
Les navigateurs qui fréquentèrent ces côtes inhospitalières, notamment les Romains, ne voyageaient que dans la journée et, le soir venu, tiraient leurs galères à terre. Jusqu'en 1830 et même après en certains points comme Bou-Haroun, Chiffalo, Castiglione, Courbet-Marine, Dellys, Stora, les pêcheurs venus des bords de la Méditerranée ne disposaient d'aucun abri. De retour de pêche, ils devaient, sur le sable de quelques criques, hâler leurs embarcations chargées du matériel de pêche. Au départ dans la nuit ou très tôt, même dans l'eau froide de l'hiver, elles étaient repoussées au large. Longtemps, ces précaires refuges n'offrirent aucune sécurité.
Les réalisations françaises
À
l'arrivée des Français, l'Algérie manquait donc
cruellement de ports, de jetées protectrices et de quais. Tous
les mouvements
entre les navires et la terre imposaient de délicats
transbordements
par chaloupes ou sur des pontons constitués de trains
de
chalands. A Alger même, la darse aménagée par
Kheireddine ne
correspondait plus aux dimensions des navires qui assuraient la
liaison avec la France. Sur les plans de l'ingénieur Lieussou,
une
digue du large sera construite, qui portera le nom de jetée
Pierre
Emile Watier et sera incurvée au fur et à mesure de
l'avancement
des travaux.

En 1904, Barthélémy
Zagamé, entouré de ses
aides Antoine Rando tenant la lucarne
et Gaétan
Ficone s'apprêtant à
visser le casque muni de
son tuyau d'alimentation en air
propulsé par la
pompe, (coll. Edouard Rando).
D'importants travaux portuaires étaient également nécessaires à Oran, Mostaganem, Alger, Bône, Bougie, Philippe ville. Dans leurs baies, largement ouvertes aux vents dominants, tout au long de la présence française, de nombreuses jetées furent construites, dans un premier temps pour protéger des « bafagnes » d'Est ou de Nord-Ouest, et même d'un ressac parfois violent.
Des
ports modernes y seront créés,
partout,
de
toutes
pièces.

Durant les travaux de construction du
port de Bou-Haroun,
M. Dimitri Volonakis remonte d'une
plongée,
(coll. Volonakis-Lucido).
Ces réalisations nécessiteront des techniques et des matériels spécifiques, souvent nouveaux et conçus pour la circonstance. Leur mise en œuvre utilisera des hommes qualifiés et rompus aux travaux sous-marins. Oran et d'Alger devinrent alors de véritables pépinières de scaphandriers.
Des missions variées
À
la fin du XIXe siècle cependant, Alger ne dispose
que de deux entreprises de scaphandriers, travailleurs
du fond de la mer, dont le souvenir est maintenant enfoui dans la
vase opaque de l'oubli le plus profond. Une de ces
sociétés
appartient à M. R. Gaduon, 23 rue d'Orléans; l'autre est
dirigée
par M. Augustin Gherardy au n° 2 de la première impasse
Philippe.
Par la suite, des artisans qualifiés travaillèrent
à façon ou à
la journée pour
le compte des
service des Ponts et Chaussées,
de
la
Chambre
de commerce ou d'entreprises adjudicataires ou prestataires de
services comme la Société
Schneider.

Le ponton-mâture « Atlas
» au cours d'une opération
de renflouement.
Outre sa poulie de grutage il
était équipé d'un dispositif d'accrochage,
de levage et de dépôt sur
le fond de blocs de béton de 450 tonnes.
Ce ponton fait partie du
matériel spécialement mis au point dans les
années 1920
pour la construction des jetées
des ports d'Algérie.
(coll. Dr René Bérard).
C'est aux scaphandriers que l'on doit la mise en place très précise de lourds blocs de béton de 450 tonnes. Ces matériaux coulés directement sur le port, étaient munis d'un « trou de louve », pour les délicates manœuvres de dépôt sur le fond, par le ponton-mâture Atlas du service des Ponts et Chaussées ou par celui de la société Schneider. L'activité des scaphandriers ne s'est pas limitée à la construction des ports. Elle s'étendait aussi à Alger par exemple à la vérification du bon déroulement de la rentrée des navires en bassin de radoub ou sur l'un des deux docks flottants, amarrés près des hangars-abris de la Chambre de commerce. C'était aux scaphandriers que revenait la délicate tâche de s'assurer que la sole du navire reposait bien sur les tins, pièces de bois fixées au fond du bassin de radoub ou du dock flottant.
Une
technique de travail et un équipement
très
spécifiques

Pompe d'alimentation en air du scaphandrier
(Système Gorrnan and C°, London),
avec ses deux volants, ses manomètres et son filtre à air.
(coll. Volonakis-Luddo).
Ces « pieds-lourds », revêtus d'un lourd scaphandre dont le casque était minutieusement vissé par leur aide (en général un membre de la famille ayant toute la confiance du plongeur), utilisaient des techniques de travail et un équipement très spécifiques.
L'ajustement du lourd scaphandre exigeait un mode opératoire très strict, garant de la sécurité du plongeur. L'homme était assis au milieu de la chaloupe. Le « bosco », après avoir vissé le petit hublot du l'asque, ordonnait aux matelots d’actionner les deux volants de la pompe à air se trouvant sur l'embarcation. Ensuite, lentement et gauchement en raison de la lourdeur de son équipement, l'homme, par une échelle, s'enfonçait dans l'eau. Il disparaissait alors à la vue des rares habitués du port, toujours fascinés par les bulles qui venaient mourir à la surface de l'eau. Le déroulement du tuyau d'alimentation permettait de suivre le cheminement de l'homme dans le fond. Le travail commençait; la communication entre le scaphandrier et son aide se faisait par pression sur une corde de chanvre selon un code bien précis, seulement connu des intéressés.
Les scaphandriers des familles Argento, Pétrocino, Picone, Rando et Zagamé par exemple utilisèrent pendant longtemps de lourds équipements mis en œuvre à partir d'embarcations trapues équipées d'un bossoir. Ces chaloupes que l'on pouvait voir amarrées près du môle de pêche, étaient dotées d'une pompe d'alimentation en air. Ces travailleurs du fond de la mer disposaient à Alger d'un magasin situé à proximité immédiate de la future halle de la pêcherie, sous les voûtes du quai Nord. Ils y entreposaient leurs lourds scaphandres qu'ils suspendaient au plafond afin de les faire sécher.
La pompe d'alimentation en air du plongeur était au cœur du dispositif soigneusement entretenue, ses deux volants tournaient silencieusement. Celui de droite était manœuvré par l'aide qui surveillait aussi les deux manomètres indicateurs de pression.
Une condition sociale modeste, un métier dangereux
Venus
avec des pêcheurs
d'épongés des îles grecques ou de celles de la
côte sud de
l'Italie, les scaphandriers, comme beaucoup
d'immigrés,
parlaient le plus souvent, non pas l'italien, mais des idiomes
dérivés du napolitain. Maîtrisant mal la
langue française,
enfermés dans ce vocable de « néos » qui leur
était attribué,
beaucoup s'étaient repliés
sur
eux-mêmes, sans
hostilité ni acrimonie.

Une chaloupe de scaphandriers en
action dans le port d'Alger.
(coll. Dr Georges Duboucher).
Pour ces scaphandriers, seul leur métier comptait.
Réputée dangereuse, cette activité leur conférait une respectabilité qui leur suffisait. La profession était très recherchée, au moment où se dessinaient les grands projets de création ou d'agrandissement des ports. Elle leur permettait aussi de faire vivre des familles qui comptaient de nombreux enfants et de vieux parents.
À Oran, le quartier des scaphandriers englobait celui de la Marine. À Alger, ils habitaient dans les rues situées autour de l'Archevêché, rue Scipion, rue Boutin, rue Bruce et tout autour de l'ancienne préfecture.
Le dimanche, en costume sombre et chemise blanche, ils se retrouvaient dans quelques cafés comme celui de l'Alliance au 26 de la rue d'Orléans, ou au Café portugais quai Nord, ou à celui des Quatre chemins sur la toute petite place Soult-Befg. Plus tard, on les retrouvera dans les cafés et brasseries autour de la place du Gouvernement, comme La Bourse.
Les familiers des ports d'Algérie conservent le souvenir de ces hommes humbles et mal payés. Lorsqu'ils travaillaient par exemple à Alger le long de la jetée Nord, près des dizaines de chalands chargés de charbon ou à l'aplomb du quai de Dunkerque, de celui de Boulogne, le long des postes d'amarrage des navires anglais qui déchargeaient leur cargaison du Cardiff, les scaphandriers plongent avec un couffin d'alfa lesté. Ce couffin leur permettait de récupérer briquettes et morceaux de charbon tombés des chalands ou échappés des bennes des grues qui déchargeaient les cargos. Sur le quai, un jeune garçon, à l'aide d'une cordelette, ramenait le couffin rempli du précieux combustible. Durant les violentes tempêtes ou lorsque les travaux sous-marins étaient rendus impossibles par la turbidité de l'eau, les jours d'inactivité n'étant pas payés, aucun salaire ne rentrait à la maison.
Il convient aussi d'évoquer les risques inhérents à la plongée, au travail dans l'eau froide, aux accidents causés par une trop longue immersion, hémorragies du nez, des oreilles, phlébites. Ces travailleurs du fond n'avaient alors pas de couverture sociale. L'emploi sous-marin d'explosifs, nécessaire souvent à l'arasement des rochers qui affleuraient, était particulièrement périlleux. La moindre imprudence avait des conséquences fatales pour l'homme immergé et de nombreux accidents furent à déplorer.
Hommage aux scaphandriers
À partir de 1830, des hommes venus de toute l'Europe et des rives de la Méditerranée ont incrusté des ports tout au long du littoral, créant des lieux de rencontres et d'échanges. Ces ports existent toujours et abritent des populations qui perpétuent les liens entre les activités de la terre et celles de la mer.
Les auteurs ont voulu ici rendre à ces hommes humbles et courageux, l'hommage qui leur est dû et raviver le souvenir de leurs travaux.
Joseph
Palomba et Edgar Scotti

Scaphandre au séchage, avec son hublot,
son tube d'alimentation en air et ses gants.
Les chaussures lestées de plomb pèsent
chacune de 6 à 8 kg (coll.
Volonakis-Lucido).
Remerciements :
Les auteurs expriment à toutes les personnes qui ont bien voulu les aider dans la recherche de souvenirs ou de documents de l'époque, leurs sentiments de bien vive gratitude et plus particulièrement à : MM. Georges Duboucher pour ses souvenirs et son iconographie; René Bérard pour ses photographies; Edouard Rando pour ses souvenirs; Jean de Thoisy pour ses photos; et M. et Mme Lucido pour leur iconographie. Ils ont une pensée particulière pour M. René Zagamé qui nous a quittés en 1996.
In
« l’Algérianiste »
n° 93