Dans
quelques mois ce sera l’anniversaire de la ve République, les
cinquante ans de l’accession au pouvoir du général De
Gaulle et… des promesses du 13 mai 1958 faites aux populations
d’Algérie.
Comment cette date sera-t-elle marquée ? Avec faste ou avec
discrétion ? Dans notre société qui en est si
friande, même l’absence de commémorations devient
symbolique. Rappelons la non-commémoration de la victoire
d’Austerlitz ! De plus, cet anniversaire interviendra à la suite
d’une période de grande effervescence politique qui a
commencé avec l’élection présidentielle et
législative en 2007, et qui se prolongera avec les
élections municipales en 2008.
En ce qui concerne les Français d’Algérie, toujours
réduits au silence mais toujours vigilants, ils savent par
expérience qu’émissions et débats se multiplieront
certainement, et qu’ils en seront écartés, comme
d’habitude.
Histoire et mémoire
« Il y a une mémoire
révolutionnaire, il y a une mémoire gaulliste… Ce qui est
très grave, c’est que certaines révolutions deviennent
propriétaires de la mémoire. Par exemple, il n’y a plus
d’Histoire en URSS. On ne sait jamais de quoi hier sera fait… ».
C’est Emmanuel Le Roy-Ladurie qui s’exprimait ainsi, en 1980 (sans que
cela concerne l’Algérie).
C’est rappeler d’une phrase que l’Histoire n’est pas une science
exacte, et que son enseignement est un enjeu pour le pouvoir. Tout
dépend donc évidemment de celui qui détient la
réalité du pouvoir.
Lorsque je participais au conseil scientifique du projet de «
Mémorial de la France d’Outre-mer », à Marseille,
son président répondait régulièrement
à mes objections concernant la partialité du texte qu’il
proposait en invoquant la « non-exhaustivité ».
À l’entendre, seule l’impossibilité matérielle de
tout dire et de tout montrer l’empêchait de prendre en compte tel
fait, tel événement, que je lui demandais
d’intégrer. Raymond Aron me semble plus près de la
vérité lorsqu’il parle de « sélection
historique ». « Les
événements que retient la connaissance historique sont
ceux qui se rapportent à des valeurs, valeurs affirmées
par les acteurs ou par les spectateurs de l’histoire… Nous retenons du
passé ce qui nous intéresse. La sélection est
dirigée par les questions que le présent pose au
passé ».
Raymond Aron ne reconnaît donc pas aux historiens le statut de
scientifique détaché et omniscient. On déduit au
contraire de son analyse que la qualité d’un chercheur
dépend de sa capacité à reconnaître sa
propre perspective. C’est en effet la condition pour ne pas en
être prisonnier, mais aussi pour comprendre les hommes que l’on
prétend étudier.
Au xixe siècle la majorité des occidentaux croyaient aux
bienfaits du progrès technique et surtout à l’œuvre
civilisatrice de la France ; c’était la valeur de
référence que le xxie siècle rejette. Que dit
l’historien aujourd’hui, alors que les médias font irruption
dans l’Histoire ? « L’antiracisme » est imposé
à l’opinion publique comme valeur moderne. Il imprègne
les images, les textes, les slogans et, finalement, il inspire les
lois. Par une logique digne du monde de Big Brother peint par Orwell,
ce sont « les horreurs de la colonisation »
attestées par les historiens habitués des plateaux de
télévision, ou invités de la presse, qui
paradoxalement lui donne son énergie et sa justification.
L’antiracisme devient de ce fait le vrai progrès,
c’est-à-dire une victoire à caractère moral. Le
développement économique et technique, les
améliorations de la qualité de vie que les «
Français d’Algérie » ont apportés à
leur terre de naissance ne sont pas absolument niés mais
présentés aujourd’hui, avec le label scientifique, comme
le moyen de l’exploitation et de la domination qu’ils ont
exercées sur la population autochtone.
Histoire et réalité
L’éloignement de l’Algérie, l’intérêt
limité que les Français de métropole ont
généralement montré pour leur Outre-mer, ont eu
des effets comparables à ceux que l’on doit aux transformations
radicales subies par l’histoire après 1968. En effet, à
partir de là, il s’agissait moins d’explorer le réel que
de lui substituer une vérité créée qui soit
en quelque sorte plus « vraie » que lui.
Au début du xxe siècle Charles Péguy
tempêtait contre une telle orientation qui se profilait
déjà. Il s’indignait de « cette arrogance raide envers la
réalité… cette présomption, cet orgueil, ce
hautain mépris de toute vie, de toute réalité, de
toute race, de tout génie, de toute originalité… cette
prétention de classer, cette universelle distribution de prix,
ce dédain scientifique de toute réalité
traditionnelle, usagère, familière, mémoriale
».
Bien plus tard, Fernand Braudel, à qui on attribue pourtant la
paternité de la « nouvelle histoire »,
s’était élevé contre le mauvais usage qui avait
été fait de ses méthodes, lorsque l’on
prétendait les utiliser pour « des enfants dont la
mémoire n’est pas suffisamment peuplée ».
Les effets se vérifient aisément avec les
étudiants en histoire ou en lettres, qui demandent à
rencontrer des « rapatriés » pour rédiger un
mémoire les concernant. Les qualités personnelles de ces
étudiants ne sont pas en cause mais, comme dans une auberge
espagnole où l’on mange les mets que l’on apporte avec soi, la
plupart ne découvrent de l’histoire de la France en
Algérie, et de sa population, que ce qu’on les a
préparés à y trouver.
Rares sont ceux qui peuvent avoir l’intuition de l’existence d’une
réalité autre. Ils sont formés à penser que
l’on ne peut rendre compte de quoi que ce soit qui concerne les 132 ans
de présence française sans utiliser la grille de «
l’idéologie coloniale ». Aussi elle conditionne la plupart
de leurs sujets ; ils en trouvent partout les signes. À croire
qu’en Algérie, avant 1962, même les parfums étaient
coloniaux. Pourquoi pas ? Il faut bien partir de quelque chose !
N’est-ce pas ainsi que procèdent les vrais historiens, ceux qui
sont capables de corriger leur hypothèse de départ, ou de
l’abandonner, lorsqu’ils constatent qu’elle n’est pas bonne ! Certes,
mais pour cela il faudrait que les étudiants aient cette «
mémoire peuplée » dont parle Braudel, et pas
seulement avec les éléments fournis par la doctrine
« anti-coloniale ». Connaître la géographie,
l’histoire des populations d’Algérie, les religions, la vie des
villages, les conditions d’implantation des familles, les valeurs de
l’époque, voilà qui devrait apparaître comme
indispensable avant de prétendre dégager les grands
courants, les structures économiques, sociales,
idéologiques… Or un mémoire se rend au bout de quelques
mois. C’est court. Juste assez long pour lire les ouvrages qui font
autorité… C’est tout dire !
Les défenseurs de l’histoire «
événementielle » s’indignaient que, depuis 1968,
dans l’enseignement de l’histoire de France, l’enchaînement des
siècles, la succession des rois, les grandes batailles comme
Poitiers, Bouvines ou Austerlitz aient été
remplacées par quelques dates sur une frise chronologique
abstraite. Ils refusaient que l’on expédie Jeanne d’Arc ou Du
Guesclin aux oubliettes. Ils prévoyaient qu’ainsi
disparaîtrait tout sentiment d’appartenance à une histoire
commune qui n’existe qu’incarnée par des personnages ou au
travers de grands événements.
Pour ce qui concerne notre histoire en Algérie, le ménage
avait été fait une dizaine d’années auparavant.
Aucune chance qu’en métropole, un adolescent de cette
époque s’identifie au soldat courageux, au pionnier aventureux,
au grand médecin ou à l’instituteur isolé dans un
village du bled algérien. Aucune chance non plus que l’adulte
qu’il allait devenir reconnaisse son semblable dans le postier,
l’ouvrier, le conducteur de tramways… Ils savaient seulement qu’en
Algérie la lutte des classes se confondait avec la lutte des
races.
L’avenir ?
Peut-on espérer des archives qu’elles permettront à nos
enfants d’ouvrir plus tard un véritable dialogue avec notre
passé ? Citons Pierre Boyer, le conservateur qui, avec Charles
Uthéza, son adjoint, ont « organisé » leur
transfert, dans des conditions incroyables, en 1962. Il s’exprimait
ainsi lors d’une conférence qu’il fit au Cercle
algérianiste d’Aix-en-Provence : « La façon très pénible
et quasi artisanale dont fut effectué le rapatriement des
archives de souveraineté suffirait à elle seule à
expliquer qu’il nous aurait été bien impossible,
même si nous en avions eu l’intention, d’emporter aussi les
archives de gestion. L’ensemble du transfert limité à ces
seules archives de souveraineté peut s’évaluer
approximativement à cent cinquante tonnes. Ce qui est
très peu… en matière d’archives. Les archives d’une seule
école nationale comme l’école des Mines,
s’élèvent, on a fait le calcul, à cinq cents tonnes
».
Nos sources sont donc fragiles et limitées. Ce seul exemple
montre en outre de quoi la France s’est
délibérément privée en repoussant sans
cesse le projet d’un « lieu de mémoire » (au sens
littéral du terme) où rassembler et conserver les traces
de notre passé. Comme cela se passe pour un outil dont l’usage
est perdu, les connaissances des Français d’Algérie
étaient indispensables pour commenter, compléter, agencer
entre eux ces documents, les remettre dans leur contexte. Ils
étaient pourtant faciles à retrouver, ces hommes et ces
femmes, dans les associations regroupant les agriculteurs, les
enseignants, les administrateurs, les constructeurs de barrages, etc.…
Ils détenaient la chair du passé révolu,
irréductible aux concepts de notre époque.
En discréditant les « Pieds-Noirs » sur le plan
moral et idéologique, en provoquant leur exaspération par
des accusations incessantes, dans une société où
la polémique est le moteur de l’information, on s’est
donné toutes les raisons de les rendre responsables, devant
l’opinion publique, des atermoiements dans les projets qui n’ont pas
abouti.
À défaut de chercher à connaître ce que fut
la réalité et la vie des femmes et des hommes en
Algérie, (ce qui aurait pu fournir plus d’une occasion de
rapprochement avec le peuple algérien), on pourra étudier
comment l’amputation de la terre s’est doublée pour les «
rapatriés » de celle de la mémoire.
Évelyne Joyaux