on emmenait. Elle a
crié-«-on prend Papa-!-», et puis plus rien, seul
sur le sol son képi d’agent municipal des abattoirs est
là. Ginette ne peut parler de cette histoire que depuis une
dizaine d’années. Elle explique qu’elle n’a jamais appartenu
à aucune association mais que la médiatisation
outrancière de la torture en Algérie l’a
décidé à porter témoignage. Elle dit qu’il
faut faire connaître nos drames et les faire reconnaître.
Christian Gille, président de
l’association du « Souvenirs des Français disparus en
Algérie-» explique son engagement aux côtés
du colonel Bautista lui-même engagé de longues
années durant auprès du capitaine Leclair et de l'ASFED.
Il rappelle à la mémoire de tous, l’ordonnance du
général de Gaulle de janvier-1959-:-«-La
défense a pour objet d’assurer en tous temps, en tous lieux, en
toutes circonstances et contre toutes formes d’agression, la
sécurité et l’intégrité du territoire ainsi
que des populations-». Dont acte.
Henri Linarès, s’adressant
directement au représentant de l’État-: le
président de la Mission interministérielle aux
Rapatriés, lui dit-:-«-Henri Linarès, mon
père, a 19 ans quand il vient défendre la patrie en 1944
avec l’armée de de Lattre de Tassigny. Il est
décoré pour faits de guerre. Le 16-août 1962, il
disparaît en Algérie et depuis je n’ai aucune nouvelle de
lui. Mon père s’est battu pour la France, j’aimerai que le
gouvernement français se batte aujourd’hui pour lui et pour nous
tous. Merci de m’avoir écouté-».
Après
avoir croisé toutes les informations qu’elle a glanées
ici et là, Pierrette Gex
sait maintenant que son père, sentant le danger, avait
demandé à la gendarmerie la plus proche de l’aide. Aucun
gendarme ne crut bon se déplacer et les parents de Pierrette
furent sauvagement assassinés et jetés à la
hâte, là où elle croit se souvenir qu’enfant elle
allait cueillir les violettes.
Mme Michelle Delattre pense que le
temps est venu de «-réhabiliter tous les Disparus… Et
pourquoi pas demander repentance-».
C’est à Lucien Martin que les animateurs
donnent la parole pour clore ce temps consacré à la
parole des familles. Il porte le prénom et le nom de son oncle
disparu en Algérie qu’il n’a pas connu puisque, né en
1964 en métropole. Lucien, au-delà de son histoire
familiale, explique l’amertume de toute la communauté des
Français d’Algérie livrée pieds et poings
liés à ses assassins. Il dit que la cicatrisation ne sera
pas possible tant que la France ne désignera pas officiellement
les responsables et complices de nos drames.
Des heures
d’émotion partagée, des heures de communion avec les
familles, des heures à la mémoire des Disparus, sans
doute les premières heures d’un long chemin à parcourir
pour que toute la vérité soit dite, entendue et
reconnue-; voilà ce que fut ce moment que d’aucuns
qualifièrent d’indispensable.

Suzy
Simon-Nicaise