Les amitiés particulières

Nous savions déjà qu’Abdelaziz Bouteflika éprouvait pour nos hôpitaux un amour immodéré et vouait à notre médecine militaire un culte sans cesse réaffirmé. Mais ce que nous n’avions pas perçu jusqu’alors, à sa juste mesure, c’est sans doute la profondeur et l’intensité de l’amitié que nourrissait, à l’égard de notre pays, l’hôte d’El Mouradia. En affirmant, en effet, dans sa récente allocution de Guelma, énième discours fleuve à la sauce révolutionnaire, qu’il ne voulait pas d’une « amitié cannibale entre la France et l’Algérie » et donc d’un « traité qui n’éclairerait pas la face noire de la colonisation », Abdelaziz Bouteflika a très certainement, et à son corps défendant, rendu à la France un service des plus éminents. Ce qu’a sans doute voulu nous signifier, en outre, le président Bouteflika en envoyant, comme le rapporte le journal algérien Liberté, « cette torpille dans la gueule de la France », c’est son désir profond d’une amitié véritable entre nos deux pays, d’une amitié sans détour et sans faux-semblant. Certes, les esprits chagrins au rang desquels nous figurons, nous Pieds-Noirs, pourront trouver que notre ami d’outre-Méditerranée a eu la main lourde et le verbe excessif à l’occasion des multiples témoignages d’amitié, dont il a gratifié la France depuis plus de un an déjà. Il faut, à l’évidence, reconnaître que ce combattant de la révolution algérienne n’aura pas fait dans la dentelle jusqu’à en épuiser à force de diatribes son vocabulaire en comparant les Harkis aux collabos, la présence française en Algérie à l’occupation nazie, les fours à chaux aux fours crématoires, ou en fustigeant le soi-disant déni de justice et de racines, le négationnisme ou bien encore la décivilisation coloniale, terme de son invention.

Mais il nous faut voir au-delà et dépasser notre premier sentiment. En exigeant une sempiternelle repentance et que l’on fasse toute la lumière sur le déferlement de violence génocidaire, Bouteflika nous invite sans doute à lui tenir, en retour, un langage de vérité, un langage qui lui a fait défaut jusqu’à présent. Oui, car M. Bouteflika est un être exigeant qui ne se satisfait pas des mièvreries d’un Douste-Blazy ou de l’autisme navrant du président de la République, mais bien au contraire, qui appelle de ses vœux un discours du fond du cœur qui soit celui d’un ami véritable. Alors, nous ne pouvons que recommander à nos élites de répondre sans plus tarder aux attentes d’Abdelaziz Bouteflika. Offrons, à cet ami des propos empreints de vérité.

Rappelons-lui, en premier lieu, sans ambages, la responsabilité qui a été la sienne dans l’ère glacière dans laquelle son mentor Houari Boumedienne, dont il fut l’homme lige, a plongé l’Algérie.

Rafraîchissons-lui la mémoire sur ce qu’a été le fiasco économique et social de ces quarante-cinq années d’indépendance d’un pays qui pourtant avait tout pour assurer son décollage agriculture, hydrocarbures, capacité touristique…

Remettons-lui en mémoire les crimes qui furent celui du sinistre parti unique dont il est issu, le FLN, crimes à l’égard des Harkis que nous pouvons à juste titre qualifier de génocide, crimes à l’égard de milliers de Pieds-Noirs assassinés sauvagement avant et après le 19 mars 1962, crimes dont il est en tant que cacique du régime coresponsable. Susurrons-lui à l’oreille, lui qui souffre visiblement d’une mémoire hémiplégique, les mots d’El-Milia et de Melouza. Rappelons-lui enfin, la sinistre mascarade du régime militaire et policier algérien, dont il est l’acteur majeur, et les 200 000 morts de la guerre civile dont, à n’en pas douter, cet amoureux de la vérité et ses amis portent une large part de responsabilité. Et puis, enfin, n’omettons pas, à nouveau, de remercier ce triste sire d’avoir torpillé un traité d’amitié sans avenir et d’avoir épargné à la France de faire, après coup, le douloureux constat que l’on peut se passer d’amis tels que lui. Ce langage, nous en sommes convaincus, Abdelaziz Bouteflika saura le comprendre et si tel n’était pas le cas, il serait toujours opportun de lui remettre en mémoire ce simple proverbe arabe qui énonce que « le chameau voit la bosse du voisin, mais oublie de voir la sienne ». Et puis, enfin, adressons à notre président de la République, Jacques Chirac, lui dont les raisonnements et les initiatives sont toujours inattendus : « Nous sommes conscients, Monsieur le Président, de votre vif souhait de jalonner les derniers instants de votre présidence peu flamboyante par un ultime coup d’éclat, qui consisterait à renouveler ce que fit l’un de vos prédécesseurs avec le traité d’amitié franco-allemand en signant un traité d’amitié identique avec l’Algérie dont peu importerait le prix et les conditions et dont bien sûr les Français d’Algérie seraient les premiers sacrifiés. Mais il est une évidence qui vous a sans doute échappé dans ce grand dessein, Monsieur le Président, c’est qu’à l’époque, nos interlocuteurs allemands étaient d’une autre trempe, présentaient un autre profil devant l’histoire et pour tout dire étaient des amis sincères de la paix qui n’avaient pas de sang sur les mains. Alors nous vous prions respectueusement d’écouter pour une fois notre modeste conseil qui se veut être un langage de raison et de faire vôtre cette maxime latine que chaque citoyen peut s’approprier… « Errare humanum est, perseverare diabolicum… ».

Thierry Rolando
Président national du Cercle algérianiste


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