Tourisme
en Algérie le temps des hiverneurs
Le mot
«tourisme», anglicisme remontant à la fin du
siècle dernier, se définit « voyager pour son
agrément » ; dans une acception large il a existé
depuis toujours sous des modalités diverses, mais il avait
considérablement évolué, en particulier chez nous,
depuis les découvertes exploratrices initiales, sans avoir le
temps d’aboutir aux loisirs de masse. Ceux qui entreprendront de
l’approfondir devront y distinguer plusieurs phases, dont deux au moins
furent d’avant-garde.
Les phases
successives
Ce n’est pas sans
anachronisme ni un sens élargi que l'on peut qualifier de
touristes les voyageurs d'une première période, mus par
une vive curiosité à l'égard de ces régions
jusque là peu prospectées, bravant fatigues et inconfort:
des écrivains tels que Flaubert, Alphonse Daudet, des peintres
orientalistes comme Delacroix (bref passage algérois à
son retour du Maroc), Fromentin qui était l'un et l'autre, sans
parler de géographes, archéologues.
Dans une seconde phase, durant la fin
du siècle dernier et le début du nôtre,
s'établit un tourisme de séjour avec les «
hiverneurs ».
Après la cassure de la
première guerre mondiale, ces hiverneurs furent relayés
par les croisières maritimes et les «tours»
organisés chaque hiver les plus grands paquebots depuis toujours
sous des modalités diverses, mais il avait
considérablement évolué, en particulier chez nous,
depuis les découvertes exploratrices initiales, sans avoir le
temps d'aboutir aux loisirs de masse. Ceux qui entreprendront de
l'approfondir devront y distinguer plusieurs phases, dont deux au moins
furent d'avant-garde du monde, en provenance d'Angleterre et surtout
des États-Unis, n'omettaient jamais l'escale d'Alger dans leurs
circuits méditerranés. Presque quotidiennement
s'amarraient dans le port, pour une journée, un et parfois
plusieurs géants de la Cunard Line, de la White Star et autres
lignes fameuses de l'Atlantique.
Dans le même temps, à
l'initiative du président Dal Piaz, la Compagnie
Générale Transatlantique lançait les auto-circuits
des «Voyages et Hôtels nord-africains»: des autocars
spéciaux, aussi confortables que le comportait cette
époque, reliaient une vingtaine d'hôtels, dont quelques
fondouks-hôtels, dans l'Algérie du nord, y compris la
Kabylie et l'Aurès et, un peu plus tard, une dizaine au Sahara
(circuit du Grand Erg, de l'Oued Rhir). Quatrième phase : les
hôtels du Centenaire, parmi lesquels l'Aletti d'Alger.
Enfin, en pleine guerre
d'Algérie, une cinquième phase était
engagée à la faveur du prodigieux essor économique
suscité par les richesses du sous-sol saharien. Un plan
d'équipement mûrement élaboré,
proclamé à Constantine en 1958, programmait des
hôtels, des villages de vacances, des auberges de jeunesse, des
stations d'altitude, à la mesure de la vogue nouvelle des plages
et de la neige. Les initiatives privées n'étaient pas en
reste. Si l'abandon de l'Algérie n'a pas permis d'entreprendre
ces grands projets, ils ont été repris en partie
après l'indépendance, la plupart sur les plans de
l'architecte Pouillon, à Bône, près d'Oran aux
Andalouses, à Sidi Ferruch, Zeralda, Tipasa...
Chacune de ces périodes
mérite une étude détaillée. Je me bornerai
à celle des hiverneurs, étant au nombre des
témoins survivants de cette époque.
En 1937 encore le Larousse
définissait l'hiverneur: «Qui va passer l'hiver dans le
midi, en Algérie...»
C'est un fait assez
généralement oublié, qui peut étonner
aujourd'hui: durant plusieurs décennies, avant et après
1900, qui furent l'âge d'or du tourisme en Algérie, Alger
rivalisait avec Nice et Cannes pour des séjours, l'hiver,
d'Anglais et autres nordiques et aussi d'Américains (il
n'était pas alors question pour eux de vacances estivales au
bord de notre mer).
Ainsi l'une des
caractéristiques d'Alger à cette époque
était-elle cette juxtaposition, à une petite capitale
française et à un grand port, à distance de la
Casbah historique, d'une somptueuse enclave saisonnière
d'étrangers.
Les hiverneurs ne séjournaient
que dans des secteurs très limités, essentiellement
Mustapha Supérieur (ce qualificatif orographique s'accordant
avec le niveau de vie de la gentry qui y avait jeté son
dévolu), une antenne à Biskra et très
accessoirement Hammam-Righa (comme on l'écrivait alors).
Ce nom d'hiverneur a retenti à
mes oreilles d'enfant avec des résonances de distinction,
d'élégance racée, de prestige ; il évoque
des souvenirs d'un temps révolu, brillants équipages,
fêtes et relations mondaines d'un milieu très fermé.
Lointaine et disposant de quelques
numéros de la revue « L'Algérie hivernale »,
hebdomadaire édité par le «Comité
d'Hivernage Algérien. L'aperçu qui va suivre, nullement
exhaustif, sollicite au contraire, de la part de nos lecteurs, des
précisions complémentaires.
Les hiverneurs
En 1937 encore le Larousse
définissait l’hiverneur : « Qui va passer
l’hiver dans le midi, en Algérie… »
C’est un fait assez
généralement oublié, qui peut étonner
aujourd’hui : durant plusieurs décennies, avant et
après 1900, qui furent l’age d’or du tourisme en Algérie,
Alger rivalisait avec Nice et Cannes pour des séjours, l’hiver,
d’Anglais et autres nordiques et aussi d’Américains (il
n’était pas question pour eux de vacance estivales au bord de
notre mer).
Ainsi l’une des
caractéristique d’Alger à cette époque
était-elle cette juxtaposition, à une petite capitale
française et à un grand port, à distance de la
Kasbah historique, d’une somptueuse enclave saisonnière
d’étrangers.
Les hiverneurs ne séjournaient
que dans des secteurs très limités, essentiellement
Mustapha Supérieur ( ce qualitatif orographique s’accordant avec
le niveau de vie de la gentry qui y avait jeté son
dévolu), une antenne à Biskra et très
accessoirement Hamman-Righa ( comme on l’écrivait alors).
Ce nom d’hiverneur a retenti à
mes oreilles d’enfants avec des résonances de distinction,
d’élégance racée, de prestige ; il
évoque des souvenirs d’un temps révolu, brillants
équipages, fêtes et relation mondaines d’un milieu
très fermé.
Hiverneurs et
Anglais presque synonymes
Les hiverneurs, surtout au
début, étaient en grande majorité des Britanniques
parmi lesquels on ne distinguait guère les Écossais ou
les Irlandais; les Américains y devinrent plus nombreux par la
suite. II y avait aussi parmi eux, outre quelques Français, des
Russes et des Polonais, des Allemands, des Belges et des Hollandais,
des Suisses. Très peu d'Italiens et d'Espagnols. Il faut se
représenter l'énorme suprématie, à cette
époque, du British Commonwealth of Nations, l'empire le plus
étendu de tous les temps. De leurs petites îles,
moitié à peine de la surface de la France, les
«Anglais» contrôlaient le quart de la superficie des
cinq continents, 36 millions de kilomètres carrés,
dépassant de plus d'un tiers la surface ancienne de l' URSS,
près de deux fois celle des USA et du Canada réunis (1).
Or depuis 1869, de par l'ouverture du
Canal de Suez, la Méditerranée n'était plus une
mer fermée au Proche Orient, mais ouverte aussi à l'est,
vers les Indes, l'Extrême-Orient, l'Australie. La marine
britannique, première du monde, longeait la côte
nord-africaine en un long défilé ininterrompu ;
Alger à mi-distance entre les ports européens du nord et
Suez offrait l'escale de choix pour le ravitaillement des navires en
charbon, eau douce et vivres frais, premier port de relâche de la
Méditerranée entière. Pour les hiverneurs qu'y
déposaient les longs-courriers de la Peninsular and Oriental (P.
and O.), commencer par une croisière de quelques jours sur
l'Atlantique n'était-ce pas un agréable prélude ?
Des Américains venaient directement de New York par les
paquebots de l'Austro-American Linie (« Kaiser Frantz
Joseph », « Martha Washington » et
autres).
D'autre part les liaisons maritimes
avec la France, notamment celle de la Compagnie Transatlantique,
s'étaient accélérées : à la fin de
cette période, le “Timgad” ou le “Charles-Roux”, effectuaient la
traversée en moins de vingt quatre heures. Certes les chemins de
fer n'étaient ni très rapides ni très
confortables; cependant le trajet, quelque fatiguant qu'il fût,
n'apparaissait pas comme une aventure et ne rebutait pas les voyageurs
endurants de cette époque (2).
Pourquoi Alger ?
On peut s'étonner aujourd'hui
de cet engouement. Certes la baie d'Alger était
réputée l'une des plus belles du monde et nous savons
quelle était la splendeur de nos jardins, fleuris et odorants
dès l'hiver, la merveilleuse lumière de nos automnes;
mais nous nous rappelons aussi les longues pluies hivernales,
décevantes pour les voyageurs.
Il faut se replacer dans la
mentalité d'alors, avant la passion des sports d'hiver et des
loisirs d'été au soleil de la mer. Alger gardait
l'attrait d'un certain exotisme dépaysant ; le Sahara en
était proche, où il ne pleut presque jamais: Biskra nom
prestigieux. Descendre à la gare d'Alger, passer une nuit
douillette dans un compartiment de luxe, s'éveiller dans la
lumière des Hauts-plateaux enneigés, franchir la porte
d'or d'El-Kantara et parvenir à midi sous le ciel bleu et les
palmiers d'une oasis, quelle extraordinaire évasion, en
attendant que le soleil soit revenu sur les jardins paradisiaques de
Mustapha.
Une tout autre raison, qui
s'avéra par la suite injustifiée, attirait aussi des
résidents hivernaux: la tuberculose pulmonaire, terrible maladie
de ce temps-là. A l'opposé des conceptions
ultérieures qui multiplièrent les sanas de montagne, on
s'était imaginé que le doux climat d'Alger, voire celui
de Biskra, était plus favorable encore aux phtisiques que celui
de Menton ou de Grasse. Quand nous nous rendions au cimetière du
boulevard Bru, nous étions impressionnés par l'ampleur du
carré des tombes britanniques, non loin d'un monument
funéraire à coupole russe; sous beaucoup des croix
celtiques, le jeune âge des défunts révélait
des victimes de cette endémie très souvent incurable.
Biskra. Royal Hôtel
Les grands
hôtels
Peu d'hivernants, sinon des
Français séjournaient au centre d'Alger. Pourtant
l'hôtel historique de la Régence, ancienne
résidence du duc d'Orléans, gardait bien du charme,
dominant la foule pittoresque de la place du Gouvernement,
derrière son rideau de hauts palmiers et regardant, vers le
sud-est, la baie, les monts neigeux de Kabylie. Tout près de
là l'hôtel de l'Oasis, dont le directeur (Jamar puis
Talandier) était par exception français et non suisse ou
allemand, dominant le port et son incessante animation,
réservait à ses hôtes l'aménagement
coquettement suranné d'un confort paisible, en même temps
qu'il invitait à des flâneries sereines sous les arcades
du boulevard, vers le square Bresson et sur le trottoir d'en face,
surplombant les quais. Camille Saint-Saëns y résida souvent.
Traversons la ville neuve,
dépassés le Théâtre, la brasserie
Tantonville et l'hôtel des Étrangers, puis, rue d'Isly, le
Grand Hôtel, franchie la porte d'Isly, voici l'hôtel
Excelsior construit au début du siècle dans le
modern-style tarabiscoté, avec profusion d'iris sur les vitraux
de ses salons.
II fallait pousser au-delà,
monter la longue rue Michelet pour accéder au premier des
hôtels favoris des hiverneurs, à la «Station
Sanitaire», l'Oriental, son parc, ses tennis, ou par le boulevard
Bon Accueil (futur boulevard Saint-Saëns), à la barre
imposante du Continental, d'une architecture assez banale sous son toit
de tuiles rouges, embrassant par sa façade au soleil du sud-est,
sous un angle très favorable, la courbe harmonieuse de la baie,
le Bou Zegza et, en arrière-plan, le Djurjura blanc de neige.
Continuant de s'élever le long
des sinuosités de la rue Michelet, voici, surplombé par
le jardin du Musée des Antiquités, l'hôtel
Beau-Séjour. Dépassant le vaste parc du palais
d'été du Gouverneur et la petite église Sainte
Marie, ancienne maison mauresque, nous voici arrivés au cœur de
Mustapha Supérieur. Montant encore quelque peu, entre de
somptueux jardins, nous parvenons au célèbre hôtel
Saint-George (sans s, à l'anglaise), abritant ses deux cents
chambres derrière un parc admirable où
s'entremêlent fleurs et lianes d'Europe et des Tropiques autour
de palmiers, de cocotiers, d'oliviers vénérables. Œuvre
de la lignée des architectes Guiauchain dont l'ancêtre
Pierre débarquait à Alger dès 1831, c'était
une construction artistement hétéroclite, juxtaposant
à un fond mauresque, agrémenté d'authentiques
statues et mosaïques romaines, quelques éléments
hindous, voir égyptiens. Autour de cet astre de première
grandeur gravitaient plusieurs satellites, hôtel Alexandra,
pensions Beau-lieu, Belvédère.
La
terrasse de l’hôtel St- George
Au-delà, à gauche du
dernier virage avant la Colonne Voirol, en situation dominante, le
Splendid, énorme caravansérail, mêlait
audacieusement une tour vaguement gothique à une immense cour
intérieure néomauresque, au milieu d'une vaste
pinède découvrant par une de ses terrasses une vue
très belle sur Alger la blanche face à la mer.
Plus haut encore, par delà le
Bois de Boulogne, l'Olivage, tourné vers le sud,
ménageait un agreste loisir dans une vingtaine de chambres
à côté d'un golf et en continuité avec les
premiers vallonnements du Sahel. Continuant jusqu'à El Biar par
le chemin Beaurepaire qui longeait le parc d'une vaste pension, la
villa des Orangers, on accédait à l'hôtel Galian,
de style néo-mauresque, jouxtant la falaise de
Saint-Raphaèl d'où le panorama s'élargit à
toute la courbe de la baie.
Les villas
Avant même que fussent
construits ces luxueux hôtel, déjà un certain
nombre de nobles étrangers possédaient de vaste
villa entourées de jardins de rêve, datant des Turcs
et aménagées avec goût ou entièrement
construites à leur image par un architecte britannique,
Bucknall.
A Mustapha Supérieur, parmi
beaucoup d’autres, Djenan el Muphti etait la résidence de sir et
lady Arthur : le roi Edouard VII et la reine Alexandra y furent
reçus lors de leur voyage en 1905. Tout près de la
Mustapha Raïs était la propriété d'une
Écossaise, lady Hartwell. Au début du chemin des
Glycines, Emerald Park, fastueuse construction d'un style, par
exception, british et non mauresque. Plus loin, noyée dans la
verdure, Dar el Ouar Holden. Au-dessus du chemin des Aqueducs
(Telemly), la villa Gatliff. Bien plus loin, sur le Telemly, une grande
famille belge, les de Terwagne, revenait l'hiver, attachée
à Alger, depuis le décès d'un fils, au point de
combler la ville de munificences, en particulier d'édifier
l'église Saint-Charles. Sur le chemin de Kadous le
«château d'Hydra» avait, un temps, appartenu aux
Leyah, famille israélite anglaise. Le long du chemin
Beaurepaire, l'une des riches résidences était
habitée par les Bloomfield. Au-delà d'El-Biar, sur le
«chemin romain», une splendide demeure, dotée d'une
vaste pièce d'eau, appartenait à un Américain, Mac
Lay, avant d'être acquise par le vicomte de Vercelli di Ranzy.
Plus loin, vers la Madeleine, un ménage irlandais, les Lowett
Henn, habita jusqu'à leur mort Sidi Merzoug, dans un parc
idyllique de hauts cyprès, de palmiers, d'orangers, de grandes
lianes fleuries...
Beaucoup d'autres demeures plus
modestes revêtaient le même style. Ainsi la maison de mes
parents, Djenan Baldji, non loin de l'ancien haouch du
général Boissonnet, avait été
rénovée à l'origine, autour d'une modeste cour
mauresque carrée à colonnes, pour un jeune ménage
britannique, avec, dans son jardin fermé, bassin de
faïences, bardo, allées bordées de piliers
supportant des treilles, grands palmiers et cocotiers.
Ces «Hauts d'Alger» d'une
beauté rare avaient été jugés dignes de
recevoir l'exil doré d'une reine et d'un prince, la reine
Ranavalo dans la montée de la Colonne Voirol, et sur une falaise
d'El-Biar le prince d'Annam. (Mélomane assidu des concerts de la
salle des Beaux-Arts, rue des Généraux Morris, il
épousera une algéroise, Mlle Laloë, dont il aura
trois enfants).
La vie quotidienne
des hiverneurs
Cette colonie étrangère
disposait d'une chapelle écossaise, en pierres grises,
Église méthodiste épiscopale, non loin du «
chemin de l'Écosse » plus tard rebaptisé
Édith Cavell, en souvenir de l'infirmière belge
fusillée par les Allemands et, à Mustapha
Supérieur, de l'église anglicane toute blanche, au
minaret plus égyptien que maghrébin, flanquée de
l'English Library.
Un peu au-dessous de la Colonne
Voirol, le British Cottage hospital avait pour médecin
résident le docteur Gubb, personnalité originale,
passionnément curieux de l'Algérie qu'il explorait en
side-car, botaniste érudit, auteur de « The Flora of
Algeria » illustrée de 200 photos, juxtaposant dans son
texte anglais, français, et... latin. Son successeur fut le
docteur Mac Nab.
Les distractions ne manquaient pas :
cheval, tennis, golf, yacht-club organisant des régates et
recevant de temps à autre des yachts prestigieux. Cette gentry
ne descendait guère au centre d'Alger que pour des spectacles
d'un haut niveau à l'Opéra municipal
réputé, dédaignant le Casino Music-Hall et le
Kursaal, tout comme les confettis et serpentins des corsos
carnavalesques et batailles de fleurs, à part quelques
somptueuses calèches parmi lesquelles on admirait celle de Lady
Arthur, entièrement revêtue de violettes et dont le cocher
arborait avec le sérieux le plus flegmatique un haut-de-forme.
Si la galerie d'art musulman de
Jockel ainsi que quelques boutiques de luxe s'étaient
implantées à Mustapha-Supérieur, un shopping
attractif n'était pas sans tenter les voyageurs, rue Bab Azoun
et rue d'Isly avec, entre autres, les cuivres et autres objectifs
orientaux chez Vitali-Franses, Pohoomull brothers.
La ville s'était un peu mise
au goût anglais : on se rendait pour l'afternoon tea à la
maison Fille; on appréciait l'épicerie anglaise Lawson et
Lefébure; il y avait plus d'une «english pharmacy»
et même Obrecht, puis son successeur Grandmont se targuait d'un
« english department managed by english chemist». Peu
d'étrangers cependant se hasardaient à déguster
des poissons et coquillages à la Pêcherie, chez Cassar par
exemple, entre les escaliers de la Mosquée et le port.
Des excursions quotidiennes
étaient proposées : circuit Jardin d'Essai-El-Biar,
forêt de Baïnem, retour par la Corniche; dans la Casbah;
à Blida, la Chiffa, Ruisseau des singes; au cap Matifou et
Aïn-Taya; aux gorges de Palestro ; à Bou-Saada. Dès
les débuts de l'ère automobile, certains audacieux
n'hésitaient pas à venir en Algérie avec leur
voiture personnelle. Et l'Anglo-American Garage de la famille de
Malglaive offrait, sur le bas de sa splendide propriété
du Telemly, des voitures de location Napier.
Il n'était pas jusqu'à
des ascensions du Djurdjura qui ne fussent organisées, par le
versant sud (gare de Maillot, Tala Rana, Lalla Khedidja) et, plus
ardues, par le versant nord...
Biskra
Pour les passionnés du
désert, Biskra offrait une confortable évasion sans rien
d’une aventure : au départ d’Alger 630 kilomètres en
17 heures dont douze de nuit, en wagon-salon bien au chaud, grâce
à des bouillottes. Au terme du voyage un soleil assuré.
Le Royale Hôtel, palace monumental avec Casino en face, premier
de plusieurs autres : Sahara, Oasis, Orient, Ziban, Palace
(Dar Diaf), Victoria.
Tennis, golf, société
hippique, promenades à dos de chameaux, danses d'Ouled-Naïl
procuraient d'agréables distractions auxquelles s'ajoutaient
excursions et camping. « Campez dans le désert avec tout
le confort désirable » proposait, dans la publicité
de sa boutique, Messaoud ben Alkri.
Des excursions en calèche ou
en auto conduisaient aux dunes, à Tolga (hôtel des
Touristes), à El-Kantara admirer la brèche fameuse
« Foum es Sahara», large de 40 mètres seulement, et
même y séjourner à l'hôtel Bertrand pour des
randonnées en montagne, à dos de mulet, un autre jour,
par un tram à chevaux, à l'établissement thermal
de Hamman el Salahine, à l'oasis de Sidi Okba où est
enseveli le célèbre combattant arabe tué en l'an
62 de l'hégire, sous une koubba saisissante de simplicité
et d'archaïsme.
Combien était-il
délicieux de s'attarder dans les jardins du Casino, dans les dix
hectares de celui créé par le comte Landon de Longeville,
une « serre en plein air » disait-on, où l'on
admirait hibiscus et bougainvillées, plus encore d'errer sans
but sous les 150000 palmiers de l'oasis, surmontée au nord par
un bel horizon de collines au-delà desquelles les touristes
audacieux pouvaient accéder au massif de l'Aurès,
demeuré inchangé depuis les premiers siècles de
l'histoire.
Des admirations de cette
époque on retrouve l'écho dans les textes d’André
Gide
Hammam Righa
Non loin de Miliana, à quelque
100 kilomètres d'Alger et 520 mètres d'altitude, sur un
contrefort du massif du Zaccar, la station thermale d'Hammam Righa
était devenue un site attrayant pour les hiverneurs. Je me
souviens d'y avoir contemplé dans mes années d'enfant de
bien belles voitures portant les plaques GB et D.
Créateur de ce Grand
Hôtel audacieux, Alphonse Arlès-Dufour, fils d'un riche
soyeux lyonnais, s'y était ruiné, comme son frère
Armand dans l'agriculture où il avait innové en pionnier
émérite. L'important édifice de cent chambres,
pourvu d'un salon de 20 mètres sur 20, était
protégé au nord par une galerie vitrée de 90
mètres de longueur. Sous le contrôle d'un médecin
attaché à l'établissement, les eaux thermales
s'étaient confirmées bienfaisantes aux rhumatisants dans
de très vastes piscines en sous-sol, à 37 et 43
degrés. D'autres eaux, diurétiques, s'apparentaient
à celles de Contrexéville.
Quatre hectares de parc boisé,
des tennis, un tir aux pigeons, des randonnées à pied,
à cheval ou mulet dans la forêt de Chaïba,
propriété de l'établissement ou aux monts Zaccar
Chergui et Zaccar Gharbi, un air sec et léger rendaient ce
séjour exquis.
Le déclin
Dès le début du
siècle, les hiverneurs commençaient à être
attirés par d'autres horizons, soit plus lointains devenus plus
accessibles, comme l'Égypte et ses trésors incomparables,
soit plus rapprochés, la Côte d'Azur au climat à
peine moins doux où les plantations de palmiers grandissants
ébauchaient un décor exotique. Avant 1914 l'un des trois
plus illustres hôtels de Mustapha, le Splendid, avait dû
fermer. Acquis par l'Éducation Nationale, il deviendra,
après avoir été le siège du Gouvernement
provisoire de la France Libre, entre 1942 et 1944, le lycée de
jeunes filles Fromentin, réputé le plus beau de France.
J'ai sous les yeux une liste, au 29
décembre 1913, dans l'un des derniers numéros de «
l'Algérie hivernale », de plus de 500 hôtes tout de
même : 140 au Saint George, plus une cinquantaine à
l'Alexandra et au Belvédère, 73 au Continental, 25
à l'Olivage ; en ville 50 à la Régence, 49
à l'Oasis, 38 au Grand Hôtel, 71 à l'Exelsior. Ce
n'était plus la grande affluence du début du
siècle.
Les Anglais restaient largement
majoritaires (189) avant les Français (126) et les
Américains (85); 24 Allemands et 9 Autrichiens ; 17 Russes et 5
Polonais; 7 Belges, 5 Hollandais, 5 Suisses; 5 Italiens, 2 Espagnols; 5
Canadiens, 1 Suédois, un Roumain, un Péruvien.
Aux approches de la première
guerre mondiale se renforçait à Alger une implantation
allemande. Une agence de voyage très active, Eckman si j'ai
bonne mémoire, rue Bab Azoun, tout près du square
Bresson, avait obtenu des escales à Alger de la Deutsche Amerika
Linie.
Le coup de grâce fut
porté par la guerre. On se souvient que depuis longtemps la
direction, parfois la propriété des hôtels
étaient germaniques ou suisses. L'Exelsior fut aussitôt
réquisitionné ainsi que l'hôtel Continental
devenant hôpital auxiliaire, en particulier pour les
blessés et malades serbes de l'armée d'Orient.
Après la guerre les hiverneurs
ne reprirent pas le chemin d'Alger non plus que les paquebots noirs de
la P and O leur escale algéroise. L'on vit toutefois pour un
temps s'amarrer à leur place les élégants
paquebots de la Nederland voguant vers l'Indonésie, mais ils ne
débarquaient guère d'hivernants.
Les croisières
méditerranéennes qui se succédaient à une
cadence sans précédent n'amenaient que des visiteurs d'un
jour.
D'autre part l'initiative hardie des
Autocars nord-africains de la Compagnie Transatlantique ne
s'intéressa plus à des séjours prolongés
mais à. des tours d'une semaine.
L'équipement hôtelier de
Biskra s'étiola, se détériora peu à peu,
Hamman Righa vivota péniblement.
A Alger le Continental, repris
quelques années par les circuits de la «Transat»,
fut converti finalement et agrandi en les appartements et studios de
« l'Algéria ». A Mustapha-Supérieur, seul
rescapé en définitive de ces grands hôtels de la
belle époque des hiverneurs, le Saint George devait survivre
jusqu'à nos jours; son histoire mériterait d'être
contée, notamment durant la seconde guerre mondiale :
l'état-major d'Eisenhover y résida.
Peu d'étrangers
restèrent fidèles à leurs propres
résidences.
Une ère était
résolue.
Qu'est-il
resté des hiverneurs ?
Cette brillante époque
éphémère a été presque
oubliée des générations suivantes. II en restait
pourtant d'évidents vestiges, plus étendus qu'on imagine,
et peut-être des réminiscences dans le subconscient
collectif de quelques Algérois.
Outre le prestigieux hôtel
Saint George, témoin des fastes passés, « le style
Bucknall » des belles villas blanches serties dans la couronne
verte d'Alger, perpétué par les frères Vidal,
Claro, n'a-t-il pas inspiré le « style Jonnart des
édifices néomauresques officiels notamment ceux de
Voinot, la Grande Poste et la Préfecture d'Alger achevées
en 1913, les médersas d'Alger, de Tlemcen, de Constantine, la
gare d'Oran, la mairie de Philippeville, la mairie et la poste
d'El-Biar, et tant d'écoles. Il sera intéressant d'en
faire l'étude.
Par ailleurs, dans le cocktail des
ethnies constitutives, à doses diverses, des villes
d'Algérie, une parcelle de cette époque restait
présente à Alger en une petite colonie britannique de
plus en plus intégrée et, chez certains Algérois,
en une discrète élégance, une certaine distinction.
A tout le moins ceux de ma
génération considéraient-ils comme tout naturel
que notre cité natale ait été choisie par
d'exigeants privilégiés et y voyaient une confirmation de
ce dont nous étions fièrement convaincus : notre ville
était l'une des plus belles et agréables du monde et nous
n'imaginions pas pouvoir vivre ailleurs...
Pierre GOINARD †
1) N'oublions pas que l'Empire
français d'alors couvrait 11 millions de km2, plus que les
États-Unis.
2) Mon propre
arrière-grand-père n'hésita pas à se
rendre, nonagénaire, quelque dix ans avant 1900, de Rennes
à Alger, en plein hiver. Toutefois il en revint assez vite,
chassé de la maison mauresque de mes grands-parents par le froid
de son patio : elle n'était pas chauffée comme les
hôtels de Mustapha-Supérieur ou sa chambre de Rennes I