PIERRE LOTI ET L'ALGERIE
On connaît la fascination exercée sur Pierre Loti par l'lslam. Cette fascination s'explique d'abord par un certain rejet de la civilisation occidentale de la fin du XlXe siècle. Pierre Loti répugne à l'égalitarisme: "tout le monde est à l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette", explique le héros d'"Aziyadé" à son ami Achmet, désireux de savoir comment on vit en Europe, "il y a des lois sur tout et des règlements pour tout le monde, si bien que le dernier des cuistres a les mêmes droits à vivre qu'un garçon intelligent et déterminé, comme toi ou moi par exemple". De plus, le décor européen lui semble étriqué:."Les maisons sont toutes carrées et pareilles; pour perspective, on n'a guère que le mur de son voisin, et souvent cette platitude vous étouffe, on voudrait s'élever pour voir plus loin". Surtout, son âme romantique, sa sensibilité sans cesse sollicitée par la mort, la mort des hommes et celle des civilisations, ne sont pas à l'aise dans cette civilisation, qui ne rêve que de progrès, mais qui a perdu le sens du sacré. SOUS LE CHARME DE L'ISLAM Alors, aux
"vociférations avinées de nos Bourses du
travail", aux "inepties de nos parlotes politiques, entre deux
verres d'absinthe au cabaret ", Pierre Loti, toujours dans
"Aziyadé", oppose les "simples et les sages",
des pays musulmans ."qui attendent que le muezzin chante là-haut
dans l'air, pour aller pleins de confiance s'agenouiller devant
l'inconnaissable Allah, et qui plus tard, I'âme rassurée, mourront
comme on part pour un beau voyage". On retrouve cette opposition dans
"Au Maroc": "même le dernier des chameliers
arabes", y écrit-il, "qui, après ses courses par
le désert meurt un beau jour au soleil en tendant à Allah ses
mains confiantes, me paraît avoir eu la part beaucoup plus belle qu'un
ouvrier de la grande usine européenne, chauffeur ou diplomate, qui finit
son martyre de travail et de convoitises sur un lit en blasphémant
". UNE FEMME DE HAREM De la
Turquie, Pierre Loti devait faire sa patrie d'élection. Son premier
séjour y date des années 1876 et 1877, lorsque, jeune officier de
marine, il est envoyé à Salonique (alors sous la domination
turque), puis à Constantinophe, I'actuelle Istanbul. C'est dans ces deux
villes qu'il rencontrera une femme de harem, qu'il aimera et immortalisera sous
le nom d'. "Aziyadé" (titre du roman publié en 1879,
son premier grand succès). Mais c'est de la Turquie surtout qu'il
tombera amoureux, apprenant en deux mois la langue turque, se faisant le
poète de Constantinople, de ses cimetières et de ses cafés
(l'un deux y porte encore aujourd'hui son nom), se déguisant et se
faisant passer pour turc. Il fera plusieurs autres séjours en Turquie,
notamment en 1880 ( "Fantôme d'Orient", publié en
1892), en 1900 ("Constantinople 1900"), de 1903 à
1905 (."Les Désenchantées", publié en
1906), puis encore après sa retraite, en 1910 et en 1913. Ami des
sultans, il se montrera passionnément turcophile au point, dans la
question d'Orient, de soutenir, en tant que journaliste et écrivain,
l'Empire ottoman (ennemi pourtant de la France), y compris pendant la
première guerre mondiale (" La Turquie agonisante",
1913; "La Mort de notre chère France en
Orient ", 1920; ."Suprêmes Visions d'Orient ",
1921). Au total, l'lslam est bien
pour Loti une seconde patrie, et l'on sait la place qu'il lui fit dans son
étonnante maison natale, dont il avait fait un puzzle
hétéroclite (1) : une de ses pièces
était transformée en mosquée, une partie des
matériaux provenant de la démolition d'une mosquée de
Damas, tandis qu'une autre, devenue un salon turc, et vouée au culte
d'Aziyadé, contenait des souvenirs ramenés de
Constantinople. TAPIS DE LAVANDE ET LONGS
YEUX PElNTS Le vilain métier de Zehra, on le voit, ne le rebute pas. C'est aussi celui qu'exercent ces trois visiteuses venues le trouver sur son navire, et qu'il trouve très jolies. De ces diverses expériences, Pierre Loti s'est servi pour écrire (en partie en collaboration avec Plumkett, surnom qu'il donne à Jousselin) deux petits récits, tous deux publiés en 1882, où la réalité décrite dans le "Journal intime" se mêle à la fiction la plus romanesque. Les trois visiteuses deviennent ."Les Trois dames de la Kasbah", récit publié d'abord dans le recueil de nouvelles intitulé "Fleurs d'ennui" puis séparément en 1884, tandis que Zehra devient "Suleima" dans le récit du même nom. TROIS DAMES ET SIX MATELOTS Pierre Loti
présente le premier de ces récits comme un "conte
oriental". Il y met en scène, outre les trois dames arabes, six
matelots français. Dans la journée, les trois dames, la
mère et ses deux filles, plongées dans les fumées de
l'ambre et du kif, poursuivent en silence des rêves indécis. Le
soir, elles entourent leurs yeux d'un cercle épais, mettent des vestes
de soie brochée d'or, se couvrent de bijoux et s'inondent de
parfums. LA JEUNE FILLE ET LA TORTUE Quant
à "Suleima", I'auteur, dans sa préface,
présente son uvre comme une histoire bien décousue:
"L'intrigue", dit-il, "ne sera pas très
corsée, et puis brusquement, cela finira par un tissu de
crimes". L'histoire, en tout cas, commence en 1869 à
Mers-el-Kébir, où fait escale le navire du narrateur et de son
ami Plumkett, comme lui officier de marine. Dans un café, à Oran,
ils rencontrent une enfant, une délicieuse petite créature,
originaire de Biskra, prénommée Suleima, à laquelle ils
donnent des morceaux de sucre. Au cours d'une excursion dans la montagne, le
narrateur, qui s'est séparé avec peine de la petite fille,
ramasse une petite tortue à laquelle il donne le même nom. Des
deux Suleima, le narrateur, à défaut de l'enfant, n'emporte avec
lui en France que la tortue, et il l'installe dans le jardin de sa maison
à Rochefort. Dix ans plus tard, nouvelle escale à
Mers-el-Kébir, nouvel arrêt à Oran au même
café... et nouvelle rencontre avec Suleima. Mais plus question de lui
donner des morceaux de sucre: cette belle jeune fille de seize ans aux yeux
effrontés rit d'un rire très particulier, "qui dit
clairement le vilain métier qu'elle a déjà commencé
à faire". Le narrateur ne peut s'empêcher d'aller la
retrouver, la nuit, dans sa sordide maison du quartier maure où son
vilain métier lui permet de se constituer un collier à plusieurs
rangs de louis d'or, qui lui permettra, pense-t-elle, de trouver à
Biskra un bon mari et de devenir une grande dame. Au bout d'un mois c'est la
séparation, le bateau repart, et le narrateur conserve un souvenir
ému de la jeune fille maigre qu'il a surnommée
"djeradah", la sauterelle. Il pense à ses grands yeux
à ."son élasticité, à la détente
jeune et brusque de ses membres". Amour vénal sans doute, mais
ne lui a-t-elle pas spontanément donné un charmant baiser d'adieu
? Et puis, pour le mélancolique auteur
d'"Aziyadé", "l'amour, le grand amour, n'est-il
pas tellement pareil, hélas, à celui qu'on achète en
passant ?" . DES BEDOUINS ET DES CHAMEAUX Certes, dans
ces deux uvres de Pierre Loti se retrouvent, on le voit, quelques
thèmes orientalistes qui deviendront parfois des poncifs, comme les
mauvais lieux de la Casbah et les prostituées arabes au destin plus ou
moins tragique. Cependant l'originalité de Pierre Loti reste
indéniable, grâce à son humour (les mésaventures des
six matelots en bordée perdus dans des ruelles font curieusement penser
à celles des deux héros du récit de Courteline "Le
train de 8 h 47", publié en 1888). Grâce aussi à
son art de la description, lorsqu'il évoque par exemple la foule
algéroise bigarrée de la rue Bab-Azoun, ou les spahis dans la
vieille forteresse hispano-mauresque de Mers el-Kébir, ou encore ses
promenades près d'Oran, au lac Salé et au village de Misserghin,
où il voit une noce de colons défilant gaiement en musique devant
des bédouins et des chameaux. LES ARCADES D'ALGER LA BLANCHE Au total, la Turquie et l'Afrique du Nord occupent une place privilégiée dans la vie et l'uvre de Pierre Loti. Et même dans sa mort, puisque les trois navires de guerre envoyés par le gouvernement pour transporter son corps dans l'île d'Oléron, où il est enterré, s'appelaient "L'Algérien", "L'Arabe" et "Le Kabyle". Il est vrai qu'il
s'était toujours senti "l'âme à moitié
arabe". Son romantisme et son orientalisme étaient cependant
exempts de naïveté. Ainsi, à son ami le pacha qui lui
demande s'il a l'intention d'embrasser l'islamisme, le héros
d'"Aziyadé" répond, si tenté qu'il soit
de rester en Turquie auprès de sa bien-aimée, qu'il restera
chrétien. "J'aime mieux cela", lui répond
d'ailleurs le pacha, "nous n'aimons guère les
renégats". Même choix dans "Au Maroc":
vivre en pays musulman ? , "Non dit le narrateur, pour nous il est trop
tard, nous ne nous y acclimaterions plus". Exempts aussi de toute
idéologie: nous avons constaté que, contrairement à
certains intellectuels contemporains, il décrit l'lslam tel qu'il le
voit, c'est-à-dire peu compatible avec la philosophie des "droits
de l'homme", si férue de progrès et si critique à
l'égard des religions, inventée en Occident au XVllle
siècle.
Notes 1. La maison natale de Pierre Loti à Rochefort est devenue un musée. S'y juxtaposent une maison bourgeoise traditionnelle et des reconstitutions médiévale et orientale. On la considère parfois... comme son oeuvre la plus originale. 2. Voir à ce sujet: "Les Frères Tharaud et l'Algérie" (G. P. Hourant) dans "L'Algérianiste" n° 64 (décembre 1993). Sources -Les oeuvres de Pierre Loti, publiées chez Calmann-Lévy, peuvent être consultées par exemple, à la bibliothèque municipale de Rochefort. "Vers Ispahan" a été réédité par les éditions Pirot et "Au Maroc" par La Boite à documents. Voir aussi Pierre Loti, "Voyages", chez Robert Laffont (collection Bouquins) (1991). -Sur Pierre Loti: Lesley
Blanch, "Pierre Loti" (1983), traduction française par Jean
Lambert (Seghers, 1986). |