Ghardaïa - M.BouviolleLeur quartier
Tout visiteur de la vieille cité de Ghardaïa, même non averti, ne manquait pas de remarquer un quartier qui, bien que présentant les mêmes caractères de structures et d'architecture que le reste de la ville, Était tout de même très différent. C'était le quartier israélite, considéré comme le plus archaïque des mellahs d'Algérie.
Situé à l'est de la mosquée ibadhite, il se trouvait, avant l'annexion de 1882, complètement isolé de la ville par un mur continu. Ce véritable ghetto dont il était interdit de transgresser les limites, n'était accessible que par deux portes. L'une d'elles, située rue Badjri, était tellement basse et étroite qu'on ne pouvait la franchir autrement qu'à pied. L'autre, placée du côté opposé, dans le prolongement de la même rue, existait encore en 1922. C'était le Kherjet El Ihoud, la Sortie des Juifs.
Dès 1882, tout comme la cité mozabite elle-même, ce ghetto a éclaté vers le sud et les nouveaux quartiers à vocation surtout commerciale. Les Juifs, libérés des interdictions de vivre en dehors de leur mellah et de pratiquer le commerce, y installèrent leurs activités avec néanmoins le souci de rester groupés et rattachés à leur quartier où ils conservaient en général leur domicile. Par ailleurs, l'enceinte continue qui séparait les quartiers mozabites et le quartier israélite a peu à peu disparu. Seules des rangées de pierres symboliques marquaient les limites et l'emplacement des portes sur le sol des ruelles d'accès.
Le quartier était d'une malpropreté inconcevable, se distinguant par trop des autres parties de la ville qui étonnaient par leur éclatante propreté. En effet, chez les Ibadhites, les maisons même les plus modestes étaient entretenues avec un soin vigilant et périodiquement blanchies à la chaux, la voirie était régulièrement débarrassée de ses ordures et décombres. Chez les Juifs, par contre, où les habitations étaient pourtant du même type avec patio intérieur et galerie à l'étage, les façades étaient souvent décrépites. On était surpris par de forts relents de graillon, de lessive, de fosse. Les eaux grasses laissaient des flaques nauséabondes dans les ruelles.
Mais autant les demeures ibadhites étaient fermées et mystérieuses, autant chez les Juifs, étaient-elles ouvertes au passant. " C'est l'âme ici qui est autre " Écrira Chevrillon, en 1927 dans " les Puritains du désert ". " Ni méfiance, ni secret. Que la vie dans ces rues paraît sociable, fraternelle... Quel contraste avec le silence, les visages fermés que nous opposent les Musulmans, avec leur refus d'entrer en société avec nous !... De libres visages féminins : nous voilà bien loin de l'islam ! Ces femmes, cette vie populeuse, entre voisins, dans la rue, ces odeurs, ces lessives en famille, tout cela rappelle certains bas-quartiers de Naples ".
Les ruelles étaient aussi étroites et tortueuses qu'en ville mozabite, mais il y régnait une animation particulière. Des gosses vêtus à l'européenne, sales, hirsutes, blafards, souvent coiffés d'un béret crasseux, couraient dans tous les sens. Des causeurs, adossés aux murs, gesticulaient et discutaient ferme. Des vieillards à longue barbe grise, graves et tristes, se tenaient isolés sur le pas des maisons où, dans l'entrée, des femmes Étaient affalées, les bras nus, le visage dévoilé, parfois remarquablement beau et doux chez les jeunes, mais trop vite flétri, les cheveux nattés, la tête encadrée d'un foulard de soie à franges, aux vives couleurs, étroitement serré, vêtues de longues robes brillantes et multicolores, ceinturées très bas, les mains et les pieds rouges de henné, les oreilles, le cou, les poignets et chevilles ornés de lourdes parures d'argent, de laiton et parfois d'or. Ces femmes, souvent grasses, étaient souriantes et saluaient de la main à la mode... militaire. Contrairement à leurs soeurs mozabites, toujours voilées, elles circulaient librement, le visage découvert au milieu des passants. Parfois l'on surprenait des sourds-muets en conversation animée de gestes précis. Trop souvent on croisait des infirmes, notamment des aveugles auxquels était parfois confié le portage des eaux usées entre les demeures et les zones d'épandage dans l'oued.
Les hommes étaient dans l'ensemble habillés d'un large séroual noir et gris et d'une veste à l'européenne par-dessus laquelle ils enfilaient, surtout le jour du sabbat, une gandoura en toile blanche. Ils portaient, pour la plupart, une chéchia molle, ronde, en feutre rouge, sinon un béret ou une calotte en tissu brodé ou en laine. Par temps froid, ils s'enveloppaient d'un burnous blanc dont la " guelmouna " (capuche) couvrait la coiffure. Beaucoup de jeunes avaient adopté le costume européen et, le samedi, se répandaient dans le quartier administratif et européen des groupes de garçons endimanchés et de filles en toilette recherchée, fort avenantes. Tous les Juifs du Mzab ne vivaient pas concentrés dans ce mellah. Certains s'étaient installés dans les quartiers nouveaux, surtout habités d'Européens. Quelques familles étaient fixées à Berriane ou à Guerrara où leur établissement remonte aux environs de 1850.
Statut social et juridique avant l'annexion de 1882
Dans les pays musulmans, les Gens du Livre " Ahl-El-Kitab " sont " les protégés de l'islam ". " Les Juifs comme les Chrétiens bénéficient du statut de dhimmis ", c'est-à-dire qu'ils restent soumis à une sorte de contrat dit " dhimmis " qui est indéfiniment reconduit et par lequel la communauté musulmane accorde hospitalité et protection aux membres des autres religions révélées, à condition toutefois que les Juifs respectent la domination de l'Islam... ". Cette définition de Claude Cahen, figurant dans l'encyclopédie de l'Islam, s'appliquait parfaitement au régime imposé aux Juifs du Mzab, minorité religieuse sans défense, fragilisés par leur isolement et leur éloignement par rapport à leurs coreligionnaires d'Algérie et du Sahara.
Albert Memmi, faisant État
de sa propre expérience en Tunisie, analyse fort bien le
caractère humiliant et menacé de cette existence
: " La cohabitation avec les Arabes n'était pas
seulement malaisée, mais menaçante. Les communautés
juives vivaient dans les ténèbres de l'histoire,
dans la menace, l'arbitraire et la peur. Les Juifs étaient
livrés à l'homme de la rue. Mon grand-père
portait encore les signes vestimentaires distinctifs. Jamais les
Juifs n'ont vécu en pays arabe autrement que comme des
gens diminués et exposés ". Ceci permet
de comprendre le caractère craintif et l'humilité
de cette population, repliée sur elle-même, obligée
de survivre dans une constante discrimination, ne trouvant sa
force que dans sa cohésion et dans sa foi. Les Juifs, ainsi
maintenus en marge de la société musulmane, étaient
méprisés par leurs maîtres mozabites et vivaient
dans un état d'infériorité qui leur donnait
un complexe. Ils subissaient humiliations et brimades et avaient
fini par s'y habituer.
Leur statut juridique particulier leur était imposé
par la majorité mozabite. Ils jouissaient des mêmes
droits personnels et sociaux que les Musulmans mais n'avaient
pas les mêmes droits politiques.
Nous examinerons ces " droits
" en partant des interdictions et obligations multiples et
sévères qui leur avaient été imposées
par les Kanouns (ou règlements) du Mzab et appliqués
par les " tolba " ou clercs :
- obligation de vivre dans un quartier isolé, rejeté
au S.W. de la cité mozabite, à l'écart des
populations musulmanes. Ghardaïa avait ainsi son mellah délimité
par un mur continu qui n'avait que deux ouvertures dont la dernière
subsistait encore en... 1922. Il était interdit de construire
en dehors de ces limites. Cependant, par suite de l'accroissement
de sa population, la communauté se trouvait très
à l'étroit. Elle obtint, vers 1870, des Beni-Merzoug,
Arabes agrégés à la cité mozabite
et voisins, la cession de terrains vagues limitrophes et y construisit
un petit quartier annexe, à l'image de l'ancien, avec les
mêmes ruelles étroites.
- interdiction d'avoir un lieu de culte trop apparent, tout en
leur reconnaissant par ailleurs une liberté complète
en ce qui concerne la pratique de leur culte. Cette interdiction
n'est pas particulière aux Juifs. Elle a été
appliquée également aux Malékites, Musulmans
appartenant au rite orthodoxe le plus répandu en Afrique
du Nord, qui se sont vu interdire par les Mozabites de rite ibadhite
l'adjonction de minarets à leurs mosquées (encore
en 1957 !). Le mellah n'avait donc qu'une synagogue très
simple, ne se distinguant pas d'une maison ordinaire.
- obligation, pour les hommes, de porter des vêtements noirs
et un turban noir comme les Juifs du Maroc, de se laisser pousser
les cheveux sur les tempes, les cadenettes ou " Soualefs
", longues mèches prenant naissance devant les oreilles.
- interdiction pour les femmes de s'expatrier. Il convenait en
effet de ne pas faire bénéficier les Israélites
d'un statut plus libéral que celui appliqué aux
Ibadhites eux-mêmes.
- interdiction de se rendre acquéreurs de terres cultivables.
- interdiction de se livrer au commerce. Les Juifs devaient donc
se limiter aux petits métiers et à l'artisanat.
Leurs boutiques étaient localisées aux environs
immédiats de la ville mozabite où ils sont en partie
restés. Rappelons-nous que c'est pour exercer ces métiers
que les premiers Juifs avaient été amenés
à Ghardaïa. C'est pour les y contraindre que les deux
dernières interdictions ont été édictées.
- obligation de payer un impôt de capitation qui leur garantissait
la protection des Mozabites. En contrepartie ils n'étaient
pas obligés de participer à la défense de
la ville. Il était d'ailleurs inconcevable qu'ils puissent,
mêlés aux Mozabites, participer à l'originale
garde de nuit, institution très réglementée.
Les gardiens de nuit, de fondation très ancienne, les "
Idouaren " (ceux qui font la ronde), étaient chargés
de veiller sur la cité endormie et d'assurer la tranquillité
et la sécurité des habitants, Juifs compris.
- obligation pour la collectivité juive de verser une redevance
annuelle à la Djemaa, assemblée des notables, de
Ghardaïa. Cette obligation existait également à
Berriane et à Guerrar, ceci en remplacement de la corvée
générale dont ils étaient exemptés.
Le mépris pour les Juifs était, en effet, tel qu'il
était inconcevable de les voir mêlés aux Mozabites
dans les chantiers collectifs (réparation de l'enceinte,
corvées générales de bois, d'aménagement
de chemins, barrages....) ou dans des patrouilles de surveillance
ou de défense de la ville. Ils étaient exemptés,
non par égard, mais par mépris.
- interdiction d'utiliser les puits des Musulmans et obligation
de n'utiliser que deux puits spéciaux creusés par
eux et réservés à eux. Ainsi, même
encore en 1960 !, la communauté ayant acheté un
troisième puits vit son accès direct interdit par
la Djemaa.
- obligation d'avoir un cimetière éloigné
de la ville et à l'écart des cimetières ibadhites.
- obligation d'avoir un abattoir séparé.
- obligation de fournir des sacs de noyaux de dattes pour permettre
de colmater les brèches en cas de défection du barrage
de Salem ou Aïssa.
- obligation de payer des amendes fixées par la Djemaa
en cas d'infraction à ces multiples interdits.
Notons enfin que les contestations entre Ibadhites et Juifs étaient
portées devant les tolba ibadhites !
La situation des Juifs du Mzab
n'était donc, avant l'annexion de 1882, guère enviable.
Reconnaissons cependant que, grâce sans doute à leur
docilité et leur soumission, ils ne furent guère
victimes de violences collectives analogues à celles que
connaissaient périodiquement les mellahs du Maghreb (quartiers
mis à sac, synagogues incendiées). Rien de comparable
non plus avec les Juifs d'Algérie au début du XIXe
siècle qui étaient dans une situation très
pénible. Ils subissaient des brimades de toutes sortes
et même des châtiments corporels. Ainsi ne pouvaient-ils
opposer aucune résistance quand ils étaient maltraités
par un Musulman, quelle que soit la nature de la violence.
La protection des Ibadhites était donc réelle. Il
est vrai que la communauté juive était trop misérable
pour devenir une cible pour les pillards. La cohabitation était
certes difficile à travers les siècles, mais elle
n'a jamais été marquée, d'après les
archives et la mémoire populaire, d'incidents violents
et douloureux, ni de pogroms.
Charles Kleinknecht
En juin 1962, la communauté juive du Mzab a pu être Evacuée, principalement vers Strasbourg, grâce aux efforts de Charles Kleinknecht. Son intégration qui semblait difficile, a été possible. L'administration, en Alsace, a déployé un grand effort de compréhension et le recasement professionnel s'est fait aisément. Les jeunes furent dirigés sur les Écoles professionnelles, les artisans s'adaptèrent au travail en usine ou en ateliers pour les jeunes filles. Des facilités furent accordées pour l'ouverture de petits commerces ou l'achat de petits hôtels. Les Juifs du Mzab ont montré de nouveau leur reconnaissance à M. Kleinknecht en organisant une manifestation en son honneur le 28 mai 1998 (cf Echos Unir n°154).
La rédaction
In l'Algérianiste n° 83 de septembre 1998