Entre
les deux guerres, Marie Bugeja, écrivain, prit la défense
de la
femme musulmane
algérienne. Elle écrivit ainsi “ Nos
sœurs musulmanes”
en
1921
et
“Visions
d'Algérie”
en
1929;
elle
donna des conférences, collabora à des revues
algéroises et
publia des récits de ses voyages à travers
l'Algérie. En voici un
extrait :

Le territoire du Babor, ses sites pittoresques, son histoire, les souvenirs ineffaçables que j'y ai recueillis, me paraissent de nature à captiver votre attention. La Petite Kabylie, c'est-à-dire le pâté montagneux qui s'étend au nord de Sétif, entre l'oued el-Kébir et l'oued Sahel, a pour points culminants: le Babor et le Tababor.
Cette zone était aussi accidentée et aussi difficile d'accès que la Grande Kabylie du Djurdjura. Partout, des montagnes superbes atteignant 1500 m et parfois jusqu'à 2000 m d'altitude.
Dans les intervalles s'écoulent des rivières dont les eaux suivent les méandres capricieux de ravins profonds, se trouvent des forêts de chênes séculaires où l'été, en quelques points, brillent encore sous le soleil les derniers vestiges des neiges de l'hiver.
A l'époque romaine, elle était habitée par les Babari ou Bavari, tribus venues du Sud dans la seconde moitié du IIIe siècle.
Procope parle des Maures, chez lesquels Gélimer vaincu par Bélisaire en 533, s'est réfugié. Il s'agit, certainement, des indigènes de la Petite Kabylie, puisque le récit mentionna le roi vandale comme s'étant enfui jusqu'à l'extrémité de la Numidie.
La description qu'il fait de l'habitation: huttes où on étouffe, le couchage sur le sol, les vêtements, la nourriture, ne peut que concerner le Kabyle de cette région. Le portrait qu'il trace n'est pas flatteur; mais on reconnaît le gourbi enfumé où l'occupant n'est préservé ni du froid ni du chaud; le burnous déchiqueté, héritage transmis de père en fils, le genre de vie, tout est pour montrer l'indigène encore retardataire. La tradition indique que des familles européennes, à la suite des légions, s'installèrent dans le pays alors inculte et inhabité; elles construisirent des habitations, défrichèrent et vivifièrent la terre par un labeur constant et les premiers jardins furent créés. Ces jardins ont fait de la Kabylie un verger presque ininterrompu.
Il
s'agit certainement de la période romaine puisque dans tout le
territoire de la
commune mixte de Takitount, où est enclavé celui du
Babor, à part
les montagnes
on retrouve des traces romaines. Entre les Beni-Besazel et les
Beni-Zoundaï
se remarquent des agglomérations de constructions
indigènes du nom
de
Beni-bou-Roumane (les enfants des Romains).

Eugéne
Deshayes,
« Calanques vers
Bougie »
Je l'invitai à venir m'entendre à la Société de Géographie et, pour ne pas exciter plus longtemps sa curiosité, j'ajoute, et la vôtre, je vais vous narrer l'histoire de la création du Babor, ignorée des plus savants géologues.
Légende du Babor » (le Bateau)
Un
bateau
immense,
si
grand
que
jamais
on
n'avait vu son pareil, voguait
sur la
mer Méditerranée, il y a... (le millésime
oublié importe peu).
Ses proportions inaccoutumées excitèrent
l'étonnement des gens de
mer qui s'enfuyaient à son approche.
Tous
craignaient
cette
masse
qui
pouvait
s'abattre
sur
leurs
frêles
esquifs
et les pulvériser. Cependant, chaque armateur eut voulu compter
ce
vaisseau
parmi les unités de sa flotte. Mais, le propriétaire de
ce spécimen
unique,
l'emmenait vers les contrées lointaines où il
espérait en tirer le
meilleur profit.
Chargé de voyageurs, il irait pendant des mois foulant de sa
proue
toutes les mers du globe. Son équipage, choisi et
éprouvé,
stigmatisait les grèves.
Nul, parmi les matelots le composant, n'eut osé élever la
moindre
protestation. Il était parti et il voguait presque
continuellement... Vers quel but? Le
commandant
seul
eut
pu
le
dire.
Un
parchemin,
scellé
de cire,
décacheté au large
du port d'attache, le lui avait appris; mais un ordre lui enjoignit
de le laisser ignorer de tout subalterne à bord. Le navire avait
parcouru les mers antarctiques.
Les glaçons restaient collés aux mâts. L'hiver,
plus tempéré de
la Côte d'Azur,
n'avait pu faire fondre leur masse congelée. De grands feux
illuminaient
le pont et leurs flammes bienfaisantes n'arrivaient pas à
réchauffer
les hommes engourdis. Un détail nous semble important à
retenir :
tous les voyageurs
portaient une barbe et de longs cheveux, sans que l'on puisse
distinguer ni
leur origine, ni leur nationalité. Une tempête survint. Le
navire
tanguait fortement,
les vergues s'inclinaient sous le vent, les voiles claquaient, se
fendaient
dans
leur longueur, s'envolaient par loques. Les vagues écumaient,
s'élevaient de
plus en plus hautes, de plus en plus rebondissantes. Un coup de vent
démolit le grand mât et le bateau
démâté bascula sous la chute.
Un remous le désempara,
le
roula
désormais
à
la
merci
des flots. La grande mangeuse
furibonde
se
colletait
avec les eaux tumultueuses et boueuses d'un fleuve.
À l'embouchure, un raz
de marée destructeur prit
le navire dans son tourbillon
et
s'en
joua
comme
d'un
fétu
de
paille.
Des rochers
émergeaient
sournoisement
leurs récifs. Une ville
s'apercevait
sur
la
côte.
A cette vue, l'espoir revint aux cœurs angoissés. Tous
élevèrent
leurs supplications
vers le régisseur des mondes qui crée et apaise les
tempêtes. En
réponse,
une vague formidable prit le bateau, le souleva dans sa trajectoire,
le projeta dans les airs à une grande hauteur et le poussa, au
loin,
où il retomba lourdement
sur
le
sol.
Cet
événement,
produit
sur
la
côte
algérienne entre
Bougie
et Djidjelli, changea l'aspect de la contrée. La coque se
renversa
et ses débris
recouvrirent une zone de terres incultes, jaunes et grises, où
il
n'existait aucune
trace de vie humaine, où nul village n'égayait
l'uniformité plane,
limitée
par des montagnes. Quelques naufragés, favorisés par la
chance,
purent se dégager
de
la
masse
de
fer
et
de
bois,
pendant que l'équipage et le
reste
des passagers
trouvaient la mort par l'asphyxie ou par écrasement. Les
survivants,
étreints
par la crainte d'un retournement de la carène, ce qui les eut
infailliblement
ensevelis, allèrent s'établir à une distance
suffisante pour ne
plus rien avoir
à redouter d'elle. Les morts avaient, dans l'épave, un
cercueil
monumental
! Les ans, les siècles, apportèrent les grains de sable
et la terre
nécessaires à l'enfouissement
total
de la coque et des restes mortels des hommes. Les planches
disjointes agrippèrent les coiffures et les barbes. Les longues
chevelures
épandues passèrent par toutes les fentes et
continuèrent de
croître ! Un miracle
s'était
accompli
:
la
montagne
du
Babor
(du
bateau) était
créée !
La puissance
du Détenteur de tout pouvoir fit fructifier les cheveux et les
barbes qu'il transforma
en arbres superbes. De ce jour naquit le « pinus
baboriensis » ou
pin
du
Babor. Ce conifère qui a les aiguilles du pin et les branches
horizontales du cèdre,
ne
se
trouve
nulle
part
ailleurs.
Son
fruit
est un cône pointu,
beaucoup plus
allongé que celui du pin. Le pays, dès lors, eut une
flore et une
faune magnifiques
».

Emile
Aubry,
« Paysage
de PETITES Kabylie »
Les Kabyles de la région appellent le pinus baboriensis: Biguenoun. Il y a le Djebel Biguenoun (cèdres), tandis qu'à Teniet-el-Haâd le cèdre est appelé « meddad ». Les indigènes du Babor confondent donc les deux essences. Aucune route n'a encore percé ce massif aux montagnes très abruptes comme les Pyrénées et, que sillonnent, ça et là, de petits cheminements muletiers. Fidèle à mon goût d'excursionniste, je voulus aller sur le sommet du Babor.
J'habitais alors le Bordj de Takitount, la citadelle de la contrée, hauteur qui commande de l'Oued Berd, où quelques travaux de fortifications avaient été faits au moment de la pacification de la Kabylie. C'était un point stratégique important pour relier Bougie à Sétif.
Lorsque j'arrivai, toute jeune mariée, les remparts branlants allaient vers la décrépitude totale. Chaque jour, des pierres se détachaient des murailles et des brèches s'ouvraient du côté du Nord. Takitount, réputé pour les eaux gazeuses d'Ain-el-Hamza, n'avait pas d'eau potable dans le bordj. Une citerne contenait les eaux pluviales, recueillies des toitures et qui, polluées étaient imbuvables. Il fallait aller à trois kilomètres puiser l'eau à une source.
La pluie, d'ailleurs est si rare en cette région, que les indigènes ont l'habitude de se réunir en Zerda ou banquet pour la demander à Dieu si elle tarde trop à venir. Femmes et enfants dansent et crient en réclamant la pluie bienfaisante.
Or, nous avions pour nous apporter l'eau qui nous était nécessaire, un vieil indigène nommé M'Jidel, poussant devant lui un âne porteur de deux tonneaux, mis en cacolet. Je m'avisai un jour de me renseigner afin de connaître le mode de désinfection des récipients. Il n'y en avait aucun.
Ayant
demandé un nettoyage complet, je fus stupéfaite. En
mettant un des
tonneaux, sens dessus dessous, je constatais l'obstruction de la
bonde. Je
m'applaudissais de ma sagacité, pensant à toutes les
impuretés
accumulées,
au point de former tampon. Lorsque je dus m'applaudir davantage;
mais je reculais, prise d'un dégoût
Que cette anecdote ne détourne pas votre admiration pour ce beau pays.
Un belvédère aménagé sur un des bastions du bordj, permettait de jouir d'un superbe point de vue sur la campagne environnante, montagneuse et prenante, pareille aux défenses d'une immense forteresse de cyclopes.
En baissant les yeux, l'on était rappelé à l'instabilité des choses, au néant de la vie terrestre. Au pied du rempart un mausolée, simple tombe, servant de dernier asile aux soldats tués, lors de la défense du bordj.
Après un échec désastreux, toute une section fut massacrée et le lieutenant Hermann, qui la commandait, fut coupé en morceaux. Je vous avouerai que c'est la vision, par le souvenir, de cette modeste sépulture que j'ai eue sous les yeux pendant plusieurs mois; ce sont les héros couchés sous la dalle de pierre qui m'ont incitée à venir vous parler de la région qu'ils ont su défendre et aimer jusqu'à la mort.
Nous
vivons,
chassons
ce
souvenir
glorieux mais macabre. Nous voulons
connaître et apprécier la joie d'exister. Allons au Babor.
Allons-y
au pas rude
des mulets.
Juchée sur les reins d'une de ces montures, si utiles pour gravir les pentes escarpées, en compagnie de mon mari, de deux savants naturalistes : M. Vilmorin et le directeur du Garden-Square de Londres, venus faire des études sur place concernant l'aspect tout spécial du Babor, par un clair matin nous partions pour l'excursion projetée.
La mollesse des sièges n'avait rien d'un duvet; mais, que ne supporterait pas un savant, afin d'éclairer la science d'un nouveau rayon et une femme, dont la curiosité pour la nature ne s'est jamais émoussée.
Pilotés
par
le
caïd
du
douar, revêtu du prestige de son burnous
rouge, les
excursionnistes
se déclaraient enchantés. Sur le parcours, les
trouvailles
botaniques excitaient nos savants. Le chemin conduisait vers l'est
pour atteindre le col
du superbe Babor. Vu l'heure matinale, le paysage s'illuminait du
scintillement
de la rosée sous les premiers rayons du soleil, qui
éclatant
au-dessus des montagnes,
formaient par le jeu de la lumière toute la gamme des verts.
Le décor des hauteurs, dont les teintes bleutées se fondaient, presque au loin, avec l'azur opaque de la voûte resserrée, tout cela était saisissant. En remontant le cours de l'Oued Berd, aux flancs des montagnes, se suspendent quelques villages. Ces villages sont entourés d'arbres fruitiers: figuiers aux larges feuilles pâles et dentelées; des arbousiers saignants et couverts d'une floraison neigeuse se contorsionnaient aux pieds des grenadiers, aux grappes de fleurs sanglantes.
Les
habitations
s'amassent,
les
unes
sur les autres, en un curieux
enchevêtrement
de terrasses, sur lesquelles apparaissent de-ci de-là, les
silhouettes de femmes
et d'enfants plaçant pour les faire sécher au soleil, les
longues
courges, tordues
comme des serpents, les « cabouïas » rondes et les
poivrons.
Dans l'ancien temps, il était facile à l'habitant de se loger sur toute la superficie de la Kabylie; et même, tout individu pouvait devenir propriétaire: rêve de tant de gens, actuellement. Point n'était besoin d'être Crésus pour avoir à soi un toit où s'abriter. Pourvu que le chef de famille Kabyle ait un petit pécule, et Dieu sait si le Kabyle aime à mettre une certaine somme d'argent de côté, il l'amasse sou par sou, la cache dans un endroit connu de lui seul, et quand la rondeur de l'épargne le permet, il élève sa maison. A l'époque précitée, le prix d'une bonne construction ordinaire était de 250 à 300 francs. Peu de demeures atteignaient un prix au-dessus de 350 francs.
Nous
allions
toujours.

Emile Aubry "Le
berger"
Pour des touristes, il y avait de quoi rêver un repos virgilien en ces domaines en miniature, enclos de haies de figuiers de Barbarie. Notons quelques tentes dépaysées, affaissées sur le sol, alors que nous longions le pied de la montagne nous égratignant aux buissons de ronces et de lentisques, par un sentier si étroit que, pour la plupart du temps, il nous fallait passer en file indienne.
Une
buée
d'argent
flottait dans la vallée, des brumes denses
s'accrochaient aux rocs.
Il
vous
prenait
envie
de
fermer
les
yeux
sous
l'appréhension d'une
chute dans
cette ouate qui cachait des risques mortels. Braves mulets kabyles,
ils allaient,
comme si un double vue les guidait. Enfin, le soleil fut le vainqueur
! Phébus, aux cheveux dorés, chassa les nuages
embrasés dans un
océan d'or et de
pourpre avec des reflets de métal en fusion.
L'opacité du voile était devenue une mousseline... une vapeur... et rien. La nature triomphante reparut plus belle, on l'eût cru appropriée ! Elle s'était voilée, pudiquement à nos yeux, pour faire sa toilette.
Nous nous étions engagés dans le défilé de Kanguet-el Akmer, en suivant une berge boisée. Nous gagnions les hauteurs qui dominent les fontaines de Ta-Merdja-Djoud, sur l'emplacement même qu'occupa, en 1853, la colonne Mac Mahon et, en 1856, une nouvelle colonne, commandée par le général Périgot à son retour de Crimée : un détachement de cette colonne a occupé Takitount.
Aujourd'hui, le touriste en traversant ce pays, naguère impraticable, ne se doute pas que des bras de héros lui ont tracé, battu la route qu'il suit pour son plaisir.
Les heures de cheminement passaient ainsi dans une sorte de béatitude qui m'a fait comprendre et admettre le flegme, la sérénité des « buveurs de soleil ». Leur philosophie orientale est faite d'une sorte d'inconscience : mon farniente leur ressemble-t-il? Non, puisque toujours j'admire tout ce qui est autour de moi...
En ce jour, le balancement de ma monture m'extériorisait et nulle fatigue ne m'accablait.
En France, l'on ne s'imagine pas l'Algérie telle qu'elle est. Elle apparaît, à certains, sous l'aspect lamentable du désert, plaine éternelle de sable grillé par un soleil de feu!
Il ne faut pas avoir longé les cheminements kabyles, pour formuler une telle appréciation erronée.
Des frênes, enguirlandés de cent vignes grimpantes chargées de grappes vermeilles, étendent leurs moignons feuillus. Des gourbis s'accrochent aux anfractuosités, entourés de leurs jardinets.
Une halte à la méridienne, auprès d'une source qui fuit sous les capillaires, permet à nos jambes de goûter un moment de délassement. Mes pieds s'étaient engourdis sur le berda; ils eurent tôt fait de reprendre leur élasticité. Nous déjeunions assis sur des racines dépouillées, rougeâtres, qui, flottaient en contre-bas du sentier comme des chevelures scalpées.
Nous étions, de nouveau, lestés, prêts à nous remettre en route, effrayant les jolis geais bleus qui s'envolaient à tire-d'aile. L'ascension se poursuivait sur les flancs est de la montagne. Le soleil déclinait, sans que nous nous soyons aperçus de sa course.
Des
gouffres mugissants s'ouvraient au-dessous de nos pieds, des gouffres
bleuâtres
au-dessus de nos têtes. Nous allions en proie à une sorte
de
vertige. Nous
franchissions les crêtes et les flancs couverts d'un beau
peuplement
de chênes-zéens,
de chênes-verts, de cèdres, de sapins ou pins du Babor.
Sur le
Tababort,
seulement se retrouve le Pinus Baboriensis.
La végétation du sous-bois est luxuriante, il n'en existe pas de pareille dans la chaîne du Djurdjura. Tout le pays jusqu'à la mer présente une vaste forêt d'un seul tenant depuis Bougie jusqu'au-delà de Djidjelli; c'est-à-dire le nord, l'ouest et l'est sont boisés de chênes divers.
Des orangeraies anciennes
sont entretenues dans la vallée basse de l'Oued Agrioun. C'est
là,
mon mari m'en a souvent parlé, qu'il a, dans sa carrière,
vu les
plus belles oranges : elles avaient une grosseur inconnue ailleurs.
En 1882, alors que le Gouverneur général Tirman avait
envoyé un
conseiller du Gouvernement faire une enquête aux Beni-Segoual et
Beni-bou-Youssef sur les incendies qui, en 1881, avaient
dévasté
une grande partie des forêts qui bordent le golfe de Bougie, M.
de
Bellemare, le conseiller de Gouvernement en question, fut
émerveillé
du fruit et n'osa pas le goûter, tellement il était gros.
L'orange
était de la dimension d'un melon. Il en emporta quelques
échantillons à Alger, où cette espèce
était inconnue.
Aujourd'hui il n'en est plus de même. Le 14 janvier 1927, j'en
vis
de presque semblables dans les vitrines d'un primeuriste. Ces fruits
provenaient d'une propriété des environs d'Alger.
Ceci
prouve qu'en
Algérie la culture des agrumes fait merveille.
Dans
l'immense
et long remous de vagues empourprées
s'aperçoivent les
sommets
secondaires de la région au sud : le Chenaga, Serdj-el-Ghoul,
SidiMimoun,
séparés de la masse principale par la vallée de
l'Oued Hattaba qui
prend
sa source sur les premiers contreforts est du Babor. A 1600
mètres,
l'eau jaillit
des rochers. Les sources qui s'échappent des flancs de la
montagne,
à l'ouest,
se déversent dans l'Oued Berd, transformé en aval, en
Oued Agrioun
qui
coule dans les gorges du Chabet-el Akra. Les ruisseaux qui descendent
du côté
opposé forment l'Oued-el-Kebir, appelé d'abord Oued Eudja
et, qui
prend ensuite,
le nom d'Oued-el-Kebir, après avoir reçu l'apport du
Rhummel, près
de
Sidi Mérouane.
Les
montagnes se déchirent en vallées sauvages, elles se
coupent
d'éboulements
tertiaires, se sillonnent de coulées de terre noire comme des
scories volcaniques.
De
nombreux gisements miniers ont été constatés.
Certains sont
exploités. On extrait
des pyrites de fer et de l'hématite, du zinc, du plomb
argentifère.
Il fut également trouvé du mercure, de l'antimoine, du
cuivre dans
ces montagnes, non
encore bien explorées.
Voilà le Mintano, le ravin de Takarsboust. Le grand semeur comme à plaisir, a jeté très épaisse la « semence » de cailloux roulants.
Tout à coup, sans que rien ne l'ait fait prévoir, le paysage disparaît de nouveau à nos yeux. Un brouillard épais, compact, qui pendant une heure nous a littéralement aveuglés; il nous baignait dans une sorte de nimbe lumineux, mais impénétrable au regard au-delà d'un ou deux mètres. Nos montures marchaient à tâtons; nous ne pouvions plus les guider et nous devions nous fier à l'infaillibilité de leur sens de direction.
A un arrêt brusque, nous reprenions conscience. Nous avions atteint le sommet à l'heure où le roi des astres quitte notre hémisphère. Plus de brumes, elles se sont enfuies et elles ont fait place' à un tableau inoubliable. C'est une heure exquise, une heure de rêve !..
Oh ! Que c'est beau! Avons-nous entendu dire, maintes fois, par des étrangers éblouis quand en plein été, il leur arrive de circuler en Alger. Vu du boulevard de la République, unique au monde, - ce coucher royal a de quoi éblouir le moins enthousiaste de ses contemplateurs. La majestueuse disparition
silhouette les reliefs des hauteurs de Mustapha, les arbres, en fresque sombre, se détachent sur l'éclairement céleste.
Cependant cette disparition est pauvre d'aspect dans sa grandeur, limitée; comme elle l'est, au seul bond de l'astre dans l'inconnu. Il en est tout autrement quand dans les mois estivaux on peut se trouver, non sur l'asphalte surchauffé, mais dans la nef verdoyante des sommets du nord algérien. Ceux-ci comptent le Babor dans leur théorie alpestre.
Quel charme acquièrent les insectes dans leur vol lumineux d'un brin d'herbe à l'autre. Quelle joie pour les yeux d'admirer l'incandescence de l'atmosphère ambiante sous la clarté du soleil où tout prend un tel relief, qu'il semble qu'on pourrait compter toutes les brindilles qui jaillissent du sol.
Un souffle rafraîchi fait frissonner les Pinus Baboriensis. Le zéphyr se joue à travers les branches et les aiguilles des conifères se détachent pour se décomposer auprès des roches.
Mère nourricière de l'humanité, créatrice de la végétation, la terre glisse, peu à peu, dans les ravins; son effritement dénude les sommets; alors, les follicules des arbres et leurs pommes fournissent seuls l'humus qui féconde.
Soudain, tout bruissement s'éteint. Les branches ne frémissent plus... Plus une pomme, plus une brindille, ne se détachent. Les parasols, tout comme leurs jeunes frères élancés et droits, semblent se recueillir dans leur immobilité. Seuls, des papillons de velours changeant, par leur frôlement étourdi, réveillent quelques frêles rameaux... L'instant est solennel, l’astre roi se meurt !
A nouveau, les grands arbres tressaillent à la reprise de la brise. Une lueur de feu les couvre de pourpre et dans le calme, vaincu, les maîtres de la forêt s'endorment.
L'astre vogue en dernières convulsions et il se perd à travers un archipel de nuages. Les vapeurs errantes s'agglomèrent, s'effilochent, en reprennent d'autres et tâchent le ciel de blanc, de gris, de noir.
Le tapage des couleurs, dont Flaubert était par-dessus tout épris, succède et varie à l'infini. Le soleil suit la courbe du jour, d'abord étincelant on ne pouvait le fixer, il devient très rouge, puis se change en feu. Corsaire impénitent, il éperonne de ses traits et de ses piques les stratus, les nimbus, les cumulus et il les ensanglante. Des verts, des bleus les parsèment, ce sont les ecchymoses des précédents contacts.
Les bords des nuages se frangent d'écume roussie et cuivrée sous les attouchements récents. Les jaunes, les ocres de tous les tons, se fondent et se mélangent peu à peu. Des violets s'étendent, prennent une teinte rose clair, peu durable, qui se ranime, s'exaspère, entre en fusion, s'incendie d'une lumière intense et dorée où se mêlent des reflets roses d'une délicatesse infinie. Alors, la forêt entière semble livrée à un vaste incendie. Les troncs, les branches, la terre flamboient. Des vapeurs embrasées se faufilent partout. En tous sens, des flammèches s'élèvent dans la cépée et jouent en fantômes d'ombres chinoises.
A notre approche, une clochette tintait. Etait-ce l'Angélus échappé d'un clocher ? ... Etions-nous près d'un gras pâturage? Une odeur de suint s'évaporait d'une cascade de pierres.
Un mouton parut... Il n'était plus jeune, ses cornes développées le révélaient... Puis, venaient une dizaine de brebis, des agnelets bondissaient et se mêlaient aux chevreaux qui folâtraient auprès des chèvres noires. Des boucs se livraient bataille: quinze, vingt, trente échantillons des races caprine et ovine, s'avançaient à la file.
Quelle poésie émanait de ce tableau digne d'un Watteau: ce troupeau paissant dans les hautes prairies, sur le fond des montagnes, dorées à ce moment. Toutes les bêtes, même celles à toison noire, mettaient, au bout des poils, des touches de rose.
De
jeunes
kabyles,
pâtres
haillonneux,
suivaient et escaladaient les
rocs, avec autant
d'aisance que s'ils eussent marché sur une route plane.

Albert Marquet "La
Route" (environs de Bougie)
Notre présence en ces lieux, habituellement déserts, ne les étonna guère... Mektoub... elle devait être écrite... Une chose pourtant, un appareil plutôt, eut l'air de les intriguer : les jumelles, dont nous étions munis, firent l'objet de leurs commentaires. Le désir de savoir, l'envie de regarder dans ces « machinas » se lisaient dans leurs grands yeux bleus, écarquillés de convoitise. Nous leur offrions de les contenter.
Tous voulurent se renseigner... C'était à qui collerait et le plus longtemps possible son regard sur l'objectif. La vision, si nette, des lointains les effara... Tour à tour, chacun satisfit sa curiosité. Une exception, pourtant, fut faite pour un teigneux, aux yeux chassieux... Nous ne pouvions réellement pas, risquer une telle contagion !
- « Oh! que le soleil est gros
»,
dit l'un.
- «
Cette
masse
d'eau...
est-ce
la
mer?
»
demanda un second.
- «
On
pourrait
la
toucher
», s'écria un autre.
Chacun exprimait son ahurissement ou sa satisfaction.
Le rapprochement visuel des montagnes et des vallées éloignées, les ahurit... ils ne pouvaient comprendre la puissance de l'optique.
Pendant ce temps, le soleil avait planté ses aiguilles d'or dans un pan de la « grande bleue ».
Avec toute la majesté d'un pacha bedonnant qui va prendre un bain, le globe rouge se plaquait énorme, tout rond. Des lignes sombres le traversaient et il se ceinturait d'un cercle plus clair. Le voilà qui s'aplatissait par en bas, comme si le contact de l'eau salée le rongeait, sa grosseur diminuait de plus en plus à l'horizon. C'était une potiche chinoise en jade irisé: la partie supérieure était olivâtre, puis jaune ocre, tout en restant feu à la base. Sa transformation se poursuivait en globe de lampe électrique allumée. Gallé ou Daum l'avait historié de nuances adoucies. L'astre, dans un sursaut d'agonie, se silhouettait à travers la profondeur de la mer... Il manquait de force... la mort le prit...
Le ciel, dans sa douleur, rougit sur une grande étendue, puis meurtri, il se mit en deuil. Alors, s'étendit la plus belle mer de nuages qu'il fut donné à nos yeux de contempler. C'était une houle immense, semée d'îles, pavée d'icebergs, moutonneuse à l'infini. Peu à peu, les montagnes étaient englobées dans les remous, si bien qu'à vingt heures, seules quelques cimes surnageaient, victorieuses de n'être pas confondues dans ce néant.
Tel est un des couchers de soleil auxquels j'ai assisté sur les hauteurs. Chaque jour, ils varient d'aspect, jamais, ils ne sont pareils. Celui-ci fut si beau, que je n'ai pu résister à la tentation de le décrire modestement, car rien ne saurait dépeindre la solennité du spectacle et le charme qu'on éprouve dans sa contemplation.
La nuit venue, très fraîche (il y fait plus frais qu'au Djurdjura), un grand calme planait, engageant au repos.
Deux tentes étaient dressées. Nous nous réfugiions sous l'une d'elles...
Au matin, un cèdre exfolié se trouvait juste à point pour nous servir de siège et nous permettait d'admirer à l'aise tout le pays d'alentour.
Du haut de la cime, à 1990 m d'altitude, ce qui frappe d'abord le regard, c'est l'aspect général du pays, la quantité de montagnes dont il se trouve hérissé. La ligne de faîte oriental, englobe le Tababor, 1995 m, et elle s'étend sur la rive droite de l'Oued Sahel, en passant par les monts de Guergour (1800 m), le Mégris (1725 m), ceux du Chabet-el-Akra (le « Ravin de la Mort »). Décrit dans ma conférence
« Visions des Cimes », dont le point culminant, l'Adrar ou Mellal (1773 m) au pied duquel, à deux kilomètres à vol d'oiseau, coule l'Oued Agrioun qui arrose Kerrata. Dans ce charmant village, à la sortie des gorges du Chabet-el-Akra, j'ai assisté à l'enterrement d'un singe fait par ses congénères. Les Amoucha, le village de Chevreul, non loin du Babor, mettent leurs plaques nuancées dans le panorama.
Les montagnes à pentes douces permettent à la terre meuble de rester, même sur les crêtes, et de donner naissance à une végétation vigoureuse. Le littoral maritime, partie septentrionale, a une route carrossable qui traverse les sites ravissants, où s'est faite une découverte rare: la grotte merveilleuse de Dar-el-Oued, dont la beauté est connue dans le monde entier. Cette découverte fut l'effet du hasard, grâce à l'explosion d'une mine, en 1901, pendant la construction de la route en corniche qui conduit de Bougie à Djidjelli. De toutes parts, se voient des sous-bois de myrte, de lentisques et de lauriers-roses, où poussent à foison les câpriers, ombragés d'arbres séculaires d'essences diverses et d'oliviers géants, mille fois plus imposants que ceux des rives du Midi de la France.
Au-delà de la masse profonde et verte, l'on aperçoit de nombreux vestiges de l'occupation romaine, entre autres Sétifis (Perigotville).
Cette excursion qui fut la première après mon mariage, ne fut ni la première ni la dernière de mon existence. Elle a pour moi l'arrière-goût du passé aux attraits toujours nouveaux et jamais oubliés.
J'ai senti passer en moi ce frisson sacré qui, en face de tant de beautés, a rafraîchi mon âme et fait vibrer mon corps.
J'ai aimé la pierre, la terre, les arbres, les oiseaux. Placée au-dessus des monts et des vallées, j'ai aimé tout ce qui est dans la nature, même quand les roches qui m'entourent, toutes dépouillées de végétation et de terre, sont rongées par les vents depuis des siècles.
Marie Bugeja
In
« l’Algérianiste »
n°
124-125