
Rucher de démonstration à
Rovigo
|
L'apiculture en
Algérie
par Charles GRIESSINGER
|
Actions de vulgarisation menées pour
son développement en milieu musulman
La mise en album de
photographies prises au cours de mes tournées dans le bled
algérien, lorsque j'étais chargé de la
vulgarisation de l’apiculture en milieu musulman, m'a fait revivre les
actions menées dans ce domaine et remémorer les
résultats encourageants déjà obtenus, lorsque,
à partir du deuxième semestre de 1959, ces actions ont
été ralenties, puis arrêtées par les
événements.
L'originalité des
moyens employés me semble être de nature à
intéresser les lecteurs de notre bulletin d'informations.
Tel est le but de cet article.
Le potentiel apicole de
l'Algérie est important. Le pays est riche de
possibilités apicoles. L'abeille d'Algérie, très
proche de l'abeille noire d'Europe, est robuste et bien
acclimatée. Elle dispose d'une abondante flore mellifère
spontanée, subspontanée et cultivée. A l'exception
des régions désertiques des hauts plateaux et du Sud,
l'apiculture est largement pratiquée dans les régions
montagneuses à population dense, comme l'Aurès, la
Kabylie, le Dahra; dans les plaines littorales comme celles de
Bône, de la Mitidja, de Relizane, de Perrégaux; dans les
vallées des grands oueds comme l'Oued el Kébir, la
Soummam, l'Isser, l'Oued el Hammam et la Tafna.
Parmi les nombreuses
espèces végétales qui forment la flore
spontanée algérienne, certaines se rencontrent en
peuplements importants. Ce sont, en montagne, la bruyère rose,
l'arbousier, les lavandes, les romarins, de nombreuses
variétés de thym, De cistes, d'asphodèles,
l'astragale, l'euphorbe et la marrube vulgaire, ces deux
dernières particulières à l'Aurès, le
thuya, etc.
Dans les régions
prémontagneuses de grande et petite Kabylie deux
variétés de sainfoin couvrent de grandes superficies.
Dans les plaines fleurissent
l'oxalis, les ravenelles, la bourrache, les vipérines, les
mélilots, les chardons, les centaurées, etc.
La flore subspontanée
est principalement représentée par l'eucalyptus,
importé d'Australie en 1863. La floraison estivale de cette
essence, très mellifère, produit un miel d'excellente
qualité.
Quant à la flore
mellifère cultivée, il convient de citer les
rosacées de verger, communes à la France et à
l'Algérie ou plus particulières à celle-ci, comme
le néflier du Japon, dont la floraison automnale est
précieuse; les agrumes: oranger, mandarinier,
clémentinier, citronnier et autres citrus, qui produisent un
miel renommé; les fourrages artificiels, tels que la luzerne et
le trèfle d'Alexandrie, ainsi que des plantes de grande culture
comme la lentille ou le coton.
La diversité de la
flore algérienne et la douceur relative du climat,
ménagent, dans certaines régions du littoral, des
miellés successives s'étendant sur une grande partie de
l'année, chaque saison se parant d'une floraison
particulière.
La situation de l'apiculture
algérienne
Malgré ces conditions
favorables, la production algérienne de miel, de l'ordre .de 4
000 à 5 000 quintaux par an, était inférieure aux
besoins de la consommation locale, d'où la
nécessité d'une importation annuelle approximativement
égale à la production intérieure, ce qui se
révéla brusquement aux milieux officiels, lorsque,
après le débarquement allié du 8 novembre 1942,
l'Algérie ne fut plus ravitaillée par la
métropole, en sucre notamment, et que furent alors
recensés les produits édulcorants de production locale
susceptibles de remplacer le sucre, jus de raisin et miel.
A noter que c'était la
première fois, depuis 1830, que l'Algérie était
coupée de la métropole.
C'est alors, seulement, que
les autorités prirent conscience de l'insuffisance de la
production algérienne en miel, eu égard aux
possibilités apicoles du pays et en vinrent à en
rechercher les causes, afin d'y porter remède.
Elles résident
essentiellement dans l'inadaptation à une production rationnelle
de la ruche arabe.
Cette ruche horizontale, faite
soit de bâtonnets de férule assemblés, soit d'une
écorce de liège, soit de planches, était
déjà utilisée, dans sa forme actuelle, avant
l'ère chrétienne. Varron, naturaliste romain (116-27
avant J.C.j décrivait déjà la ruche en
férule dans son de re rustica.
Elle n'a pas varié depuis, ni dans sa conception ni dans son
mode d'exploitation simpliste et combien archaïque commun à
l'Algérie tout entière.
Or ce matériel et sa
méthode d'exploitation constituent un obstacle au
développement de l'apiculture, car ils ne permettent pas la mise
en œuvre des principes essentiels de l'apiculture, progressivement
découverts depuis la fin du XVIll° siècle et qui ont
conduit au perfectionnement du matériel et à la mise au
point de méthodes nouvelles, à mesure que se
découvraient et se précisaient les connaissances sur
l’anatomie, la biologie et la physiologie des abeilles.
Ces connaissances ont conduit
à la création de la ruche à cadres mobiles et
à volume variable, instrument de base de l'apiculture moderne.
Ses avantages sont connus, aussi ne sont-ils rappelés que
brièvement.
En premier lieu orienter la
construction des rayons à l'intérieur des cadres par
l'utilisation de la cire gaufrée, de façon à
pouvoir les retirer de la ruche selon les besoins et de les y remettre
ensuite.
On y procède afin de
retirer le miel des rayons ou pour examiner le couvain,
C'est-à-dire les œufs et les larves en élevage, ce qui
renseigne sur l'état de la ruche. Et le fait de les y remettre
après extraction du miel évite aux abeilles de les
reconstruire, d'où économie de temps et de miel, car pour
fabriquer un kilogramme de cire les abeilles utilisent dix kilogrammes
de miel.,
Second avantage, la
capacité variable.
Lorsqu'un essaim est mis en
ruche, la colonie est incomplète. II lui manque une partie
essentielle de son individu, les rayons, dans les cellules desquelles
la reine pondra et où sera élevé le couvain,
cellules également dans lesquelles sera entreposé le
miel. Aussi les abeilles cirières se mettent-elles
immédiatement à sécréter de la cire et
à construire les rayons. Cette production de cire
nécessite d'abord un dégagement de chaleur, sans laquelle
les glandes des cirières ne fonctionneraient pas chaleur
produite par une oxydation du miel dans les muscles alaires très
développés des abeilles ouvrières, muscles
qu'elles contractent et décontractent lentement. Aussi plus les
abeilles sont logées dans un espace restreint, plus vite le
degré de chaleur ambiante sera atteint, la consommation de miel
transformé en chaleur réduite et la production de cire
plus importante. C'est ce que permet seule la ruche à cadres.
Puis l'apiculteur l'agrandit
à mesure du développement de la colonie, notamment
pendant la mise en réserve d'un miel excédant l'ensemble
des besoins de la ruche et dont l'apiculteur prélève le
surplus.
Ensuite, il en réduit
à nouveau le volume avant l'hiver, le limitant à la seule
partie occupée par les abeilles, ce qui constitue une,
économie d'énergie, seule étant chauffée la
partie habitée par la colonie.
La ruche à cadres
permet de nombreuses autres opérations comme l'essaimage
artificiel, le renforcement d'une ruche faible par une ruche forte, etc.
La ruche à cadres est
donc l'instrument de l'apiculture moderne. Qu'en était-il de son
utilisation en Algérie?
En 1942 une centaine
d'apiculteurs, surtout professionnels, européens pour la
plupart, exploitaient environ dix mille ruches à cadres
produisant, selon les années, de 1000 à 2000 quintaux de
miel. Par contre, plusieurs milliers d'apiculteurs musulmans
possédaient quelque 150 000 ruches arabes, selon une statistique
établie en 1943. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que le
miel est très prisé du musulman et que sa consommation
est recommandée par le Coran; Sourate XVI, verset 70.
Ce petit nombre d'apiculteurs
européens, comparé à celui de leurs
collègues musulmans, s'explique par le fait que la plupart des
agriculteurs européens dirigeaient des exploitations agricoles
requérant toute leur activité et ne pouvaient se livrer,
en plus, à des travaux apicoles. Ils préféraient
s'adresser à des spécialistes. Or ces derniers, ou bien
faisaient défaut, ou bien ne présentaient pas, pour la
plupart, des garanties de technicité satisfaisante. Cette
insuffisance de spécialistes qualifiés a certainement
freiné le développement de l'apiculture en milieu
agricole européen.
Pour ce qui est des 150 000
ruches arabes, au rendement moyen de 2 kilogrammes par ruche, leur
conception même, non seulement en limitait le rendement, mais
encore conduisait à un mode d'exploitation amenant, chaque
hiver, la perte de 50 % des colonies, cette mortalité se
trouvant à peu près compensée au printemps pour le
repeuplement des ruches mortes par ressaimage ce qui explique cette
stagnation du cheptel apicole musulman.
A quoi était due cette
mortalité? D'une part au fait que le volume de la ruche n'est
pas modifiable, d'autre part à la façon dont on y
prélève le miel. Pour bien passer l'hiver, les abeilles
doivent âtre confinées dans un espace limité au
volume qu'elles occupent et disposer de suffisamment de miel pour se
chauffer et se nourrir. De même, au moment du peuplement de la
ruche, alors que les abeilles doivent fabriquer de la cire pour
construire leurs rayons et que le facteur chaleur conditionne cette
production, l'espace occupé par l'essaim devrait être
limité au volume de ce dernier. La ruche arabe ne le permet pas.
Si l'essaim est volumineux, il arrivera à ne pas utiliser la
totalité du miel, dont il s'est gorgé avant de quitter la
ruche mère, pour chauffer la ruche avant de construire les
premiers rayons. Par contre, s'il est trop petit, il aura peu de chance
de se développer dans un logement trop grand, dont il n'arrivera
pas à élever la température jusqu'au degré
voulu pour la production de la cire.
Pour ce qui est de la
récolte, la conception même de la ruche ne permet pas
à l'apiculteur de distinguer les rayons contenant du miel de
ceux renfermant le couvain. Aussi il les taille tous. Les abeilles
doivent donc reconstruire tous les rayons à une époque,
l'été, où les apports de nectar se
raréfient, d'où manque de matière première
pour cette construction. Mais ce qui est encore plus grave, la
suppression du couvain provoque une forte diminution de la population.
En effet, il n'y aura pas remplacement des abeilles mortes pendant au
moins un mois, temps nécessaire à la construction des
premiers rayons et à l'éclosion du nouveau couvain issu
de la ponte de la reine dans ces rayons, cela à une
époque de grande activité de la ruche qui limite à
six semaines la vie des abeilles ouvrières.
Telles sont les causes de
cette diminution de 50 %, chaque hiver, des ruches arabes,
statistiquement vérifiée.
Ainsi se présentaient
les éléments d'appréciation sur la situation de
l'apiculture algérienne et les causes de stagnation
relevés en 1943, à partir desquels l'Administration
allait orienter son action de vulgarisation en vue de son
développement.
Une méthode de vulgarisation
Mais il lui fallait, au
préalable, tirer la leçon de l'échec des actions
déjà entreprises, car il y en avait eu.
D'abord celle menée de
1888 à 1945 par la Société des apiculteurs
d'Algérie, qui était plus un groupement d'apiphiles que
d'apiculteurs, dont le siège était à Alger, au
Jardin d'Essai, et qui exerça une action limitée de
vulgarisation en milieu européen et pratiquement aucune chez les
apiculteurs musulmans.
Ces derniers, en revanche,
auraient pu évoluer du fait de la création, entre 1899 et
1936, de 200 ruchers scolaires, destinés à amener, par
l'exemple, la modernisation du matériel et des méthodes
chez les parents apiculteurs des élèves
fréquentant l'école. Et cependant, malgré les
efforts méritoires des nombreux instituteurs qui firent de la
propagande apicole un véritable apostolat, les ruchers scolaires
n'ont laissé, à quelques exceptions près, aucune
trace de l'enseignement apicole vulgarisé pendant plus d'un
quart de siècle. Les raisons de cet échec tiennent,
d'abord, dans la cherté du matériel moderne et aussi dans
l'ignorance des connaissances essentielles sur l'apiculture, auxquelles
l'utilisation de ce matériel fait appel.
Alors que la création
d'une exploitation, importante quant au nombre de ruches, ne
nécessitant aucune dépense pour l'apiculteur musulman,
fabricant lui-même son matériel avec des matériaux
puisés dans la nature, une exploitation de la même
importance, réalisée avec un matériel moderne
manufacturé, a toujours nécessité un
investissement important : 50 ruches à cadres et le
matériel d'exploitation correspondant coûtaient 300000 F
en 1942. Ainsi, pour l'apiculteur musulman, la ruche arabe, même
avec son faible rendement moyen de 2 kg, lui assurait une
rentabilité totale, sans qu'il ait à exposer la moindre
dépense, alors qu'il en était bien autrement avec la
ruche à cadres. D'autrant plus que la nécessité de
mettre de la cire dans cette ruche ne lui apparaissait pas
évidente, les abeilles produisant elles mêmes leur cire,
alors que la garniture des vingt cadres d'une ruche moderne en cire
gaufrée représentait la valeur de 2 kg de miel. II y
avait là, pour lui, matière à réflexion.
En fait, les apiculteurs
musulmans, qui firent l'essai de la ruche à cadres,
ignorèrent, pour la plupart, la cire gaufrée, ce qui
rendit impossible la manipulation de la ruche et la condamna sans appel.
Une fois tirée la
leçon des échecs du passé, ce qui apparut
évident fut qu'un accroissement de la production du miel
reposait beaucoup plus sur une augmentation du rendement des quelque
150 000 ruches arabes et sur la réduction de leur
mortalité hivernale que sur le développement de
l'apiculture en milieu européen:
Comment y parvenir? Par
l'amélioration du mode d'exploitation de la ruche arabe, en
apprenant à !imiter le prélèvement des rayons
à ceux-là seuls contenant du miel, à l'exclusion
du couvain, en renforçant la, protection des ruches contre le
froid, notamment en ne retirant pas la totalité du miel à
la récolte, par l'enseignement de connaissances
élémentaires sur la vie d'une ruche et ce qu'il convient
de faire ou ne pas faire, par une initiation très progressive
à l'apiculture moderne.
Comment exercer cette
vulgarisation ? Il est apparu que la seule façon de la mener
à bien était de l'exercer au sein même des
populations apicoles recensées en 1943, à partir de
ruchers de démonstration, dans lesquels il serait facile de
réunir les apiculteurs en raison de leur proximité.
Dans un première
analyse, ces ruchers devaient se composer d'un nombre identique de
ruches arabes et de ruches à cadres. Cependant
l'expérience des ruchers scolaires avait démontré
qu'il était difficile, sinon impossible, de passer directement
de la ruche arabe à la ruche à cadres.
C'est alors qu'a
été imaginée une ruche de transition, identique
par sa forme extérieure à la ruche traditionnelle, facile
à construire par l'apiculteur lui-même, donc
économique, mais réunissant les avantages les plus
importants de la ruche à cadres, c'est-à-dire la
capacité variable, la construction des rayons dans un sens
déterminé par de petites amorces de cire gaufrée,
la possibilité d'examiner les rayons, afin d'inspecter le
couvain, la préservation de ce dernier au moment de la
récolte et la limitation de la taille des rayons à
ceux-là seuls contenant du miel. Après avoir
été expérimentée au rucher de recherches et
d'expérimentation de l'Institution agricole d'Algérie
où elle eut des rendements comparables à, ceux des ruches
à cadres, elle fut installée dans les ruchers de
démonstration concurremment avec les autres types de ruche.
Ainsi se trouvait
définie la méthode de vulgarisation, encore fallait-il
les moyens de l'appliquer, car l'ampleur du programme envisagé,
consistant à créer des ruchers de démonstration
dans toutes les régions où l'apiculture était
pratiquée en milieu musulman était considérable,
tant en ce qui concerne son application que son financement. Il
s'agissait en effet
- de la prospection du territoire, afin de
déterminer les lieux d'implantation; '
- du recrutement et de la formation des
moniteurs chargés de la création du rucher, de sa
conduite, des démonstrations et des conseils à donner aux
apiculteurs;
- de l'achat du matériel.
Aussi le Service de la
protection des végétaux, chargé de l'apiculture,
décida d'associer à cette action d'autres services ou
collectivités publiques qui, à l'échelon local,
disposaient des moyens de réalisation. Ce furent le Service du
paysannat, celui des eaux-et-forêts, les Communes mixtes et les
Sociétés agricoles de prévoyance,
communément désignées sous leur sigle de SAP. La
SAP était une institution administrative, créée au
siège de chaque commune mixte, qui était à la fois
crédit agricole, entreprise de travaux agricoles, organisme de
stockage, de commercialisation, d'achats, mettant à la
disposition des agriculteurs musulmans des moyens de financement,
matériel et produits nécessaires à leur
exploitation.
Ce travail d'équipe
aboutit à la création de 140 ruchers de
démonstration échelonnés de la frontière
marocaine à la frontière tunisienne, des régions
littorales jusqu'aux hauts plateaux et même à l'Atlas
saharien.
La création de chacun
d'eux nécessitait
- la prospection des régions,
favorable et l'étude du financement avec l'autorité
locale la mieux placée;
-. le choix de l'emplacement;
- le choix du moniteur et sa formation.
Chaque année,
l'ingénieur des Services agricoles, chargé de
l'apiculture effectuait une prospection des régions à
vocation apicole et contactait l'autorité locale la mieux
placée pour s'associer à la vulgarisation
envisagée, dont la conséquence la plus importante et
suivie d'effets rapides était de contribuer à
l'amélioration du revenu agricole des populations
concernées, disposant, pour la majorité d'entre elles, de
moyens d'existence des plus modestes. Le financement, du fait de son
coût réduit, moins de 20 000 F en 1942, n'a jamais
soulevé de difficulté. A noter qu'il ne s'agissait
d'ailleurs là que d'une avance, une partie des produits du
rucher étant réservée à l'amortissement des
frais d'installation.
En accord avec
l'autorité locale associée, l'emplacement du rucher
était déterminé en fonction des critères
suivants
- situation centrale par rapport à
l'ensemble de la population apicole concernée, de façon
à faciliter la réunion du plus grand nombre d'apiculteurs;
- richesse mellifère environnante,
c'est-à-dire dans un rayon de 3 km;
- exposition conforme aux données
de la technique apicole.
De toutes les conditions
indispensables à la création d'un rucher, le choix du
moniteur était la plus importante, car sur lui reposaient
l'installation du rucher, sa conduite, l'organisation des
démonstrations, la visite des ruchers dans lesquels les
apiculteurs intéressés par l'enseignement pratique acquis
au rucher de démonstration, essayaient de le mettre en pratique
avec plus ou moins de bonheur, la signalisation au Service de la
protection des végétaux des anomalies constatées
en apiculture dans la région, maladies notamment,
l'établissement de la carte de la flore mellifère de leur
circonscription, etc.
Aussi la détection des
moniteurs n'était pas chose aisée, surtout étant
donné que leurs fonctions étaient
bénévoles. Il ne pouvait en être autrement. Bien
que nombreuses et diversifiées dans leurs caractères, les
activités d'un moniteur n'étaient que saisonnières
et peu absorbantes, parce que limitées dans le temps. Elles ne
justifiaient pas la création, sous une forme quelconque, d'un
nouveau cadre d'agents de l'Etat. Même une
rémunération journalière de son activité ne
pouvait être envisagée, car elle aurait constitué
une charge budgétaire pour l'unité administrative
intéressée, charge insuffisamment compensée par
les produits du rucher.

Rucher de
démonstration du SAR Azail
(Sebdou)
Eh
bien! il s'est toujours trouvé des volontaires enthousiastes et
désintéressés, sans lesquels rien n'aurait pu
être entrepris, la grande majorité d'entre eux
étant agents techniques des SAP, chefs de culture des Secteurs
d'amélioration rurale, chefs de district ou agents techniques
des Eaux-et-Forêts, mais aussi gardes champêtres et
même simples particuliers.
Le principe que toute peine
mérite salaire ne fut pas totalement méconnu et les
moniteurs furent récompensés, bien modestement il est
vrai, de leur collaboration active et efficace par la disposition qui
leur fut laissée d'une partie des produits du rucher.
Les moniteurs une fois
recrutés, encore fallait-il assurer leur formation, car la
grande majorité d'entre eux était profane en apiculture.
Mais la bonne volonté de ces néophytes et leur
désir de s'initier à une activité nouvelle
étaient vifs. Cette formation professionnelle d'ensemble
était d'autre part indispensable, afin d'assurer une
homogénéité de la vulgarisation dispensée
sur l'ensemble du territoire à partir des ruchers de
démonstration.
Afin d'assurer cette formation
professionnelle, le Service de la protection des végétaux
organisa chaque année, au début de la seconde quinzaine
de mars, un stage d'une semaine à l'Institut agricole
d'Algérie, dont les installations se prêtaient
parfaitement à cette manifestation.
Après une
première journée consacrée à
l'exposé des connaissances techniques indispensables à
la- pratique des opérations apicoles, les jours suivants
étaient réservés à ces opérations.
Les stagiaires, groupés par équipe de trois, chacune
d'elles étant affectée à une ruche, effectuaient,
sous la surveillance du directeur de stage, toutes les manipulations
auxquelles ce dernier avait procédé au préalable,
des plus simples jusqu'à celles relevant d'une technique apicole
avancée.
A la fin de ce stage, les
moniteurs étaient aptes, sitôt rentrés à
leur poste, à installer le rucher et à l'entretenir,
jusqu'à la visite de l'ingénieur chargé de
l'apiculture, cette visite ayant lieu dans les deux mois suivant le
stage. Le travail du moniteur était ainsi apprécié
et sa formation professionnelle complétée le cas
échéant.
De 1945 à 1959, les
stages assurèrent la formation de 250 moniteurs et 450 auditeurs
libres, dont nombreux furent ceux qui se livrèrent ensuite
à des activités apicoles.
L'enseignement, à
partir du rucher de démonstration, s'effectuait uniquement par
l'exécution, en publique, des opérations
saisonnières de l'apiculture, effectuées sur les trois
types de ruche du rucher.
La première
démonstration présentait une importance capitale. De son
succès, dépendait la réussite de toute l'action
qui serait menée ultérieurement. C'est pourquoi la
première démonstration était celle de la
récolte de miel.
Les invités
étaient soigneusement choisis parmi les agriculteurs de la
région, soit qu'ils aient marqué de la curiosité
pour le rucher nouvellement créé, soit que pour d'autres
activités ils aient montré un esprit ouvert au
progrès. Réunis en petit nombre, une vingtaine, mais
domiciliés en des lieux différents, de façon que
leur rucher, une fois amélioré, constitue un exemple
autour d'eux et incite les voisins à participer à leur
tour aux démonstrations, ils assistaient à la
récolte de miel. Et c'était un spectacle
réjouissant devoir se succéder sur leur visage d'abord
impassible, la surprise, la curiosité et enfin l'enthousiasme
quand, habitués chez eux à de faibles récoltes,
ils voyaient extraire d'une seule ruche une quantité
égale à celle produite par plusieurs des leurs. La cause
était entendue. Ils sollicitaient l'avis du moniteur sur
l'amélioration de leur rucher, assistaient aux
démonstrations, le moniteur devenant alors le guide patient leur
évitant les erreurs de début.
Le succès de cette
vulgarisation nécessita la mise au point de mesures d'aide aux
fellahs nécessiteux. Des attributions de matériel leur
furent consenties par les SAP sous forme de prêts à moyen
terme remboursés par une partie des produits de leur rucher.
En 1959, les 140 ruchers de
démonstration répartis sur l'ensemble du territoire
constituaient une organisation efficace, menée à l'aide
de moyens des plus modestes.
D'autres réalisations
vinrent la compléter. Ainsi la création de
ruchers-pépinières destinés à produire des
colonies d'abeilles là où la demande dépassait les
possibilités, tel 19 rucher-pépinière de la SAP de
Ménerville, à Félix-Faure, produisant 400 colonies
par an, réparties au nombre de quatre par apiculteur
En cette même
année 1959, à partir de laquelle les
événements freinèrent considérablement
l'action si heureusement entreprise, les résultats
étaient éloquents. La ruche arabe divisible avait
reçu un accueil enthousiaste et existait à plus de 20 000
exemplaires. Beaucoup d'apiculteurs la construisaient eux-mêmes.
Une centaine d'autres était passée à la ruche
à cadres. La SAP de Boghari avait commercialisé une tonne
de miel en 1952, là où l'apiculture était
pratiquement ignorée dix ans auparavant, et avait obtenu une
médaille de bronze au Concours général agricole,
récompense également échue aux SAP de Tablat, de
Téniet-el-Haad, de Tizi-Ouzou. La seule SAP de Collo avait
réparti dans la région de Tamalous plus de 800 ruches
arabes divisibles, fabriquées dans son Centre de formation
professionnelle de menuiserie. Quant à la SAP de l'Ouarsenis
elle conditionnait et commercialisait la production excédentaire
de ses apiculteurs.
Ainsi se trouvait
vérifié que cette vulgarisation aboutissait au but
recherché, améliorer, par l'augmentation de la production
en milieu apicole, les conditions d'existence des populations rurales
autochtones par les ressources supplémentaires procurées
et aussi améliorer, du même coup; la balance commerciale
du miel au niveau des importations.
Mais il ne faudrait pas
conclure que cette vulgarisation apicole ne s'exerçait qu'au
seul bénéfice d'un élément unique de la
population. Une action, différente, mais parallèle,
était menée en milieu européen. Ainsi les stages
de moniteurs avaient été ouverts aux auditeurs libres, au
nombre de 450, dont plus de 50 % d'agriculteurs,
intéressés par l'action efficace des abeilles sur
l'accroissement des rendements de certaines productions agricoles, en
arboriculture fruitière notamment. D'autres stagiaires se
lancèrent dans l'apiculture professionnelle avec un plein
succès.
Toujours dans le cadre de la
vulgarisation en milieu européen, des brochures, des causeries
radiophoniques, des articles de presse, des exposés
présentés par l'ingénieur chargé de
l'apiculture au cours de ses tournées, renseignaient les
apiculteurs sur les nouveautés intervenues en matière de
technique apicole et expérimentées par le Service dans
ses ruches de recherche et d'expérimentation de l'Ecole
nationale d'agriculture d'Alger et de la Station d'arboriculture de
Boufarik.
Telle fut l'action de
vulgarisation menée en Apiculture par le Service de la
protection des végétaux, qui compléta celles plus
importantes conduites dans d'autres domaines par l'ensemble des
Services composant la Direction de l'Agriculture et des Forêts,
afin de promouvoir une évolution de l'agriculture musulmane vers
le progrès.
Charles GRIESSINGER
In
l’Algérianiste n° 36 de décembre 1986