Les
écrivains algérianistes en leur temps
Pour examiner l'œuvre
algérianiste, celle de Robert Randau et de ses amis, à la
lumière du contexte temporel et spatial dans lequel elle s'est
située, on pense d'emblée à l'ensemble de la
littérature française - c'est logique - et plus
particulièrement à la littérature de province, par
opposition à celle élaborée dans la sphère
parisienne. Cette réaction aisément explicable
s'avère pourtant une fausse bonne idée.
En effet, dès
l'origine, Robert Randau lui-même a pris soin de rejeter
énergiquement, et à sa manière,
c'est-à-dire sans ambages, voire de façon cinglante,
toute assimilation de son entreprise à la nébuleuse
régionaliste qui fleurissait alors en France, en tant que
littérature du pittoresque local. Cette vision d'un terroir
à vocation plus ou moins folklorique lui paraissait
réductrice, ne rendant aucunement compte des ambitions
esthétiques, dénuées d'ailleurs de tout dogme
artistique, de ce qu'il refusait de qualifier d'École,
résolu à jouer, avec les siens, les ouvreurs de route sur
le chemin de cette fameuse « autonomie esthétique »
de l'Algérie, expression un peu mystérieuse ayant
suscité bien des interrogations (et dont l'analyse n'entre point
dans le cadre de la présente étude).
« Nous nous
défendons d'être de ces gloires de clocher qui mitonnent
au tiède dans la plupart des chefs-lieux de province
» (*). Aux antipodes d'un folklore de pièces de patronage
ou de fêtes votives, c'est la geste de la naissance d'une
communauté humaine que Randau et les siens se donnent pour
mission d'entonner. Ils accompagnent et transcrivent une
création: « On
bâtissait l'Alger moderne », ces quatre mots qui
constituent le début du Sang des Races de Louis Bertrand,
claquent à nos oreilles comme le coup de pistolet du
départ d'une course.
« Et puis ce port et ces forces de fer,
Et tout ce
germe qui s'érige!
Puberté,
Jeunesse,
Jeunesse! » s'écrie Jean Pomier (Poèmes pour
Alger).
Il convenait donc de rappeler
cette exigence de Robert Randau et des siens, et d'en tenir compte.
Mais, le fait de se démarquer de ces écrivains
régionalistes qu'ils soupçonnent fort de ne soulever
d'autre attention, dans la contrée où leurs personnages
se meuvent, que celle des curieux désireux de confronter leurs
descriptions avec le cadre dans lequel ils vivent, « et celle de malicieux dont le souhait est
d'y rencontrer des allusions à des faits scandaleux et à
des individus haïssables» (de quoi faire siffler les
oreilles de Mauriac!), n'empêche pas nos écrivains
algérianistes d'être des hommes façonnés par
leur terre. Randau affirme avec force que « l'homme est fonction
des horizons qui l'entourent »(*). Et il proclame ce qui
apparaît comme un véritable principe d'identité:
« Nous
sommes simplement des poètes qui aiment leur sol natal et qui
entendent que de leur sol natal surgisse une intellectualité
» (*). C'est de l’enracinement à l’état pur !
Et plus loin il
déclare : « Notre entreprise
constitue un acte de foi ,envers ce pays berbéresque dont nous
sommes tant orgueilleux d'être les enfants » (*).
Cet orgueil, expression de la
vitalité d'une nouvelle « race », au sens
ethnographique, et non biologique du terme, n'est pas pour Randau - il
le proclame - significatif de révolte (aujourd'hui on dirait
« exclusion »), mais d'union. Comment ne pas citer ici
largement l'illustration de cette affirmation, passage clé de
cette préface à L'Anthologie
des Treize poètes algériens, qui est sans doute le
texte le plus important, non seulement de l'œuvre de Robert Randau,
mais au-delà, de toute la littérature algérianiste
de l'époque:
« Depuis bientôt un siècle, la
pacifique fusion des peuples latins s'opère en Afrique
française, dans ces pays de farouche labeur, où le danger
est partout, où les fièvres malignes fauchent les
générations, où l'aborigène défend
âprement son individualité, où le plaisir le plus
véhément est de faire baroud, où l'eau est plus
précieuse que la terre, où il ne coule ni fleuves ni
ruisseaux, où nul lac ne s'étale, où chaque grain
de blé représente un effort d'âme; on y lutte
dès l'enfance; on grandit le sourcil froncé par les
déboires; on n'y vit qu'avec le plus âpre travail; on y
meurt en combattant encore. Quand le sirocco brûle la vigne,
quand la forêt flambe, quand advient par nuages la sauterelle,
quand sévit la malaria, quand les voleurs de nuit pillent les
troupeaux, quand les béchars rançonnent fellahs et
colons, quand les bureaucrates sévissent, il n'est plus de
distinction d'ascendance entre les hommes; les plus énergiques,
les plus intelligents, les plus méthodiques sont les plus
estimés, qu'ils soient de souche française, espagnole,
italienne, maltaise, grecque, teutonne, arabe ou berbère
».
À notre connaissance, on a
jusqu'à présent traité de la littérature
que nous appelons « algérianiste » uniquement dans
le cadre français, que ce soit par extension à partir de
la métropole ou bien, plus récemment, et dans l'esprit
que l'on devine, comme expression emblématique d'une «
littérature coloniale » (Evelyne Joyaux dans sa
remarquable analyse du Premier Homme,
de Camus, in l'algérianiste
n° 100 de décembre 2002, a parfaitement
démasqué l'entreprise sournoise tendant à
substituer systématiquement le terme « colonial » au
qualificatif « français(e) » en matière
d'Algérie). Rappelons à ce propos que l'appellation
« algérianiste » a été choisie par les
auteurs « algériens » de naissance ou d'adoption du
début du XXe siècle dont Randau s'est trouvé, de
par son charisme, être le chef de file, hommes à la
charnière de deux siècles car très
représentatifs de la fin du XIXe siècle, période
qui restera dans l'Histoire comme celle d'une prodigieuse
vitalité littéraire, et pas seulement chez nous, comme
nous le verrons plus loin. Qui plus est, en ce qui concerne
l'Algérie, cette époque a été en même
temps, celle de l'émergence d'une personnalité
algérienne certes dans le cadre français, mais qui
pouvait évoluer vers toute une palette de destins
différents. C'est le choc irréparable de la
Première Guerre mondiale qui va orienter définitivement
la destinée de l'Algérie française dans le sens
que l'on sait.
À ce propos, qu'il soit permis d'exprimer ici à la fois
un regret et un espoir: l'exploitation intensive,
effrénée même, de la parcelle ultime de l'histoire
de l'Algérie française, liée aux années de
déchirement qui ont conduit à sa mort, laisse en friche
des terrains qui recèlent une matière première
historique de premier ordre. Ceux-ci n'attendent que d'être
exploités par les nouvelles générations de
chercheurs, ainsi la période qui fait la charnière entre
les XIXe et XXe siècle. Comment a pris définitivement
forme la population européenne d'Algérie, comment, quand
et surtout, pourquoi se sont taris les différents courants
d'installation en Algérie, de toutes provenances... On aimerait
connaître dans le détail, le plus objectivement possible,
les conséquences de la guerre de 1914 sur cette population dans
les flux et reflux migratoires, de même que la «
solidification » du corps social algérien... Et, à
cette occasion il serait temps d’aérer un peu les perspectives
de ces études, en les ouvrant sur le champ international, sans a
priori, en vue d'une meilleure connaissance de notre passé...
Cela permettrait à tout le moins de sortir enfin de cet
espèce de ghetto intellectuel dans lequel nous sommes
enfermés depuis des lustres, moyen commode utilisé par
tous les idéologues qui tiennent le haut du pavé dans ce
pays pour nous flageller à loisir, compensant leur
incapacité à assumer le présent et à
préparer l'avenir par l'assassinat permanent du passé.
Pour illustrer notre propos,
tentons une avancée du côté de quelques pays
où nous pourrions peut-être trouver des
éléments intéressants nous permettant de situer la
littérature algérianiste dans un environnement
élargi. C'est délibérément que sera
écartée toute recherche du côté de
l'Angleterre, non par hostilité de principe à l'encontre
du Royaume-Uni (encore que...), mais parce que l'approche britannique
de la notion d'empire, et des relations humaines dans les zones
d'influence de par le monde, a véritablement été
aux antipodes de ce que fut l'empreinte française, rendant
illusoire toute tentative d'étude de littérature
comparée, même si certains, non sans panache et sans doute
bien intentionnés, qualifièrent Randau de « Kipling africain ». C'est un
choix.
Le père fondateur de notre
littérature, précurseur
des
Algérianistes, Louis Bertrand, tel un marshall
du Far-West :
« il était une fois
dans l’ Ouest »
Ouvrir la recherche vers
l'extérieur tout en gardant le cap sur une meilleure
connaissance de notre littérature algérianiste: on pense
d'emblée à l'Espagne, si proche, si déterminante
dans la formation de la communauté européenne
d'Algérie. Le rapprochement est presque trop facile, et la
tentation est très forte de raisonner à l'envers,
à partir de notre époque, d'autant plus que la
démarche en elle-même ne manque pas de pertinence. En
effet, dans l'histoire pas si simple que cela, pas si linéaire
en tout cas, de notre communauté prise comme groupe conscient de
son existence, c'est dans les moments difficiles (mais qu'on ne pouvait
même pas concevoir comme désespérés) de
l'extension de la rébellion, de son évolution
décisive vers une guerre terroriste à finalité
ethnique car tendant à faire disparaître de
l'Algérie toute une population en la décimant
physiquement et en en détruisant complètement la
personnalité, que l'on a assisté comme à un
réveil d'une conscience collective marquée par un
irrésistible sentiment d'appartenance. C'est toute l'importance,
bien au-delà du divertissement, de la création de cette
« Famille Hernandez
» qui allait connaître le succès que l'on sait,
atteignant la portée emblématique d'un facteur
identifiant pour toute notre communauté, même chez ceux
socialement bien différents du pittoresque milieu décrit.
Qu'on se souvienne ici que le 26 mars 1962, c'est une foule
composée majoritairement d'habitants des « beaux quartiers
», disons pour la force du trait: « des gens de la rue Michelet
», qui descendra dans la rue pour aller vers Bab-el-Oued - le
quartier de la Famille Hernandez -
assiégé et martyr... Or justement, ce que
représente, chante, exalte, cette Famille Hernandez promue, de par
les événements, symbole de la famille pied-noire, c'est
son ancrage principal dans l'hispanité. Tout y est: le nom, la
musique, les bases du langage, vocabulaire et syntaxe. Mais, qu'en
était-il au temps de nos écrivains algérianistes?
Et que pouvaient-ils trouver dans la littérature espagnole de
l'époque? S'il ne fait aucun doute que l'élément
venu d'Espagne peuple les personnages des romans «
algériens », dès Louis Bertrand et Musette, pour
parler des pères fondateurs, ou plus exactement des inspirateurs
et initiateurs, jusqu'aux Louis Lecoq, Charles Hagel, Charles Courtin,
etc... en passant par Randau (bien que celui-ci ne s'attarde pas en
général sur l'origine géographique de ses
héros car il préfère insister sur « l'homme
algérien » déjà accompli, issu du grand
brassage latin, plus que sur son pedigree), le moment est venu de
regarder directement du côté espagnol pour tenter de
découvrir d'éventuelles affinités avec notre
littérature d'Algérie.
En Espagne, en cette fin du
XIXe siècle, règne la tendance réaliste, et
même naturaliste, d'ailleurs dans la mouvance d'influences
extérieures, telle celle de Zola. Ces « tranches de vie
» délivrent au demeurant un message sombre, souvent
dénué d'espérance, porté fondamentalement
par une critique sociale; ainsi dans les ouvrages de Benito
Pérez Galdos. Cette critique vise notamment la petite
bourgeoisie, laquelle va se révéler être un filon
inépuisable jusqu'à nos jours ! Au début du XXe
siècle, se fera jour une tendance anarchisante, sans aucune
concession aux idées, qualifiées d'inventions fumeuses,
dont les héros s'amusent et se débarrassent... (Pio
Baroja). En revanche, chez un Miguel de Unamuno, le besoin de
spiritualité se fera sentir jusque dans les contradictions
internes de ses personnages, inhérentes à la condition
humaine...
À ce stade de notre recherche,
il serait bien présomptueux d'établir des points de
comparaison, ne serait-ce que, dans le cas de l'Algérie, c'est
d'une société neuve qu'il s'agit, et que ces hommes
neufs, qu'on les appelle aventuriers ou pionniers, se trouvent face
à une absence de traditions locales. Eux-mêmes, esprits
concrets, sont fort peu enclins aux spéculations
intellectuelles. Aussi l'incontestable parenté, même s'il
s'agit plus d'une filiation collatérale que d'une descendance en
ligne directe, pourrait être plutôt trouvée avec
l'Espagne de la période qui dura du XVIe au XVIIIe
siècle, qui vit l'exubérante floraison de la
littérature picaresque. D'ailleurs, le terme « picaro » signifie à la
base « aventurier ». Nos aventuriers d'Algérie,
pêcheurs, rouliers, défricheurs, négociants, ont
été des personnages picaresques, croqués avec
verve, quelle qu'ait été leur origine ethnique... C'est Pépète le Bien-Aimé
de Bertrand, Titus Galéa,
de Paul Achard, c'est bien évidemment Cagayous! Et ce personnage
survivra, au-delà du premier algérianisme, quel que soit
le nom qu'on donne aux « écoles » qui se sont
succédé à partir des années trente,
décrit par les plus grands de nos auteurs, y compris Camus,
jusqu'au Double Tchatche de
Jean Simonet, arrivé sur les tables des libraires
d'Algérie en 1959. Petit monde, des villes et plus encore des
ports, adossé à la mer comme à un refuge, « comme un poisson dans l'eau
». Roublard, retors, brigand sympathique bien que pas très
recommandable, mais irrésistiblement porté à
s'acheter un jour une conduite, non tellement pour soi mais pour les
enfants. Ces acteurs picaresques de l'aventure algérienne ne
sont pas des asociaux. Ils sont comme certaines bactéries, des
agents d'une sélection qui, un jour, rendra la nouvelle
société plus forte, plus aguerrie. En cela, tout en
restant proches de leur modèle ibérique, ils se situent
dans une perspective plus évolutive, au sein d'un organisme en
pleine gestation. Ce faisant, ils ressemblent encore plus à
d'autres personnages que l'on abordera plus loin.
L'autre « grand voisin »
qui aura façonné la communauté française
d'Algérie en formation, c'est bien sûr l'Italie. À
l'époque considérée, elle voit le triomphe du
vérisme littéraire, qui a d'ailleurs eu ses prolongements
spectaculaires dans l'univers de l'Opéra. Ce vérisme
italien est lui aussi issu du naturalisme, mouvement littéraire
qui aura marqué profondément son temps, et dont on
retrouvera bien sûr les traces jusque dans nos romans
algériens à la charnière des deux siècles,
et même au-delà. Mais ce qui doit nous intéresser
tout particulièrement dans ce qui peut relier la
littérature des algérianistes au vérisme italien,
c'est le fait que celui-ci a sorti ses personnages du cadre oppressant
des villes marquées par l'impitoyable essor de l'industrie, pour
les transporter dans le cadre des campagnes désolées - du
bled dirons-nous - en y mettant en scène des petits paysans et
aussi des pêcheurs. À ce niveau, la force d'inspiration
commune entre les deux littératures devient passionnante.
Comment ne pas citer le grand nom de Giovanni Verga, chef de file des
véristes; comment ne pas citer la nouvelle paysanne, Cavalleria Rusticana, qui allait
conquérir la notoriété mondiale à travers
sa version lyrique due à Pietro Mascagni, un des principaux
musiciens de l'école... vériste, qui comptait aussi
Leoncavallo, Catalani, Giordano, et d'où sortira Puccini. On a
parlé de Verga comme « poète des choses », on
l'a comparé au Balzac du
Père Goriot, mais avec une dimension sicilienne... Mais,
prenons par exemple, les œuvres de Louis Lecoq, que ce soit
l'inoubliable Pascualète
l'Algérien, qui devait s'intituler Moloch, ou les troublantes
histoires, mi-récits, mi-nouvelles, écrites par Lecoq en
collaboration avec son ami Charles Hagel: Broumitche et le Kabyle... On y
découvrira le tragique de la terre algérienne,
l'empreinte du Moloch et du Fatum, sous le soleil noir de
contrées en proie à une malédiction, qui
pèse sur les hommes depuis des millénaires, leur
inspirant l'attraction maléfique et violente pour la mort, comme
Jean Brune l'a rappelé avec tant de force, de façon quasi
obsessionnelle... Combien dérisoire et superficielle serait la
frontière qui séparerait ces courants puissants,
inspirés par l'espace naturel, qui à son tour conditionne
les hommes, comme l'a martelé Randau, pour annoncer la naissance
officielle du mouvement algérianiste, rôdé depuis
de nombreuses années, officialisation qui d'ailleurs aurait eu
lieu bien avant s'il n'y avait eu la guerre...
Italie et tout
particulièrement Sicile. Pour rejoindre Malte, il n'y a qu'un
coup d'aile de mouette. Mais nous ne franchirons pas ici le
détroit de Gozo qui sépare la pointe qui s'avance au sud
de Syracuse de ces îles qui ont, elles aussi, tant donné,
à leur échelle, à la communauté
française d'Algérie en voie de formation. C'est que
Malte, même cousine de la Sicile, a sa propre histoire et a vu se
façonner un destin qui lui est propre. À l'époque
que nous envisageons, Malte vit dans le tumulte d'une route chaotique
qui la mènera à son indépendance. Malte est alors
sous la férule de la toute puissante British Rule. Sa
littérature naissante, sous une langue qui se cherche, et qui
doit frayer son chemin entre italien et anglais, ne peut nous apporter
d'élément tangible et spécifique dans le cadre de
notre investigation. En tout état de cause, l'objectivité
commande de reconnaître qu'à la charnière des XIXe
et XXe siècles, tout le domaine culturel, et
particulièrement la littérature, est encore très
largement italien d'expression, ou plus précisément
sicilien, au niveau du mental. Cavalleria
Rusticana aurait pu être situé sans le moindre
changement dans un village maltais, par exemple Zurrieq, près de
la Grotte Bleue... Voici quelques années à peine,
à la fin du XXe siècle, j'ai personnellement
assisté à une « explication » sanglante entre
pêcheurs du coin, qui m'a replongé instantanément
dans ce drame exalté (cette fois, heureusement, sans mort
d'homme !).
Il faut nous éloigner maintenant des rives de la
méditerranée. La littérature russe présente
un terrain foisonnant, trop éloigné de l'univers
algérianiste à ses débuts. Il faudra, bien
sûr, attendre Camus et, de plus, nous serions aspirés dans
un tout autre domaine, passionnant, déjà fort
travaillé, et qui n'est pas de notre sujet. Une notation sera
cependant formulée. Controverses houleuses sur la mission de
l'écrivain et sur les limites de son rôle, voire à
propos de son impuissance intrinsèque, qui marquèrent la
vie littéraire en Russie après le triomphe des
Réalistes, menés par Tolstoï, il se produisit une
radicalisation des positions en mouvements populistes et nihilistes.
Les premiers affirmèrent la nécessité pour
l'écrivain « d'aller au peuple », assumant à
la littérature une fonction d'instruction, cette conception
allant de pair avec une vocation scientiste, assortie d'une foi dans le
progrès. On connaît ce message qui a marqué toute
une époque et qui a conditionné bien des
démagogies. On peut toutefois noter que les écrivains
algérianistes, et parmi eux plus particulièrement ceux
qui étaient en relation avec l'univers maçonnique,
furent, explicitement ou implicitement, porteurs d'un message de ce
type. Les ouvrages de Robert Randau en sont imprégnés,
notamment ses romans dits « de la Patrie algérienne
»: Les Colons, Les
Algérianistes, Cassard le Berbère (on peut ajouter
Diko, frère de la côte).
À ceci près que, dans l'esprit de Randau, il ne
s'agissait pas tant « d'aller au peuple » que de «
créer un peuple », non pas de toutes pièces, le
« matériau » existant bel et bien sous ses yeux, sur
place, mais en contribuant à son éclosion, par sa prise
de conscience, par l'affirmation de son existence. Randau d'autre part,
était trop « homme de terrain », lui, le baroudeur
d'Afrique Noire, le « blédard », pour qui Alger
devait jouer le rôle de... Paris (je me souviens avoir, au cours
de mon premier voyage en France en 1952, lu dans un bottin, au mot
« Alger » cette
définition: « Alger, le
Paris de l'Afrique du Nord ») pour ignorer les vrais
problèmes, notamment ceux séparant les communautés
d'origine européenne, auxquelles s'était rapidement
agrégée la communauté juive, des
communautés arabo-berbères et ce, à raison d'un
fossé religieux débouchant sur de profondes
différences de comportement personnel, familial, social. Pour
Randau, comme pour ses amis, cette différence devait être
gommée, sous peine de faire capoter l'entreprise «
Algérie, terre française ». Le père de
Foucauld avait vu de même. Il en avait tiré la conclusion
que sa foi lui dictait: la nécessaire conversion des
mahométans, ou bien un départ inéluctable de la
France. Randau et les Algérianistes remplacent la religion,
qu'ils jugent dans sa globalité, intrinsèquement
génératrice d'obstacles et de tension entre les groupes,
par le progrès des connaissances et des mentalités, qui
mettrait tout le monde sur le même plan à un niveau
supérieur, permettant au passage de concilier
personnalité algérienne (la fameuse « autonomie
esthétique ») avec l'absolue fidélité
à la France, mais - c'est là le point délicat que
nul algérianiste du temps de Randau n'a pu formuler - sans
donner de définition précise au contenu et aux contours
de cette « fidélité »... L'hypothèse
d'une forme de « dominion » de type canadien a
été avancée, et semble effectivement correspondre
à la pensée profonde des algérianistes. Mais on en
revient à l'exigence fondamentale, à défaut de
laquelle la formule ne pourrait pas être viable, celle d'une
homogénéisation de la population de l'Algérie,
tout en respectant les variétés traditionnelles. Et
là, la fonction de l'enseignement est capitale, et capitale la
place de l'écrivain, qui doit jouer le rôle
d'éclaireur, chargé de faire évoluer les
mentalités. Aussi, toute littérature, y compris de
Russie, qui donne à un moment donné une telle fonction
à l'écrivain, peut être rapprochée de la
perspective algérianiste.
Il nous reste une
dernière investigation qui va nous porter au-delà de
l'océan, le plus loin géographiquement de
l'Algérie, mais peut-être le plus près de nos
algérianistes, car nous permettant d'aborder un terrain
présentant des points de convergence troublants entre les
situations et, en tout cas, nous mettant en présence d'un cas de
figure que nous n'avons pas encore rencontré jusqu'à
présent. Il s'agit des États-Unis d'Amérique.
Jusqu'à maintenant, que
ce soit en regard de la littérature d'Espagne, d'Italie ou de
Russie, nous nous sommes trouvés dans le cas de pays
constitués de longue date (même si l'unité
étatique italienne était toute récente, plus
récente que l'arrivée de la France sur le rivage
algérois), et d'écrivains plongés dans une longue
histoire, dont leurs contemporains et eux-mêmes étaient
issus. Qui plus est, ces littératures mettaient en scène
des hommes de même origine, séparés seulement, sur
le plan collectif, par des différences sociales. Aussi le
cadrage avec la littérature française d'Algérie ne
pouvait être total, cette dernière se déroulant sur
une terre nouvellement abordée et mettant en présence des
groupes humains que tout opposait. Ces critères vont se
retrouver largement aux États-Unis, même en tenant compte
de nécessaires correctifs de trajectoire. Les deux situations
vont aussi permettre paradoxalement d'effectuer des rapprochements
jusque dans le différentiel dans le temps de l'évolution
des deux espaces humains, la situation américaine, par
rapport à la Grande-Bretagne, pouvant globalement
être estimée représentative de ce que les
algérianistes souhaitaient pour l'évolution future de
l'Algérie: autonomie/indépendance politique (la
frontière entre les deux peut être fluctuante!);
unité de langue; unité culturelle avec seulement des
apports par « le sang neuf » du Nouveau Monde par rapport
à la vieille (ex) Métropole; solidarité
économique, militaire, etc..., en bref, un beau cas de filiation
directe à l'échelon des peuples et des continents... Cet
« effet miroir » entre les deux mondes, à
l'époque qui nous intéresse, est sans doute vu
aujourd'hui avec une ironie qui cache mal un certain agacement, et pas
seulement dans les sphères de gauche. Hostilité à
l'Algérie française et hostilité envers tout ce
qui évoque l'Amérique se nouent en de subtiles
combinaisons, où le passionnel vient fausser le rationnel. Pour
raison garder, restons donc sur le terrain des contemporains de nos
écrivains. On lit ainsi dans l'envoûtant Amour d'Alger de
Gabriel Audisio (1938): « Craindrons-nous
de déclarer que l'Algérie est une espèce
d'Amérique à la française, qu'elle vaut une
Californie de la France ? Je crois franchement que nous aurions tort
». Ici, la tentation est grande de nous livrer à une
exploration de l’œuvre d'Audisio, qui est un gisement extraordinaire
pour la compréhension du début du XXe siècle en
Algérie. C'est qu'Audisio, poète inspiré,
marseillais et algérois, a été nourri de la
substance même de nos écrivains algérianistes,
même de ceux qu'il rejettera plus tard comme Louis Bertrand, et a
été fidèle en amitié à
l'égard de leurs chefs de file naturels que furent Randau et
Pomier, écrivant d'ailleurs régulièrement dans Afrique, la revue des
Algérianistes, dont la nôtre est la fille lointaine mais
directe. Son témoignage foisonnant et son évolution
même, nettement sensible à travers ses ouvrages
successifs, en font en plus, un homme de transition entre les
algérianistes proprement dits et leurs successeurs, que tout ce
qui milite et virevolte en vue de diminuer l'apport littéraire
des hommes d'Algérie (qui comptèrent d'ailleurs parmi
eux, quelques femmes d'une solide trempe!) tente
systématiquement d'opposer aux premiers.
Mais revenons aux
Américains. Il faut se garder de tout confusionnisme
réducteur. Il y a plusieurs univers aux USA. Le monde de
l'Ouest, celui de la frontière sans cesse repoussée,
où arrivent par vagues, les émigrants d'un peu partout,
n'est pas celui du Sud, dont le destin va être marqué par
la tragédie que nous appelons « la Guerre de
Sécession ». Ils diffèrent tous deux des grandes
villes de la côte Est, encore marquée par l'influence de
l'Europe...
La conquête de l'Ouest aura vu
d'abord se créer spontanément sur place une «
littérature orale », comme ce fut sans doute le cas dans
les premières années de l'Algérie
française, la littérature écrite n'étant
que le fait de « voyageurs » en quête d'exotisme.
Cette littérature orale fut marquée par l’humour de
pionnier, « qui rit pour
ne pas pleurer, pour ne pas abandonner ». Le commentateur
du Grand Larousse écrit: « On rit parce qu'un cheval vous a
cassé la jambe, parce qu'une balle égarée vous a
percé la fesse, parce que le criminel s'est trompé de
victime. Le rire du Far-West, c'est le rire des poilus dans les
tranchées ». On pourrait ajouter par exemple: «
C'est le rire du colon dans la Mitidja pestilentielle... ».
À partir de Mark Twain
(1835-1920), de cet humour, féroce pour n'être pas
désespéré, va surgir une langue dure, sur des
thèmes mettant au premier plan la couleur locale, en un nouveau
réalisme. Mais ce réalisme, vérisme à
l'américaine, sera dégagé à l'époque
du contexte social des villes sordides. Ce sera un réalisme de
la campagne, désignée là-bas par le beau vocable
de « country »,
qui signifie tout à la fois la campagne, la contrée (mot
dont il est manifestement issu), la patrie. Ce réalisme,
au-delà de sa dureté, de sa brutalité, va prendra
la dimension d'une épopée du quotidien, exalter la force
pure et déboucher sur l'enracinement.
Avec Henry James (1843-1916), le
réalisme dépasse le stade du sujet pour devenir un
élément psychologique et esthétique. Ayant
réussi à imposer ses romans en Europe, où il
reçut un accueil de « grand de la littérature
», il ne put pas être ignoré d'un Robert Randau, son
cadet de 30 ans. D'autant que les œuvres majeures de James sont
quasiment les contemporaines de grands romans algériens de
Randau: Les ailes de la colombe
(1902), Les Ambassadeurs
(1903), La coupe d'or (1904).
Or, reportons-nous à la préface de Marius-Ary Leblond aux
Colons (1907) : « Sous les
races diverses qui la couvrirent, M. Randau admire en Algérie
une terre restée constamment violente et palpitante... Sur cette
terre riche, brûlée par le soleil, où tout n'est
qu'éclats, se modèlent, dans la lumière en fusion,
les Algériens énergiques et sensuels... Race brutale,
avide, pratique, franche, ayant naturellement en horreur les
sentimentalités européennes et l'idéal classiciste
qui anémient la France... ». Cette préface
ouvre l'édition de 1926 des Colons. Elle pourrait être
elle-même un objet d'étude. Notons que, pour rendre compte
de cette somptueuse violence de conception, appuyée sur un style
« qui coule comme un oued
torrentueux, roulant les reflets éblouissants du ciel, la
lumière dure et le limon verdâtre avec la pierre dissoute
», Leblond compare Randau à Rabelais, et à
l'univers de la Renaissance... Certes, mais, s'il n'avait pas
été prisonnier du nombrilisme européen, Leblond
aurait pu jeter un regard au-delà de l'océan, et en tirer
des enseignements plus probants...
À l'époque où va
surgir l'Algérianisme « institutionnel »,
composé d'une association, de la fondation d'une revue
trimestrielle, et de la création d'un prix littéraire,
paraissent aux États-Unis, une série de nouveaux romans,
plus axés sur les problèmes de société,
dans la mouvance naturaliste et vériste, dont l'apogée
sera marquée par les œuvres de Théodore Dreiser
(1871-1945), vraiment le contemporain de Randau: The Financier (1912), The Titan (1914), et le plus
célèbre par sa puissance:
Une tragédie américaine (1925). La
société américaine y est décrite comme une
jungle dans laquelle s'opère une sélection
éliminant les plus faibles. On y trouve les influences
conjuguées de Darwin, Spengler et Nietzsche. Mais, certains
passages des Colons, par exemple, ne donnent-ils pas le frisson aux
lecteurs d'aujourd'hui, gorgés de potions « humanitaires
» comme canards à foie gras?
Ouvrons ce livre vers les pages 276-278... « À l'origine de toute colonie
prospère sont d'ailleurs les maupiteux, quoique les plus
disciplinés des êtres: les soldats et les
prostituées; derrière eux accourent les aventuriers, et
quand ceux-ci prolifèrent, leurs enfants n'aiment guère
être trop gouvernés. La bureaucratie ne soutient que les
décadences. À la robuste race algérienne, il ne
faut que de sages archontes et des maîtres en philosophie, en
attendant Périclès... ». Suit un passage sur
Bugeaud, et surtout sur Pélissier et Beauprêtre, qui en
remontre aux articles du Monde
et de Libé - et c'est
écrit en 1907! Qu'ont-elles cru découvrir nos belles
âmes? Puis, un passage baroque à force d'être
violent, et même quelque peu excessif: « Ces soudards avaient pour maîtresses
des filles de tribus qui, prises de force, n'osaient les cocufier, tant
ils leur inspiraient de terreur... Ils se battaient en duel au sabre
pour une vétille, jouaient leur absinthe au premier sang... ,
Prisonniers de l'ennemi, ils subissaient des supplices atroces et,
à leur tour, brûlaient leurs captifs à feu doux.
Lâchés sur un douar rebelle, ils le razziaient en
artistes, raflaient jusqu'au dernier chevreau, exploraient le silo le
mieux dissimulé... Leurs enfants cultivèrent le sol
fécondé par les batailles, exploitèrent les
vaincus, puis se découvrirent des points d'affinité avec
eux. Fils de gouges et de massacreurs pervertis par atavisme,
vidés par les fièvres, ils se sauvèrent du
gâtisme social par l'exubérance même de leurs vices:
ils étaient des énergiques... ». Pour rester
dans le strict cadre de notre sujet, on peut dire qu'il nous aura
manqué un Sergio Leone et un Clint Eastwood pour illustrer
Randau!...
Les exemples d'autres
convergences avec la littérature américaine de
l'époque ne manquent pas. On pourra citer ici les œuvres de Jack
London (1876-1916) telles L'appel de
la forêt (1903), The
sea wolf (1904), où se développe une vision
épique de la force conquérante, assortie d'une certaine
tradition anarchisante. Puis, c'est toute la littérature des
années trente, avec ses géants: John Dos Passos, Scott
Fitzgerald, Steinbeck, Heminguay..., et enfin, William Faulkner.
L'ampleur même du sujet nous entraînerait bien trop loin.
Le drame du Sud, d'importance planétaire à raison de ses
conséquences capitales sur le rôle dans le monde
joué, par la suite, par les USA, a engendré un
état d'esprit qui s'est traduit de façon flamboyante en
littérature. Il en est résulté des œuvres, telles
celles de Faulkner, exprimant des sentiments complexes, auxquels le
génie de l'auteur a donné une portée universelle,
mais dont l'enracinement certain dans une société
démantelée, sur un territoire largement
métamorphosé, ne peut nous laisser indifférents,
nous incitant à établir une relation d'ordre intellectuel
avec ces autres vaincus. Mais là, la recherche doit se faire
à tâtons, pour éviter de se fourvoyer sur des
chemins de fausses convergences. Comme évoqué plus avant,
les positionnements respectifs des écrivains sudistes et des
algérianistes se situent de part et d'autre de la ligne de
rupture: un Faulkner écrit à partir d'un Sud
déjà vaincu et humilié. Un Randau crée en
se projetant sur un avenir qui sera anéanti avant de se
réaliser. Pourtant, il est incontestable que l'on se trouve en
présence de deux univers animés des mêmes
rêves et en proie aux mêmes cauchemars. Le vieux Sud ne
doit pas être jugé à travers la vision officielle
de ses vainqueurs (là est déjà une similitude,
d'ailleurs de portée universelle: l'histoire est toujours
écrite par les vainqueurs), comme expression de l'esclavagisme,
incarnation du mal. Nous n'entrerons pas dans ce débat
philosophique et historique qui nécessiterait à tout le
moins, qu'on dresse au préalable la carte de l'esclavagisme dans
le monde contemporain, et sous toutes ses formes.
Fac-similé
du titre de
l’article de Georges Fallay paru dans Alger-Revue, numéro
d’automne 1961
L’illustration du fond de titre est de
Galliéro .Georges Fallay récusait le jugement
méprisant
de Maurice Clavel, nous traitant dans
son ouvrage Le
jardin de Djemila, de
« Romain
sans la vertu » et
de « Sudistes sans la
grâce »….
Pourtant , en fin 1961, on y croyait encore !
Quoi qu'il en soit, une
société a été détruite et la
nostalgie que s'en dégage, en renforce le côté
« Paradis perdu ». Ceci nous intéresse... Ce bonheur
éclaté cache mal cependant toutes les inquiétudes
sourdes qui montaient des profondeurs de ce monde apparemment
idyllique. Il y avait certes les Noirs et l'esclavage, mais aussi les
Indiens, sans cesse repoussés et décimés (mais les
Sudistes en étaient-ils seuls responsables? N'oublions pas la
participation de la nation Cherokee aux combats dans le camp des
Confédérés... Et les plus grands massacreurs
d'Indiens furent les Bleus)... Il y avait enfin le pouvoir
maléfique de l'argent dans la société blanche...
Ne peut-on pas aller jusqu'à dire que ce bonheur fut l'autant
plus indicible qu'il était rongé de l'intérieur
par une inquiétude fondamentale? .et là, nous sommes,
nous d'Algérie, en complète « phase », comme
ont dit maintenant, avec ces sentiments exacerbés et complexes.
Sur le plan littéraire, auquel il nous faut bien revenir, nous
pouvons trouver une nette convergence d'attitudes entre ces auteurs
sudistes et nos auteurs algérianistes, dans la mesure où
leurs œuvres laissent transparaître, sous le bonheur de vivre et
l'étourdissement de l'action, cette inquiétude latente
qui a rongé notre corps social, et plus encore notre
communauté de souche européenne. Si Randau a
transcendé cette inquiétude dans le culte stylistique
d'une violence épique et flamboyante, d'autres l'ont traduite
beaucoup plus directement dans leurs œuvres. Par exemple, La brousse
qui mangea l'Homme, de Charles Courtin, porte un titre qui est, si l'on
ose dire, tout un programme... Le sens d'une malédiction qui
pèse sur la terre d'Afrique, « Afrique »
étant la figure poétique du mot « Algérie
», a été une constante qui s'est amplifiée
au fur et à mesure que la réalité
événementielle a rattrapé les fantasmes
littéraires. En ce sens, malédiction du vieux Sud des
États-Unis et malédiction d'une Algérie soumise au
Moloch sont cousines, issues d'aventures qui ont bien des points
communs, même si les conséquences finales diffèrent
quelque peu puisque, si le vieux Sud est mort, les habitants du Sud
sont toujours là, sur place, et peuvent même se permettre
de se sentir et de se conduire en Sudistes. Si pour eux exil il y a,
c'est uniquement dans leur mental qu'il se situe. Le nôtre est
géographique, il est aussi humain pour ceux d'entre nous qui ont
refusé d'entendre le chant des sirènes des adeptes de
« la page tournée ». Alors, on se sent proches des
Sudistes sur le plan littéraire mais en tant, chez nous, que
« littérature de l'exil », plus que «
littérature algérianiste », parce que, au temps des
algérianistes, tous les espoirs paraissaient encore permis.
Cette réflexion
clôt cette étude qui ne se veut qu'une ouverture de piste
pour toutes celles et ceux qui auraient le désir de
défricher la jungle encore épaisse de l'histoire de
l'Algérie française vue sous l'angle de la
littérature. Elle aura eu pour ambition d'inviter nos
successeurs à relever le défi, en refusant les
idées reçues sur notre nanisme en matière de
pensée et d'art. Qu'on en soit bien persuadé, les
écrivains algérianistes ont eu leur place - et toute leur
place - dans la littérature de leur temps.
Pierre Dimech
In :
« l’Algérianiste » n°104 de 2003