Le
Cercle algérianiste témoigne, à nouveau. Il
témoigne de la vivacité d’une culture. Il témoigne
de la vivacité d’une mémoire.
Il témoigne, aussi, de la réalité du drame subi, de la réalité des souffrances endurées et non encore apaisées et ce témoignage prend, aujourd’hui, plus que jamais son sens car il s’opère dans un contexte intellectuel et moral particulier.
En effet, depuis plusieurs mois déjà un mal insidieux parcourt notre pays, pénétrant les esprits jusqu’au plus haut sommet de l’État. Ce mal, vous l’aurez reconnu, tient en quelques mots, il a pour nom repentance et repentance coloniale en premier lieu.
Depuis quelques mois, ce mal érigé en véritable dogme mais qui fait son office de manière inaltérable est au centre de tout le débat intellectuel et politique français. Un véritable réquisitoire a été dressé contre la France outre-mer comme le rappelle l’historien Daniel Lefeuvre, une nouvelle génération d’anticolonialistes s’est levée qui mène combat pour dénoncer le péché capital que nous devons tous expier : notre passé colonial. Il faut battre notre coulpe car nous avons pressuré les colonies pour nourrir notre prospérité, les laissant exsangues à leur indépendance, nous avons fait des « indigènes » de la « chair à canon », nous avons bâti cet empire colonial sur un fondement génocidaire.
Ainsi, si cette tyrannie de la pénitence, décrite par Pascal Bruckner, est pourfendue par quelques-uns, elle n’en poursuit pas moins son inexorable parcours au sein de nos élites politiques et médiatiques.
Le discours est subtil, il prend la forme d’une exigence d’équité et de reconnaissance de la part d’ombre de notre histoire, ni plus ni moins.
Mais alors, cette repentance coloniale ne serait-elle que mirage ? Cette détestation et cette stigmatisation de l’œuvre de la France outre-mer seraient-elles irréelles ?
Telle n’est pas notre conviction.
Les lobbys «droit-de-l’hommistes» constituent à l’évidence depuis la gigantesque orchestration et manipulation de l’abrogation de l’article 4 de la loi du 23 février 2005, l’avant-garde, le fer de lance des contempteurs de la présence française outre-mer.
Il serait fastidieux d’illustrer d’exemples le catalogue de leurs exigences, de la reconnaissance par la loi de la seule traite négrière occidentale, à l’exception de toutes les autres, à la formidable médiatisation du film « Indigènes » qui, bien que soulevant la nécessité de reconnaître le sacrifice de l’Armée d’Afrique pendant la seconde guerre mondiale, ce pourquoi nous nous sommes toujours battus, omet dans le cadre de l’idéologie ambiante de consacrer ne serait-ce que quelques pages au sacrifice des milliers de Pieds-Noirs qui furent tout autant que d’autres sinon plus la véritable « chair à canon » de cette dramatique période. Et puis, que dire de la dernière exigence en date, celle du MRAP et du trop fameux Conseil Représentatif des Associations Noires de France, le CRAN, demandant le retrait de l’édition 2007 du Petit Robert, au motif que la définition du terme colonisation présenterait celle-ci sous un jour trop positif.
Les repentants ne connaissent désormais plus de limites à leurs exigences.
Mais il faut, aussi, en dépit des dénégations, nous interroger sur la part de responsabilité dont nous ne saurions exonérer le sommet de l’État dans cette dramatique course à la repentance.
N’y a-t-il pas un encouragement à la repentance, en effet à laisser dans l’ombre la commémoration d’Austerlitz pour ne célébrer, en grande pompe, que celle de Waterloo ? N’y a-t-il pas une incitation à la repentance à exiger l’abrogation de l’article 4 au motif que l’histoire doit être indépendante du pouvoir politique et que les manuels scolaires ne sauraient être sous influence de l’État alors que dans le même temps le chef de l’État reconnaît le bien-fondé d’une intégration de l’histoire de l’esclavage dans ces mêmes manuels scolaires ? N’y a-t-il pas une part de repentance à sacrifier sur l’autel du politiquement correct une partie symbolique de la loi sur les rapatriés tout en préservant les autres lois mémorielles et en particulier la fameuse loi Taubira ? N’y a-t-il pas une démarche de repentance à reconnaître sous la forme d’un discours sibyllin, certes, mais bien compris en revanche de nos interlocuteurs, la responsabilité de la France à Sétif, sans en rappeler les causes préalables, ainsi qu’à Madagascar ? N’y a-t-il pas, enfin, une amorce de repentance à s’enfermer dans un silence des plus assourdissants, plusieurs mois durant, alors même que la France et son action outre-mer font l’objet des provocations, insultes et comparaisons des plus odieuses de la part d’Abdelaziz Bouteflika, auquel le chef de l’État il y a quelques jours vient de lancer un nouveau message d’amitié ?
Non, nous objectera-t-on. Tout ceci ne constitue pas l’ombre d’une repentance et comme me le précisait le président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, il n’y a dans tout cela ni reniement, ni renoncement, ni repentance.
Mais pour nous Pieds-Noirs, ce qui est sans doute plus grave encore, c’est que le corollaire de cette repentance, de cette action de condamnation sans appel de l’histoire coloniale de la France et de la présence française en Algérie en particulier est qu’il faut dans le même temps sacrifier les instruments de la colonisation : les Pieds-Noirs. Toutes les mémoires de la guerre d’Algérie auraient droit de cité, toutes auraient leur part de vérité, toutes devraient être prises en compte mais voilà il apparaît qu’au fil du temps l’une de celles-ci, la nôtre, serait moins acceptable que les autres.
Permettre aux Pieds-Noirs de faire œuvre de mémoire, de revendiquer leur histoire, d’exposer le drame de l’exil et de l’exode, celui des disparus, apparaît chaque jour davantage pour les groupes de pression les plus extrémistes tels que la Ligue des Droits de l’Homme ou le MRAP qui possèdent de puissants relais médiatiques comme une provocation pour la réconciliation avec l’Algérie.
Cela doit nous amener désormais à nous interroger sur le droit d’expression de la mémoire pied-noire.
Que penser, en effet, des interdictions, des manifestations d’hommages aux morts et aux disparus de l’Algérie de Marignane ou des Champs-Élysées le 5 juillet dernier, alors, qu’il y a quelques jours à peine, un rassemblement en hommage aux victimes FLN du 17 octobre 1961 se tenait à Paris et que le maire de cette ville inaugurait il y a quelque mois publiquement une plaque à la mémoire de Maurice Audin ?
Que penser de cet accouchement difficile du Mémorial outre-mer de Marseille dont beaucoup de Pieds-Noirs considèrent qu’il leur est parfaitement étranger. Mémorial qui, comme celui de Georges Frêche à Montpellier doit, soit disparaître, soit se muer en fondation franco-algérienne ouvrant sa porte à toutes les parties sauf la nôtre bien évidemment selon la volonté des historiens et des lobbys revanchards ?
Que penser, enfin, de l’exigence de ces mêmes groupes, d’interdire le Mur des Disparus de Perpignan qui, je vous le rappelle, est une initiative associative et privée, au motif sans doute que les victimes de ce drame ne seraient pas les bonnes ?
Que penser, enfin, de ces mêmes exigences qui voudraient que le Centre culturel de l’œuvre française en Algérie de Perpignan appartenant au Cercle algérianiste soit lui aussi placé sous la coupe d’une même fondation franco-algérienne dont on imagine le prisme idéologique ?
Oui, nous pouvons légitimement nous interroger sur cette inquiétante dérive antidémocratique exercée sous la pression de groupes dont le sectarisme et l’outrance sont chaque jour plus manifestes et qui n’ont d’autre objectif que d’imposer par la force les thèses du FLN.
Oui, nous pouvons légitimement nous interroger sur notre droit à honorer nos disparus lors de l’inauguration du Mur des Disparus, en octobre 2007, où une très forte mobilisation et en premier lieu celle de centaines de familles de victimes d’enlèvements et d’assassinats aura lieu, et sur la volonté de l’État de maintenir l’équité entre toutes les mémoires.
Oui, pour notre part, nous serons vigilants et déterminés.
Nous serons fidèles à nos racines, fidèles à cette mémoire qui exige, enfin, quarante-quatre ans après notre exode, que le drame des disparus pieds-noirs et harkis victimes d’une vengeance aveugle ne retombe pas dans l’oubli.
C’est
pour l’honneur de notre communauté que nous,
Algérianistes,
nous serons au premier rang et nous ferons face à nouveau.
Thierry Rolando
président national du Cercle algérianiste