Les
Berbéro-latins
Mohamed
MESSAOUDI brosse ici une vaste fresque des hommes
célèbres qui ont marqué l'Afrique du Nord de leur
empreinte rois, empereurs, penseurs, quel destin !...
Jugurtha
Petit-fils de Massinissa, Jugurtha
possède un grand nombre d'historiographes : Salluste, Tite-Live,
Plutarque, Appien, Dion, Cassius, Entrope, Florus, etc.
Nul portrait de lui
n'est plus éloquent qu'une monnaie frappée à son
effigie et conservée au Cabinet des médailles. II
rappelle à s'y méprendre, celui d'un Bourbon. — Le port
est altier, les traits empattés, le front fuyant, le nez
busqué, la lèvre fine, le menton volontaire. — Il
était incontestablement très beau, fort intelligent et,
plus encore, subtil. Ses procédés de gouvernement font
penser au traité de Machiavel, dont il aurait été
le digne élève. Salluste, nous en donne un portrait
très complet : « Dès sa première
jeunesse Jugurtha, remarquable par sa force, par sa beauté, et
surtout par l'énergie de son caractère, ne se laisse
point corrompre par le luxe et par la mollesse ; il s'adonnait à
tous les exercices en usage dans son pays, montait à cheval,
lançait le javelot, disputait le prix de la course aux jeunes
gens de son âge, et bien qu'il eut la gloire de les surpasser
tous, tous le chérissaient... Son activité, sa vigilance,
son obéissance modeste et sa valeur intrépide lui
attribuèrent la plus belle renommée... Il était
à la fois brave dans les combats, et sage dans les conseils
».
Dans une lettre à son
oncle Micipsa, Scipion dit de lui :« Votre cher Jugurtha a
montré la plus grande valeur dans la guerre de Numance. Ses
services lui ont mérité mon affection... Comme votre ami
je vous félicite: vous possédez un neveu digne de vous et
de son aïeul Massinissa. »
« En somme la
figure de Jugurtha possède une sorte de grandeur barbare,
farouche même, qui nous repousse et nous attire, qui trouble
l'imagination et la séduit (1).
Juba Il
(1er siècle
avant J.-C. et 1er siècle après J.-C.)
Installé à Iol
(Cherchell) devenu Caesaréa, il en fit sa capitale. Il eut
certainement la vision d'un empire, mais, passionné de lettres
et d'art, il s'adonna surtout à l'histoire, d'autant qu'il
connaissait parfaitement le grec, le latin, le punique et sans doute le
libyque. Il fut certainement un des hommes les plus savants de son
temps et fit de grands efforts pour introduire les civilisations
grecque et romaine parmi ses peuples. Il composa un grand nombre
d'ouvrages d'histoire, de philosophie, d'archéologie, d'histoire
naturelle, dont il ne nous reste que des fragments : une histoire
d'Assyrie ; une histoire des antiquités romaines ; une histoire
des théâtres, une histoire de la peinture et des peintres
; un traité de grammaire ; un traité de botanique ; une
étude sur les sources du Nil et beaucoup d'autres ouvrages
inconnus. Une tête en marbre provenant de Cherchell existe au
musée du Louvre
Les empereurs africains
Aux rois indigènes qui ont
marqué l'histoire de la Berbérie, il convient d'ajouter
les empereurs de Rome, nés en Afrique, qui ont, eux aussi,
travaillé à la grandeur de leur pays d'origine.
Le fait que sur cette terre
d'indépendance et de révolte aient pu naître des
hommes capables de conduire les destinées d'un empire à
la taille de celui de Rome, mérite à lui seul une
attention spéciale :
« Au 3eme siècle,
l'Afrique, où la sève déborde, semble partir pour
la conquête de Rome ; du moins elle y envoie des empereurs, les
Sévères, après Minus, les Gordiens après
Macrin, tous passionnés pour les lettres. »
Une mention spéciale
est due au rhéteur Sévère, né à
Leptis, grand-père de celui qui, né également
à Leptis, devait devenir l'empereur Septime Sévère.
Les Sévères
Quand on observe le buste de
l'empereur Septime Sévère (193-211), conservé au
Bristish Muséum, on est frappé par l'extrême
expression de douceur qui s'en dégage comme aussi par l'infime
profondeur du regard. Et pourtant Septime Sévère fut un
chef violent et parfois cruel.
Elevé au faite de l'Empire, il
n'oublia jamais son pays.
Né à Leptis, il
parlait le punique dont toute sa vie il garda l’ accent. Après
de fortes études à Rome et à Athènes, il
fut tour à tour rhéteur, avocat, questeur, tribun
militaire, légat du proconsul d'Afrique, consul, empereur.
Administrateur
indigène, il remit de l'ordre dans l'administration et les
finances de Rome. Implacable contre les fauteurs d'indiscipline il fut
sectaire contre les chrétiens. Pour obliger chacun à
faire son devoir, il ne recula jamais devant la violence.
Toujours à son poste,
dur pour lui-même, comme pour les autres, infatigable, simple
dans la vie, il fut esclave de son métier d'empereur et mourut
en disant : « Travaillons». Mot qui surprend aujourd'hui
mais qui décèle l'âme du Berbère. Nous
retrouverons des hommes de gouvernement comparables à Septime
Sévère, dans les Berbères du Haut-Atlas qui
succèderont en Andalousie aux califes orientaux.
En dehors de son métier
d'empereur, Septime Sévère poussa « fort avant
l'étude de la philosophie, du droit, de la rhétorique, de
la littérature » (2).
Son éloquence fut aussi
précise et aussi énergique que son style. Il parlait
d'ailleurs le grec aussi couramment que le latin, mais sa langue
naturelle était le punique mélangé de libyque. Il
entoura toujours l'Afrique de sa sollicitude ; conféra le droit
italique à plusieurs villes africaines, développa les
travaux publics et favorisa la colonisation. L'Afrique lui manifesta sa
reconnaissance en lui « élevant des autels et des temples
: les Africains, dit Spartien, l'adorent comme un dieu ».
Après lui, l' Afrique
connaîtra Sévère Alexandre, orateur et
poète. Son grand mérite fut de créer des bourses
pour enfants pauvres et de développer le nombre de chaires
officielles, chaires de rhétorique, de grammaire, de
médecine, de mathématiques, de mécanique et
d'architecture. Lui aussi développa les voies de communication
en Afrique.
D'autres empereurs
manifestèrent leur amour à l'Afrique : « Caracalla,
fils de Septime Sévère qui se glorifie d'être le
compatriote d'Hannibal » et dicte le fameux édit,
éminemment démocratique et bien berbère,
conférant le droit de cité à tous les hommes
libres. Son fils Elagabal (Héliogabale) qui voulut marier les
dieux de Rome avec la déesse Céleste de Carthage, meurt
à dix-huit ans.
Type de
Berbères avant Rome : Buste
de Massinissa
***
Les grands penseurs africains :
Manilius
Il faut arriver au premier
siècle de notre ère,. pour voir s'affirmer dans la
personne de Manilius, le premier écrivain latin de
Berbérie.
Si les «
Astronomiques», dont il est l'auteur, sont écrits en vers,
le sujet est, par contre, d'ordre et de prétention scientifique.
C'est tout simplement un traité d'astrologie en vers.
Mais où apparaît
immédiatement le caractère rationaliste de l’œuvre, c’est
dans son plan même.
Dès le début,
l'auteur indique qu'il emploiera une méthode rigoureuse de
raisonnement car, tout d'abord « il lui faut changer l'ordre de
la nature et peindre la vraie physionomie de l'univers ». Et, de
fait, le premier chapitre est un traité
élémentaire d'astronomie ou mieux de cosmographie.
Déjà l'auteur apparaît comme un occidental
précurseur de la science d'observation et continuateur de la
science mathématique des Alexandrins.
La théorie de Manilius
devient troublante lorsqu'il prétend que le sort des hommes est
lié à une infinité de données
célestes... Chaque année, chaque mois, chaque jour,
chaque heure, chaque instant de l'existence d'un individu sera sous
l'influence de l'astre correspondant. En d'autres termes, la vie de
chaque individu est mise, par Manilius, en équation à
données sidérales... Quelle merveilleuse synthèse
d'harmonie ! Et quelle anticipation sur la pensée
moderne !.
Pour Manilius, l'univers n'est
plus un spectacle. Il s'intègre dans le système
d'équations sidérales ; l'homme ne vit plus en dehors
comme semble le prétendre, à un moment donné, la
théorie relativiste, l'homme est un rouage de l'univers.
Manilius aurait-il dépassé Einstein ?...
Manilius, au premier
siècle de notre ère, s'affirme comme un Africain
précurseur des sciences rationalistes et comme un très
grand métaphysicien. Il tient sa place et une grande place dans
la liste des penseurs d'occident qui ont essayé de
libérer l'esprit humain.
Florus
Florus s'attache à mettre en
relief le contraste entre la misère de la Rome intérieure
et la grandeur de son empire, les causes profondes de la
désorganisation sociale et administrative, la cascade des
émeutes, des révoltes, des guerres. Cette notion
spéciale et raisonnée de l'histoire nous est aujourd'hui
très familière mais nul, avant Florus, ne l'avait
abordée et, après lui, il faut aller jusqu'à Ibn
Khaldoun, le Montesquieu musulman, jusqu'au XVIIeme siècle et,
mieux, jusqu'au XVIIIeme siècle pour en trouver les premiers
fondements, dont certains sont inspirés de l'œuvre de Florus.
Comme, d'autre part, aucun
historien oriental, sauf Ibn Khaldoun, n'a eu, à aucun moment,
le sens de cette science nouvelle, mais seulement une notion biologique
de l'histoire, on peut dire que l'Africain occidental Florus reste dans
le monde le créateur de la philosophie de l'histoire.
Apulée
...Ce qui frappe surtout chez
Apulée c'est le souci scientifique de l'exactitude qui lui fera
modifier la forme des mots afin de mieux traduire sa pensée.
« Pour noter au passage une
impression fugitive, il est à l'affût des expressions
abstraites et, comme le latin n'en a guère, il les invente, soit
en forgeant un mot, soit en appliquant à cet usage nouveau un
terme de langage ordinaire. » (2)
Et c'est bien là
l'œuvre d'un Berbère réaliste et ironiste épris de
précision et de vérité.
« L'Afrique
émerveillée se reconnut en lui » (2) au point que
saint Augustin a dit de lui :
« Chez nous, Africains,
Apulée, en sa qualité d'Africain, est le plus
populaire... »
Mohamed MESSAOUDI.
(1)Vie de Jugurtha, d'après
Lallier.
(2)Lee Africaine, per P. Monceaux.
In
« l’Algérianiste » n°15 de 1981