Une commémoration au
goût
amer
On nous l'avait promise grandiose cette
cérémonie
du 60e anniversaire du débarquement de Provence le 15 août à
Toulon. Et grandiose, elle
le fut en effet, avec son défilé naval d'exception et la
présence d'une quinzaine de
chefs d'État étrangers.
Il était grand temps
que
la nation reconnaisse enfin le
sacrifice de tous ses fils des anciennes colonies qui ont payé
de leur vie la libération du
territoire. Il était grand temps que l'on rappelle en
particulier, la part essentielle prise à ces combats par les
Français d'Afrique du Nord, dont vingt sept classes furent
mobilisées après le 8 novembre 1942.
Comment ne pas se souvenir, en effet, des 168000 incorporés sous
les drapeaux, soit près de
15,6 % de la population européenne d'Afrique du Nord, dont les
9/10e, Pieds-Noirs d'Algérie?
Comment ne pas se rappeler les 20000 morts et les 32000 blessés
des campagnes de Tunisie,
d'Italie, de France et d'Allemagne? Comment, enfin, laisser plus
longtemps dans l'ombre, la participation
de 173000 soldats Tunisiens, Algériens, Marocains et Noirs
Africains des anciennes
colonies, dont 20000 tués au combat? (1)
Oui! il était grand temps, et
pourtant cette
commémoration laisse aujourd'hui chez chacun d'entre nous un
goût amer et ce goût amer a pour nom
« Bouteflika ».
Les Pieds-Noirs eux aussi sont
favorables à la
réconciliation entre les peuples et demeurent attachés
à cette terre d'Algérie qui les a vus
naître. Mais le chemin de la réconciliation ne peut
s'accomplir que si les efforts sont partagés et si, chacun de
son
côté, marche du même pas. Or, force
est de reconnaître que dans ce
domaine, M. Bouteflika a fait le
choix de l'invective et de l'anathème. Comment oublier les
paroles revanchardes et les propos
haineux lancés à l'encontre de nos compatriotes harkis
lors de l'un de ses voyages officiels en
France? Comment oublier également, dans sa proposition de retour
en Algérie, le tri qu'il
souhaitait faire entre bons et mauvais Pieds-Noirs, nous qui acceptons
sur notre sol tous les caciques du
F.L.N., telle Mme Zohra Driff, poseuse de bombes de la bataille d'Alger?
Oui, nous aurions été
en droit d'attendre lors de ce
moment solennel, un geste de réconciliation et une parole
d'apaisement de M. Bouteflika.
Mais rien n'est venu, nul propos de
repentance, nulle main tendue.
Certains nous ont objecté qu'il ne fallait pas tout
mélanger, que nous étions là pour
commémorer le souvenir des anciens combattants de l'armée
d'Afrique.
Cela, nous ne saurions l'oublier, nous qui en comptons beaucoup dans
nos rangs, comme nous ne pourrions
oublier que les premières victimes du F.L.N. furent justement
ces mêmes
combattants musulmans ou européens qui proclamèrent leur
attachement à la France.
Cette invitation sans contrepartie a,
avec juste raison, indigné
à l'exception de quelques présidents d'associations sans
troupes toujours prompts à relayer la
parole du pouvoir du moment, la quasi-totalité de la
communauté rapatriée. Plus de
quarante collectifs d'associations ou de maisons de rapatriés de
toute la France, représentant
plusieurs centaines d'associations, ont ainsi manifesté
publiquement leur réprobation. De même,
il faut souligner l'initiative courageuse de plus de soixante-dix
parlementaires qui ont tenu à faire part de
leur émotion et de leur réprobation à
l'égard de cette visite, en dépit des
pressions officielles.
Le Cercle algérianiste, et
c'est tout à son honneur, a
été une fois de plus au premier rang aux
côtés de tous nos amis pour porter la parole de nos
compatriotes et condamner
cette présence inacceptable.
Oui! il nous faut tourner la page et
les Pieds-Noirs y sont prêts.
Oui! il faut aller vers la
réconciliation, mais encore faut-il
trouver en face de nous des gens de bonne volonté et faut-il
aussi que les signes et les gestes du
président de la République soient de nature à
apaiser la totalité des douleurs et des passions.
Nous aurions souhaité dans ce
domaine, par exemple, qu'il
s'adresse aux anciens combattants pieds-noirs en particulier, qu'il ait
aussi une parole attendue depuis
plus de quarante-deux ans pour les familles de disparus, que nous
retrouverons nombreuses
à Perpignan fin octobre 2004 et
qui sont toujours dans la peine et la
quête d'une reconnaissance
de leurs drames.
Nous n'avons rien entendu, si ce
n'est l'attribution de la
Légion d'honneur à l'Alger d'aujourd'hui, ou des rumeurs
d'une éventuelle visite du
président de la République, le 1er novembre 2004 dans
cette ville, pour répondre à l'invitation de ce
même Bouteflika. Tout cela doit nous inciter, plus que jamais,
à la vigilance.
Oui! M. le président de la
République, une fois de plus
nous sommes déçus et, pour nous, ce rendez-vous du 60e
anniversaire du débarquement de l'armée
d'Afrique avec la communauté des Français
d'Algérie, est un rendez-vous manqué.
Thierry Rolando
président du Cercle
algérianiste