Thierry Rolando : Nous sommes convaincus, au plus profond de notre âme, de la justesse de notre combat !


Accueillant le président de la Mission Interministérielle aux rapatriés, Thierry Rolando a prononcé le discours suivant :

Aix-en-Provence accueille aujourd’hui le 36e congrès national du Cercle algérianiste. Quel plus beau symbole pour nous que de tenir notre rassemblement annuel dans une ville aussi emblématique pour tant de Pieds-Noirs qui y ont trouvé, après l’exode, leur deuxième patrie, une ville qui conserve en son sein aussi avec les archives d’Outre-mer, la trace historique de tant de destins de ceux qui ont forgé l’œuvre de la France en Algérie. Permettez-moi, Mme le député-maire, de vous remercier d’avoir répondu à l’appel du Cercle, de notre présidente locale, Evelyne Joyaux et de toute son équipe dont je tiens à saluer le travail d’exception, et d’avoir mis à notre disposition des conditions aussi exceptionnelles. Merci, aussi, de votre soutien sans faille à la cause des Français d’AFN, c’est aujourd’hui une posture politique suffisamment rare parmi les élus pour qu’elle ne soit pas soulignée avec force. Le Cercle algérianiste témoigne donc à nouveau. Il témoigne de la vivacité d’une culture exprimée notamment par la présence de plus de 120 auteurs au Forum algérianiste du Livre. Il témoigne aussi de la vivacité d’une mémoire toujours douloureuse et entend porter avec d’autres cette réalité du drame subi, des souffrances endurées et non encore apaisées, cette volonté au plus profond de notre âme de faire reconnaître notre part de vérité, injustement niée et brocardée. Si le Cercle algérianiste fait aujourd’hui, à nouveau, trente-six ans après sa création, la démonstration de sa capacité de mobilisation, s’il montre qu’il est devenu de manière incontestable la première grande force de notre communauté, c’est bien aussi parce qu’en trente-six ans, il n’a eu de cesse avant d’autres peut-être dans la fidélité à nos racines, de montrer que, pour nous, cette communauté à laquelle nous sommes tant attachés avait une réalité et que sa mémoire et sa culture étaient indissociables. Oui, si le Cercle est ce qu’il est aujourd’hui, c’est parce qu’il a eu constamment pour ambition de porter sans compromission et avec détermination la parole de nos compatriotes, parce qu’il a montré, comme aujourd’hui à Aix, en mettant en exergue la question de la transmission aux jeunes générations qu’il entendait aussi réfléchir et ouvrir des pistes sur notre devenir. Et puis, si aujourd’hui le Cercle algérianiste a une place si singulière dans notre communauté, c’est sans doute parce qu’il est le point de conjonction de tant de sensibilité et de formes d’expression qui lui permet d’accueillir en son sein la quasi-totalité des responsables associatifs pieds-noirs. Alors, mes chers amis, cette parole nous allons continuer à la porter, cette mémoire nous allons continuer à la défendre, parce que nous sommes convaincus au plus profond de notre âme de la justesse de ce combat. Cette exigence de vérité historique, nous tenons à l’affirmer. Face à ceux tout d’abord, appartenant à la sphère journalistique et universitaire qui poursuivent leur œuvre de dénigrement et de négation de nos drames, qui manipulent l’opinion pour que la vision hémiplégique de l’histoire assénée depuis cinquante ans déjà soit le dogme admis par tous.

Oui, nous disons ainsi à ceux qu’il y a quelques mois à peine, à l’initiative par exemple de Benjamin Stora et du Courrier International, prétendaient que la valise ou le cercueil était un mythe, que les Pieds-Noirs avaient été, somme toute, peu nombreux à connaître dans leur chair les actions du FLN, que nous aurions pu rester après l’indépendance en bonne intelligence avec les nouveaux maîtres de l’Algérie si les a priori et le racisme latent de chaque Pied-Noir n’avaient pas été la cause de cette fuite irraisonnée, que leur démarche est ignoble. Elle l’est d’autant plus qu’elle se pare de la présence d’historiens plus idéologues d’ailleurs qu’historiens d’une rigueur qui se veut scientifique. Oui, ces propos disqualifient leurs initiateurs qui masquent sciemment que 10 000 de nos compatriotes, 10 000 sur 1 million ont été assassinés dans d’ignobles conditions par le FLN et que des dizaines de milliers d’autres, telle Nicole Guiraud aujourd’hui présente dans cette salle, victime de l’attentat du Milk Bar, ont été déchirés dans leur chair. Oui, nous entendons dénoncer ceux qui se livrent à ces manipulations permanentes, quelques fois financées par l’Etat et qui relaient les thèses les plus nauséabondes comme celles qui consistent à faire passer au mépris de la douleur des victimes, les poseuses de bombes de la Casbah d’Alger pour des héroïnes des temps modernes suggérant même dans le film « Les porteuses de feu » que l’action terroriste de ces combattantes avait été déterminante pour l’émancipation des femmes algériennes. Oui, nous n’acceptons pas et n’accepterons jamais que certains films à l’ambition militante proclamée n’aient pour seul objectif que de dénoncer l’action de la France et des Pieds-Noirs en Algérie et deviennent y compris dans nos collèges et nos lycées des films de référence.

Ainsi, après « Indigènes » nous aurons à supporter, en 2010, « Hors-la-loi » dont le premier tour de manivelle vient d’être tourné et qui se veut une dénonciation à sens unique des évènements de Sétif. Là, encore, la couleur est clairement affichée par le metteur en scène Rachid Bouchareb : « mon objectif est de contribuer à rétablir la vérité historique » avant d’ajouter que « les porteurs de valises et les Français qui ont participé et aidé la cause algérienne ont leur place dans ce film, ce sont les amis de l’Algérie ». Tout est dit en quelques mots.

Aussi, M. le président de la Mission Interministérielle aux Rapatriés, au nom de mes compatriotes, nous ne pouvons aujourd’hui que mettre en garde l’Etat sur la tentation qui pourrait être la sienne de soutenir par un biais ou par un autre une telle démarche militante. Ce serait, si tel était le cas, un casus belli et pour le coup une rupture définitive avec notre communauté. Et puis, nous entendons demeurer mobilisés et vigilants à l’égard de l’action de ce même Etat, cet Etat qui déclarait par la voix de celui qui en porte les destinées que son « premier engagement est de ne jamais sombrer dans la démagogie de la repentance. Vos ancêtres ont traversé la Méditerranée pour servir la France et pour bâtir un monde nouveau. La France doit leur en être et vous en être à jamais reconnaissante. Vous avez tout perdu. Vous avez été victimes d’une histoire et encore victimes d’un mépris… votre mémoire a été incomprise et parfois souillée par des idéologies plus que par des réalités ». Ces propos porteurs d’espoir étaient annonciateurs d’une vraie rupture avec les pratiques antérieures, rupture que nous appelions de nos vœux. Le bilan est, quant à lui, M. le président, aujourd’hui bien moins flatteur et je ne vous surprendrai pas en vous disant que s’il y a eu rupture, c’est bien entre le Chef de l’Etat et ses engagements non tenus et la communauté rapatriée. Que puis-je d’ailleurs ajouter de plus aux propos que je tenais il y a un an tout juste au congrès de Fréjus ? Quels ont été les signes, quels ont été les messages, quels ont été les mots adressés depuis son élection par le président de la République aux Français d’Algérie, Harkis et Pieds-Noirs confondus ? Oui, il est loin le discours de Toulon et force est de reconnaître qu’il a vite fait place à celui de Constantine qui ouvrait le chemin d’une semi-repentance en reconnaissant par exemple que le déferlement de violences, le déchaînement de haine qui submergèrent Constantine et sa région et tuèrent tant d’innocents était bien le produit de l’injustice que depuis plus de 100 ans le système colonial avait infligé au peuple algérien. Ce système injuste par nature ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d’asservissement et d’exploitation. Le chemin était ainsi clairement balisé, priorité était donnée à la constitution de l’Union pour la Méditerranée sur l’autel de laquelle les Pieds-Noirs étaient sacrifiés. C’est, en vain, que nous cherchons les signes positifs, les signes qui pourraient nous montrer qu’au minimum l’équilibre des mémoires, l’équilibre des souffrances sont respectés. Hélas, rien ne vient malheureusement compenser ce déficit de reconnaissance. Ainsi, à longueur de visites ministérielles, l’Algérie du président Bouteflika, réélu pour son troisième mandat, poursuit son action de dénonciation du génocide et des crimes qu’aurait commis la France en Algérie de 1830 à 1962 sans qu’aucune déclaration de l’Etat français ne vienne en contrepoint mettre un terme à ces propos revanchards et à cette haine des Pieds-Noirs et des Harkis. Le plus bel exemple et le plus mauvais signe pour nous n’est-il pas celui donné par le secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants, le ministre d’ouverture Jean-Marie Bockel, qui, succédant à ce poste à un autre thuriféraire du 19 mars, Alain Marleix, n’hésitait pas à déclarer en mai 2009 à Alger au journal El Akbar « plus de 60 000 Algériens ont pris part aux combats de l’époque aux côtés de l’armée française, je voudrais seulement rappeler qu’à l’époque la ligne de frontière entre le bon et le mauvais choix n’était pas si évidente qu’elle apparaît aujourd’hui ». Il aura fallu qu’un secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants français laisse entendre en Algérie que les harkis avaient fait le mauvais choix. « Nous respectons la douleur, devait-il ajouter, que peut causer le souvenir des morts des deux côtés de la Méditerranée et respectons la légitimité du combat mené par les Algériens ». Alors même que les entraves à la libre circulation des Harkis en Algérie sont plus que jamais d’actualité, ces mots terribles raisonnent avec douleur au fond de chacun d’entre nous. Ce choix est pourtant bien celui voulu par le président de la République.

Alors, M. le président de la Mission Interministérielle aux Rapatriés, vous dont je connais l’attachement personnel et sincère à notre cause, vous qui avez, je vous en donne acte, contribué à aider les associations et à les associer au travail entrepris sur les disparus en Algérie, je ne peux malheureusement que dresser un carton rouge de ce bilan présidentiel.

Ce bilan, que ni le fiasco du Mémorial d’Outre-mer de Marseille, ni le naufrage du Haut Conseil aux Rapatriés que nous avons quitté parmi les premiers, ni même la création enfin annoncée de la Fondation de la guerre d’Algérie dont les contours demeurent pour nous obscurs et dont on entrevoit peu la place qu’auront les rapatriés ne viennent rehausser.

Je me dois donc, M. le président, de vous dire et de dire par votre intermédiaire au chef de l’Etat que la dignité à laquelle nous aspirons, la soif de vérité qui est la nôtre, notre ardent souhait de voir enfin au plus haut sommet de l’Etat notre part de vérité prise en compte, nos douleurs et nos souffrances reconnues, nos drames admis, exigent mieux que cela. Aujourd’hui, M. le président de la République, vous êtes sans doute parvenu à atteindre l’un de vos objectifs celui de la rupture, de la rupture avec toute une communauté qui aujourd’hui se sent blessée et trahie et qui vous invite à vous reprendre, à ne pas tourner le dos à vos engagements au nom d’une ouverture improbable et d’une union méditerranéenne mort-née, à retrouver le chemin d’un langage de courage et de vérité.

Thierry Rolando
président national du Cercle algérianiste

Retour