
(Collection
M. Bernot)
|
Vous
prendrez bien
un Picon ! |
Ce texte fait
connaître un des aspects méconnus d'une boisson qui a
joué un rôle historique et qui, en conséquence,
fait partie intégrante du patrimoine français en
Algérie.
Hors de toute
préoccupation
publicitaire ou commerciale il nous a semblé opportun d'en
porter témoignage.
"En Algérie, l'ennemi c'est la
maladie,
Le champ de bataille,
c'est
l'hôpital."
A. Desjobert.
La question d'Alger. (1837)
Dans les années 1830,
peu
après l'arrivée des troupes françaises
engagées en Algérie, dans un pays chaud et
désertique le plus cruel des maux qui les accablent est bien
celui de la soif. A cette époque l'eau tirée des puits ou
des oueds est insuffisante et impropre à la satisfaction des
besoins des soldats. La moindre gorgée d'eau peut être
à l'origine de la dysenterie dont les effets entraînent la
mort.
Le paludisme affaiblit les
organismes
déjà fatigués. Il est plus meurtrier que les armes
des Arabes et décime soldats et colons qui tentent de mettre en
culture les plaines sublittorales : La Macta, Mitidja, Sébaou,
Soummam, Seybouse.
Dans la Mitidja, pour
éliminer
les toxines accumulées dans les organismes affaiblis, colons,
hommes, femmes et soldats se groupent la journée finie dans le
"Bazar de Boufarik" où
ils "dansent pour ne pas mourir".
Durant ces années, le
Dr
François Maillot, arrivé en Algérie en 1832,
était confronté à une grave épidémie
de fièvres pernicieuses dont les effets sont aggravés par
le manque de médicaments et la pénurie de
médecins. En 1834, il prend l'initiative d'augmenter les doses
de sulfate de quinine. Cependant en raison de fortes oppositions
émanant de confrères du corps médical, en 1837, il
rentre en France.

Gaétan
Picon
En ces premières
années
de leur présence en Algérie, les Français n'ont
aucun remède pour lutter contre le paludisme. Ses effets ruinent
les corps et entraînent la mort des malades. En attendant colons
et soldats recourent à différents procédés
pour assainir l'eau et éviter la propagation de la maladie.
Parmi tous ceux qui recherchent les moyens d'éviter la terrible
"malaria", il faut citer Gaétan Picon né à
Gênes en 1809. Cette ville était alors province
française. Avec ses parents, il rejoint la France en 1815. Plus
tard à Toulon, Marseille et Aix-en-Provence, il fait son
apprentissage de distillateur. Il arrive en Algérie en 1830
où il s'intéresse aux propriétés
thérapeutiques de certaines plantes médicinales. En 1837
à Constantine, pendant quelques semaines, il observe la flore
puis s'installe à Philippeville. Sa santé robuste le met
pendant quelque temps hors d'atteinte de la maladie et lui permet de
suivre les efforts du service de Santé submergé par cette
épidémie. Affecté à son tour par le
paludisme, il se souvient que, du temps de sa jeunesse, une mixture
à base d'oranges, d'écorce de grenade et de quinine
mélangée à de l'eau-de-vie avait eu raison de
symptômes analogues.
C'est ainsi qu'il est
amené
à composer pour ses besoins personnels, une "tisane" qui,
après essais et ajustements de dosages semble avoir des
propriétés fébrifuges, désaltérantes
et apéritives. En outre mélangée à de l'eau
sa mixture permet de l'assainir en limitant les risques de dysenterie.
Cependant, malgré ses
qualités et bien qu'une petite quantité d'écorce
de quinquina entre dans sa fabrication, "l'amer Picon" ne pourra jamais
remplacer la quinine administrée par le docteur François
Maillot.
La nouvelle de sa guérison ne
passa pas inaperçue. Elle parvint même dans l'entourage du
général Sylvain, Charles Valée qui commandait
l'artillerie et le génie à Constantine. Le
général lui demanda de fabriquer sa préparation en
quantité massive pour que toutes ses unités en soient
approvisionnées. Après son retour à la vie civile,
Gaétan Picon se fixait à Philippeville où, dans un
modeste hangar, il installait une distillerie de fortune. La
réputation de sa "tisane"'
s'élargissant dans
l'Armée, se répandait dans la population civile. C'est
ainsi que les colons apprécièrent très rapidement
la possibilité d'aseptiser leur eau de boisson avec cette
"liqueur" savoureuse et
tonique.
En 1837, il crée son
entreprise et lance "L'Amer
Algérien de G. Picon" qui deviendra
plus tard "Amer Picon".
En 1862 s'ouvrit l'exposition
universelle de Londres. Les industriels français ne
s'intéressaient guère à ce genre de manifestations
à vocation économique. Gaétan Picon,
lui-même très réticent, ne tenait pas à y
participer. C'est alors que M. de Nouvion, sous-préfet de
Philippeville, prit l'initiative d'expédier, à son insu,
une caisse "d'Amer algérien" à Londres. A la grande
surprise du sous-préfet et de Gaétan Picon, cette
présentation fut couronnée de succès, puisqu'elle
obtint une médaille de bronze. Récompense
considérable pour l'époque. La fabrication de l'Amer
Picon met en œuvre de l'excellent alcool de vins d'Algérie, des
zestes de bonnes oranges, des plantes aromatiques et de l'écorce
de quinquina. Cette boisson fut immédiatement
appréciée du grand public pour ses aptitudes à
assainir dans un premier temps des eaux polluées, puis dans un
deuxième temps pour ses propriétés
fébrifuges, digestives et thérapeutiques et plus tard
pour ses qualités gustatives et apéritives.
Selon une notice publicitaire
du
début du XX° siècle : "La vogue de cette boisson fut
très grande. Gaétan Picon se trouva, par cela même
et pour satisfaire les nombreuses demandes de la clientèle, dans
l'obligation de créer les distilleries de Constantine et de
Bône et d'établir un dépôt à Alger".

(Collection
M. Bernot)
En 1924, le jury de
l'exposition
coloniale, agricole et industrielle de Strasbourg récompensait
par un diplôme de hors concours Messieurs Picon et compagnie de
Paris. Cependant, avec le temps, la famille de Gaétan Picon
s'agrandissait, une de ses filles épousait M. Bouchy de Village
Valée, une petite-fille, M. Court, sous-préfet de
Bône. Avec l'aide de son fils Honoré et le concours de ses
gendres: MM. Bouchy, Court, Damoy et Ducreux, Gaétan Picon
installait une distillerie et une fabrique d'eau gazeuse à
Bône dans la rue Damrémont. Dans cette ville, en effet les
distillateurs et liquoristes: MM. Camilliéri, Couret, Gauci,
Lorquin frères, Charles Rousset et Taboni augmentaient leur
pénétration dans les cafés, buvettes et
restaurants en intégrant dans leurs activités la
production et la fourniture d'eau gazeuse, dont les carafes en verre
épais étaient disposées sur les tables des
débits de boissons.
Une autre distillerie
était
ouverte à Constantine. A Alger, la société Picon
limitait son investissement à la mise en place d'une usine
destinée à prélever l'écorce sur des fruits
fraîchement cueillis dans la Mitidja, si renommés pour
leur parfum. Son entrée était située aux N°
25-27 du boulevard Thiers à Belcourt.
Nombreux sont encore les
Algérois qui se souviennent de la grande plaque de "marmorite"
noire et blanche, servant de support à la marque commerciale
"Amer Picon ",
accompagnée d'une orange portant deux petites
feuilles vertes.
Dans les années
"vingt",
à partir du mois d'octobre, l'air du quartier était
imprégné des capiteuses exhalaisons émises par les
fruits du soleil fraîchement écorcés. Ces effluves
se mêlaient parfois au parfum enivrant des enduits cellulosiques
pulvérisés sur les carrosseries de l’atelier de peinture
automobile Honorat, situé en face, au N° 32 du même
boulevard Thiers.
Cet atelier s'ouvrait à
l'angle de la rue de Suez, face à l'entrepôt Molkou
lui-même imprégné de ses odoriférantes
denrées coloniales et de leurs épices (poivre, cumin,
curry).
Une fois
débarrassées
de leur écorce, les oranges pelées étaient vendues
pour quelques sous à la sortie de l'usine ou sur les
marchés de Belcourt ou de la rue Bab Azoun, où elles
faisaient la joie des enfants. Cependant, né en Algérie,
terre d'énergie et de création, l'Amer Picon, comme le
fit plus tard la célèbre petite bouteille ronde de
"I'Orangina" de Jean-Claude Beton traversa la
Méditerranée, avant d'arriver sur les tables d'Europe et
du monde. A partir de 1872, l'Amer Picon était produit par la
grande distillerie du boulevard National à Marseille. La
production étant devenue rapidement insuffisante une nouvelle
usine fut ouverte en 1879 à Rouen, suivie en 1882 de celle de
Bordeaux.
Portée par les nombreux
métropolitains de retour d'Algérie, la renommée de
l'Amer Picon gagnait en effet la France.
L'usine de Levallois-Perret
produisait journellement, dès sa création en 1894, trente
à trente-cinq mille litres de liqueur. A toutes ces distilleries
sont venues s'ajouter celles de Lyon, d'Orléans et à
l'étranger les maisons de Genève, Barcelone, Gênes,
Bruxelles, Luxembourg et de Wiesbaden en Allemagne.

Usine
AMER-PICON du Bd Thiers.
A cette
époque, il
était en effet acquis par la vieille médecine familiale
que le zeste de l'orange, l'âpre et odorante écorce de ce
fruit associée à des plantes médicinales stimulait
la muqueuse de l'intestin, galvanisait l'appétit, apaisait le
système nerveux et épurait le sang.
La médecine
scientifique, par
la plume des docteurs L. Chelle et A. Labat estimait le 12 avril 1922,
après analyse, que l'Amer Picon pouvait entrer, sans
inconvénients pour la santé, dans la consommation.
L'Amer Picon à Alger :
La distillerie de
Philippeville
n'existait probablement déjà plus au début du
XX° siècle. L'Amer Picon était très connu
à Alger, ne serait-ce que par les panneaux publicitaires
portés par les motrices ferraillantes des CFRA sur la ligne de
la place du Gouvernement à Maison-Carrée.
La publicité de Pikina
s'étalait sur les motrices des rames grinçantes, dans les
tournants de la rue Michelet, des Tramways Algériens, qui
reliaient l'Hôpital du Dey à Mustapha supérieur,
jusqu'au boulevard Bru et à la Colonne Voirol.
Au cours des années
"trente",
dans les cafés d'Alger, il était courant d'entendre ce
slogan :
- Garçon un Picon
- Pourquoi un Picon?
- Parce que Picon,
c'est BON !
A cette époque, le
Picon
était servi accompagné d'une carafe de couleur bleue,
fermée par une soupape commandée par un levier d'acier
permettant l'écoulement de l'eau gazeuse. Comme beaucoup
d'autres Algérois, Albert Camus ne fut pas insensible aux
effluves d'écorce d'orange. "Un coup d'oeil aux étalages
de fruits en traversant le marché (de Belcourt) et selon la
saison des montagnes de nèfles, d'oranges, de mandarines,
d'abricots, de pêches, de melons, de pastèques
défilaient autour d'eux qui ne goûteraient et en
quantité limitée que les moins chers d'entre eux ; deux
ou trois passes à cheval-d'arçons, sans lâcher le
cartable, sur le gros bassin vernissé du jet d'eau (de la place
Jeanne d'Arc) et ils filaient le long des entrepôts du boulevard
Thiers, encaissaient en pleine figure l'odeur d'oranges qui sortait de
l'usine où on les pelait pour préparer des liqueurs avec
leur écorce et débouchaient enfin sur la rue Aumerat
grouillante d'une foule enfantine", (Albert Camus, Le premier homme
page 135).
Après les
découvertes
du Dr François Maillot et du médecin militaire Alphonse
Laveran, le paludisme n'est plus de nos jours, tout au moins dans notre
pays, qu'une maladie rarissime.
L'Amer Picon que l'on trouve
aujourd'hui dans tous les commerces d'alimentation et les débits
de boissons est probablement le même, à peu de choses
près, que celui qui coulait, il y a bien longtemps, dans les
bidons des Zouaves du général Valée.
Qui se souvient encore de ces
hommes
qui n'avaient pas d'autre moyen de prévenir la dysenterie que
cet alcoolat découvert par Gaétan Picon. Cet
apéritif se boit aujourd'hui entre amis au bord d'une piste de
ski en hiver, ou sur les quais d'un port, à la terrasse d'une
plage en été. Comme beaucoup d'autres inventions
nées sur cette terre d'opiniâtreté et de
création, cette liqueur apéritive n'est pas une boisson
du passé. C'est certainement une boisson d'avenir.
Le souvenir de l'Amer Picon
fait
resurgir une époque, remet en mémoire une
épopée.
C'est aussi un amer, un
repère, une borne oubliée de l'Histoire mal connue de
l'Algérie.
EDGAR SCOTTI
Références
bibliographiques :
- Gaétan Picon : L'Ilustration
du 24 mai 1930.
- Gaétan Picon : Des chemins
et des hommes de Mmes Anne-Marie Briat, Janine de la Hogue et
MM.
André Appel et Marc Baroli. Collection Mémoire d'Afrique
du Nord. Éditions Harriet.
- Jean-Claude Beton et Gilles
Brochard. L'Aventure de l'orange
suivie de La saga Orangina.
Denoël. 1993.
- Albert Camus : Le premier homme.
Gallimard Paris 1994.
- Les
origines d'une grande marque.
Éditions de la société Picon.
Remerciements :
L'auteur tient à remercier
tout particulièrement:
- M. le Dr René Bérard,
pour le partage de ses souvenirs.
- M. Marcel Bernot pour ses documents
iconographiques.
- M. Théo Bruand d Uzelle, de
" La chronique des chercheurs".
- M. le Dr Georges Duboucher, pour
ses conseils, sa documentation et ses documents photographiques.
- M. Joseph Carcenac, pour ses
souvenirs sur l'usine Amer Picon. - La societé Cointreau a
Saint-Barthélemy-d'Anjou.
- M. Emile Déjouany pour sa
documentation sur les agrumes.
- M. Jacques Piollenc, pour sa
confiante et amicale collaboration. - La société SOVEDI
France - 36 rue de Picpus - 75012 Paris.
- M. O. Vary pour la recherche et la
communication de précieux documents d'époque.
Note : Amer : Liqueur
apéritive obtenue par infusion de plantes amères.
In
l’Algérianiste n° 83 de
décembre 1998