Cet
article témoigne de la
vitalité de la construction immobilière et des
programmes sociaux qui animaient la ville d'Alger avant l'abandon des
années 1960. Une sorte d'état des lieux à plus
de cinquante années de distance, qui donnera au lecteur, la
véritable image de cette ville moderne en plein essor, qui ne
se doutait pas du malheureux destin que la folie des hommes lui
réservait. Un constat des réalités contre
l'oubli et les détracteurs de l'Algérie
La pierre en ce
temps-là, s'étalait partout, et le
cœur d'Alger la Blanche s'activait. Fière d'avoir
été,
pendant la guerre, en 1943, la capitale de la France libre, elle
pensait bien être l'égale des plus grandes villes de la
métropole. Elle avait échappé de justesse en
1933 aux idées délirantes d'un urbanisme visionnaire
style Le Corbusier, mais en 1945, après la guerre, s'imposait
la nécessité de loger une population dont la courbe
démographique ne cessait de croître.

Vers
1952, une violente polémique
politico-médiatique s'instaura à l'approche des
élections municipales. Elle était orchestrée par
M. Alazar, directeur de l'Institut de l'urbanisme à
l'université, avec pour vecteur l'Écho d'Alger,
journal d'Henri Borgeaud, gros propriétaire foncier et
viticulteur, à l'encontre, non sans
arrière-pensée,
du maire en place, M. Pierre-René Gazagne.

Alger : "Le Lafayette" en
construction
Ce
dernier n'avait pourtant pas ménagé
ses efforts pour tenter de loger ou de recaser 20 000 foyers. Mais,
c'est surtout sur des dérogations accordées sur des
permis de construire d'immeubles de grande hauteur (pour
l'époque)
en centre ville, qu'il fut pris à partie. Il y avait
déjà
eu des précédents avec le « Maurétania
», au carrefour de l'Agha ou encore l'Aéro-habitat;
mais la plus violente polémique se
déchaîna
avec le chantier projeté, sur seize étages, en centre
ville (1), de l'immeuble (le) « La Fayette
»,
par le cabinet Solivères et Cazalet. En 1953, la cabale
s'enfla tellement que le maire Gazagne fit établir par ses
services un bilan de ses réalisations et projets. Dans ce
bilan figurait la Cité Pérez à Bab-el-Oued, la
Cité des Eucalyptus en recasement de population venant de
cités vétustes ou de taudis, celle d'El-Kettar, de
Clemenceau, de la Boucheraye, ainsi que l'achèvement de celle
des Quatre-Canons, y compris, bien sûr, tous les
équipements
publics et sociaux.
Dans ce bilan figurait aussi le fameux
Tunnel des
Facultés,
qui fut vite appelé «
le trou des facs »
(2), dont la hardiesse qui le faisait passer
sous les
facultés avait soulevé des polémiques
passionnées. Le maire ne manquait pas de mentionner qu'il
avait fait commencer les études des cités satellites du
plateau des Anassers et de l'Harrach etc …La violence des attaques
ne faiblit pas pour autant.

La
querelle médiatique s'éteignit en
1953 lorsque les élections mirent en place un nouveau maire
personnage bien en vue déjà: M. Jacques Chevallier,
dont les idées n'allaient pas tarder à surprendre les
Algérois.
Dès
lors, l'Écho d'Alger se mit
à vanter les mérites d'énormes opérations
projetées par le nouveau maire. L'Écho d'Alger
trouva même un allié en son confrère la Dépêche
Quotidienne, propriété de M. Blachette, et qui
avait aussi soutenu la campagne de Jacques Chevallier.
Tout devint plus clair quand on apprit que M. Blachette était propriétaire de carrières de pierres (3) à Rognes, dans la région de Marseille, et que ces pierres, façonnées sur place, seraient transportées par les cargos du sénateur Schiaffino et ami d'affaires des deux précédents. Comme si le pays était dépourvu de matériaux de construction. Tout le monde comprit le « montage » subtil, mais la population d'Alger avait d'autres préoccupations bien plus inquiétantes avec le début des « événements d'Algérie » et les « opérations de police » (4) qui tentaient de contenir le terrorisme F.L.N qui ensanglantait le pays.
Mais le principal souci de M. Jacques Chevallier, nouveau maire en place, était de maîtriser, à sa façon, l'urbanisme de la ville car, malgré la période d'instabilité qui prenait forme, la construction immobilière ne s'était pas du tout ralentie.
Avec
l'encouragement de M. Claudius Petit, ministre
de la Reconstruction et de l'Urbanisme, M. Chevallier projeta
d'instaurer, au sein de la mairie, un bureau de l'urbanisme. Ce
bureau fut installé au dernier étage, sur environ 500
m2, de là on avait une vue splendide sur le port et la baie.
La création en fut confiée à un
urbaniste
métropolitain, M. Dalloz, et fut intitulée le «
Bureau du Plan ». Sa mission était de «
conseiller » le maire et son conseil sur les aménagements
de la ville et des nouveaux quartiers projetés pour faire face
à la démographie galopante et à l'attrait de la
capitale. Ce bureau d'urbanisme devint très vite le tampon et
le filtre indispensable à la maîtrise des promotions
immobilières qui fleurissaient à Alger. Le
fonctionnement du Bureau avait été confié à
un autre urbaniste de métropole, M. Gérald Hanning, qui
dirigea une équipe de nombreux techniciens de toutes origines,
aussi bien métropolitains qu'étrangers. Il y avait
là
des projeteurs, des sociologues, des géologues, de
cartographes, des ingénieurs divers, des conseillersfinancier
et juridiques, des
dessinateurs, des maquettistes, etc.
Bien que diverse par ses
origines, cette équipe paraissait
assez loin des réalités locales et des modes de vie des
différentes communautés algéroises, le Bureau se
mettait au travail.
Pour le maire,
c'était le principal.
L'administration de
l'agence était composée des
divers services municipaux, mais également des
représentants
d'organismes de la cité, concernés par le
développement
urbain du « grand Alger » qui ne comptait pas moins d'un
million d'âmes avec toutes les communes
périphériques.

Le bureau de l'urbanisme dit "bureau des plans"
(coll. auteur)
Une
société d'équipement de la région
fut également fondée en juin 1956, où figuraient
la ville et les communes alentour, la Chambre de commerce, la
Compagnie des chemins de fer algériens, la C.I.A, (Compagnie
immobilière algérienne), les installations portuaires,
la Caisse des dépôts, etc.
Les énormes
projets de logements sociaux devaient
constituer l'essentiel d'un plan directeur qui fut mis en place
dès
1953, et pour lesquels le maire n'avait pas hésité
à
faire appel à un architecte marseillais, Fernand Pouillon, qui
avait rénové et construit ou reconstruit le vieux port
de Marseille et ce, à la grande « surprise » des
architectes algérois.
Se concrétisèrent ainsi à une vitesse record les ensembles qui faisaient partie du plan directeur. Un véritable tour de force qui impliquait les études architecturales et techniques, mais aussi l'exploitation des pierres façonnées à Rognes et le transport par bateaux, et les mises à pied d'œuvre. De là à penser que tout était prévu de longue date.
S'édifieront ainsi:
-Les 732 logements de
Diar-es-Saâda (La Cité du
Bonheur), bâtis sur 8 ha, qui seront livrés en novembre
1954;

Diar-es-Saâda
(Extrait d'Alger de ma jeunesse, Editions
Jacques Gandini, Nice 1995).
- Les 1550 logements de
Diar-el-Mahçoul (La Cité de
la promesse tenue), bâtis sur 12 ha, livrés en octobre
1955.
Compris, bien entendu,
toutes voies et réseaux divers
(v.r.d.), aussi mosquée, dispensaires, poste, une mairie
annexe, un groupe scolaire, bâtiments sportifs, etc... et
même
un téléphérique pour relier les deux cités
qui sera inauguré en février 1956.
Une
incontestable réussite sur le plan architectural.

Diar-el-Mahçoul
(Extrait d'Alger
de ma jeunesse, Editions Jacques Gandini, Nice 1995).
- La Cité du «Climat de France »qui dominait Bab-el-Oued et la mer, bâtie sur le plateau des Tagarins et les flancs de la colline de Bouzaréah sur 25 ha, avec son agora du grand marché, étonnant bâtiment intitulé les « Deux cents colonnes ».
Les besoins en logements et en équipements divers à Alger nécessitaient bien d'autres opérations nouvelles ou extensions. Je citerai par exemple:
- L'achèvement du programme de 650 logements du Champ-de-manœuvres par l'Office public, qui fut achevé en décembre 1955, y compris voies et réseaux divers, et jardins;
- La Cité Pérez de 94 logements à Bab-el-Oued qui terminait une première tranche;
- La Cité des Eucalyptus de 700 logements, toujours à Bab-el-Oued;
- La Cité Léon Roches, d'environ 1200 logements, encore à Bab-el-Oued, que la Régie foncière destinait au recasement des habitants de l'ancien quartier de La Marine détruit pour vétusté;
-La Cité de la
Concorde de 1064 logements à
Birmandreis réalisés par la C.I.A., y compris un centre
commercial et un groupe scolaire à 15 minutes du centre des
affaires d'Alger et à 20 minutes des grandes zones
industrielles du Hamma ou d'Hussein-Dey;

Vue aérienne de la Vité
de la Concorde
(Extrait d'Alger
de ma jeunesse, Editions Jacques Gandini, Nice 1995).
- La Cité Mahiédine, avec son groupe scolaire près de la rue Fontaine-Bleue, destinée au recasement des habitants des anciens « bidonvilles ».
Les communes de la périphérie d'Alger étaient également très actives en logements sociaux, par exemple:
- La Cité « La Montagne » de la C.I.A., comprenant 2000 logements formule économique, adaptée à l'habitat musulman, en 500 unités « collectifs », y compris voies et réseaux divers, et constructions publiques ou privées indispensables à la vie de la communauté (marchés, commerces, bains, cafés maures, jeux, etc);
- Les 1000 logements du
secteur industrialisé d'Hussein-Dey
de l'office HLM, sans oublier certaines cités dites «
d'urgence » comme celle de Maison-Carrée, destinées
à résorber le développement sauvage des
bidonvilles..., véritables faits de société que
connaissent toutes les grandes capitales, et que les détracteurs
de l'Algérie française ne manquèrent pas de
photographier pour leur propagande de désinformation en
métropole.

Hussein Dey : opération
du secteur industrialisé (coll.
auteur)
Et je
citerais encore: l'ensemble HLM de l'Armaf à
Réghaïa, de 400 logements. Bien d'autres opérations
demeurèrent à l'état de projets ou
demeurèrent
inachevées.

Les 400 logements d'Armaf Reghaîa
(coll. auteur)
Il y a lieu
de rappeler qu'outre les opérations
de logements sociaux, les constructions publiques ou privées
étaient actives malgré les «
événements
», pour la bonne raison que, dans l'esprit de tous, une
solution allait être trouvée et surtout en 1958, quand
De Gaulle fut rappelé aux affaires. Et puis, comment la France
pouvait-elle ne pas tenir compte de 130 ans de patients efforts pour
créer ce pays moderne logiquement destiné à un
bel avenir économique? C'était impensable!
Aussi, on continuait
à investir et à construire,
comme
- La Cité universitaire du lycée franco-musulman et l'École normale d'institutrices;
- Celle d'El-Biar aussi;
- Le Rectorat d'Alger dans les années 1955-1956;
- La nouvelle école des Beaux-Arts, qui devait remplacer la très vieille école du quartier de La Marine, en plein remembrement d'urbanisme;
- La Maison des jeunes et de la culture de Birmandreis;
- L'École hôtelière à El-Biar;
- L'Institut
d'études nucléaires de l'université
d'Alger, au lieu-dit des « Quatre Canons », et bien
d'autres...

Aérogare d'Alger - Maison
Blanche
(coll. auteur)
Le présent état des lieux d'Alger en ces années soixante, est forcément bien incomplet. Il donne toutefois l'image des réalités de l'Algérie française à tous ceux qui ont voulu occulter l'énorme « gâchis », et qui persistent dans la désinformation.
De nombreux ouvrages
nous montrent « Alger la Blanche »
et Alger moderne et attirante où il faisait bon vivre. Le
travail ne manquait pas.
Un bilan similaire
pourrait être produit pour les autres
grandes villes d'Algérie, et notamment sur Oran.
Georges Mercier.
Bibliographie:
Documents
personnels de
l'auteur.
HUMBERT
Jean-Charles, Alger de
ma jeunesse Éditions Jacques Gandini, 1995. –
FECHNER
Élisabeth, Le
pays d'où je viens, Calmann-Lévy, Paris, 1999.
1-
L'ossature métallique
des ateliers Durafour en surprit plus d'un.
2
– « Le trou des
facs » restera gravé dans nos mémoires en
souvenir des barricades de janvier 1960. Sa réalisation fut
une incontestable réussite d'aménagement d'urbanisme
pour désengorger la circulation automobile.
3
- On l'appelait « la
pierre qui pleure » en raison de l'eau qu'elle rejetait
après absorption.
4
- « La guerre
d'Algérie » n'était pas encore avouée
par ordre du gouvernement donné aux médias. Pendant
très longtemps, on ne parle que «
d'événements
» ou « d'opérations de police », alors que
l'armée y était engagée avec rappel de classes,
puis le contingent quand cela devint plus sérieux.
In.
«l’Algérianist»e
n° 100 de Décembre 2002